« Il y a une balle dans la porte » : à Marseille, le piège du mal-logement

« Il y a une balle dans la porte » : à Marseille, le piège du mal-logement

Après avoir fui un logement jugé non-décent, un couple et leurs deux enfants pensaient avoir trouvé refuge dans une cité du nord de Marseille. Mais depuis qu’une balle a traversé leur porte, ils vivent cloîtrés dans leur appartement. Leur histoire dit tout des pièges du mal-logement : peur d’un voisinage armé, défaillance des pouvoirs publics et négligences d’un propriétaire hors la loi.

Cette année, Sadia* vient d’avoir 42 ans. Elle n’a pas d’emploi. Elle n'a pas fêté son anniversaire. D’habitude, elle emmène son conjoint et ses enfants, âgés de onze mois et deux ans et demi, manger une glace sur le Vieux-Port. Ils profitent des soirées chaudes de juin pour se promener sur les quais ou se prendre en photo sous la grande ombrière du Vieux-Port, une œuvre de l’architecte Norman Foster. Mais cette année, le couple a passé la soirée, puis une bonne partie de la nuit à tourner en rond dans leur trois-pièces, à la cité Campagne Lévêque. Ils n’arrivaient pas à dormir.

Depuis un mois, la peur a envahi leur quotidien. La famille ne sort presque plus. Les enfants ne vont même plus sur le balcon, où ils aiment pourtant regarder les oiseaux. Le moindre bruit dans la cage d'escalier les fait sursauter.

Cette peur a une origine précise. Le 2 juin dernier, une balle a traversé leur porte d’entrée. Elle a brisé le dossier de la chaise haute du bébé, puis elle a terminé sa course dans un placard. Par miracle, personne n’a été blessé. Depuis ce jour, la famille vit enfermée chez elle. Elle subit à la fois la pression des réseaux de drogue du quartier, l’inaction des pouvoirs publics et à la négligence d’un propriétaire privé. 

Extraites du rapport d’octobre 2024, ces photos montrent l’état de l’appartement de la rue Lull, jugé « non-décent » par les services de la ville.

Une balle pour les faire partir

Tout commence un mardi après-midi. Mohamed*, 50 ans, est chaudronnier-soudeur de nationalité espagnole. Sans emploi. Ce jour-là, le père de famille entend du bruit à sa porte d’entrée. Il regarde par le judas. Il reconnaît un voisin, qui occupe un appartement sur le même palier et un second à l’étage supérieur, accompagné d’un homme qu'il a déjà croisé dans la cité. L’un d’eux commence à peindre un rond sur le judas pour boucher la vue, raconte Mohamed dans sa plainte contre X, déposée le soir-même pour « violences avec armes en réunion, menaces de morts et dégradations de bien ». Il entend ensuite quelqu’un « toucher la serrure ». Il ouvre brusquement la porte et demande ce qu’ils veulent. Le voisin lui répond en arabe, en repartant vers l’escalier : « Fils de pute, je vais te tuer ».

Mohamed reste sur le palier. Il voit son voisin redescendre, cette fois accompagné de « trois, quatre personnes ». Il se précipite dans son appartement et verrouille la porte. Mais le groupe s’acharne. Les hommes frappent contre la porte avec un « objet lourd », raconte Mohamed à l’officier de police judiciaire. Les coups sont si forts qu’une serrure cède. Pour se protéger, Mohamed pousse un meuble contre la porte, pendant que son voisin continue de menacer de mort. Soudain, il entend « une détonation ». Une balle traverse la serrure, pour termine sa course dans la porte du placard situé au bout du couloir. 

Les assaillants repartent. Mohamed prévient aussitôt Sadia, sa compagne. « J’étais dans le tramway avec les enfants pour les accompagner chez le pédiatre. Je me suis effondrée. C’est une dame qui m’a raccompagnée », nous explique-t-elle quelques jours plus tard au téléphone. 

Le 2 juin dernier, la balle a brisé le dossier de la chaise haute du bébé, avant de finir sa course dans la porte d'un placard.

Des policiers viennent constater les dégâts. Ils effectuent quelques prélèvements, frappent sans succès à la porte du voisin, puis conseille à la famille de fuir, raconte Sadia à Blast. Mais partir où ? Sadia et Mohamed n’ont aucune attache en France. Ils aimeraient retourner dans leur ancien logement situé en centre-ville, mais les services de la ville l’ont déclaré « non-décent » il y a presque deux ans. Ils l’ont quitté à l’été 2025. Le bouche-à-oreille les a menés jusqu’ici, dans le 15e arrondissement, à la cité Campagne Lévêque, un quartier étouffé par le trafic de drogue. Comme beaucoup de locataires qui peinent à trouver un logement, ils ont payé 230 euros en espèces à un inconnu, une connaissance de connaissance. « L’homme nous a dit qu’il repasserait chaque mois récupérer cette somme, mais on ne l’a plus jamais revu », assure Sadia. Le couple vit donc, sans bail en règle, dans ce qui ressemble à un squat.

« Au début, tout se passait bien, se souvient la mère de famille. Puis on nous a volé le compteur de gaz, on a été cambriolés deux fois et on nous a mis de la colle sur la serrure. On a compris qu’on dérangeait ». Sadia soupçonne le voisin de vouloir récupérer leur appartement et le squatter pour y stocker elle ne sait quoi d’illégal, comme il le fait déjà dans celui d’en face, sur le même palier. « Il y a beaucoup d’aller-retours dans ce logement d’en face », dit-elle. Elle n’arrive pas à croire qu’elle vit aujourd’hui dans « un appartement où il y a une balle dans la porte ». Elle n’arrive pas à croire, surtout, que « tout le monde s’en lave les mains ».

Du centre-ville à une cité sous emprise du trafic

Avant d’arriver ici, Mohamed habitait rue Lulli, à deux pas du Vieux-Port, dans un de trois pièces de 47 m2, qu’il louait 610 euros par mois. Il y a vécu d’abord avec sa première femme et trois enfants. Puis le couple s’est séparé, et Sadia a emménagé en 2024, avant de donner naissance à deux enfants. Des cafards envahissaient l’appartement. L’humidité le rongeait, comme des centaines d’autres logements à Marseille. 

Le 15 octobre 2024, la mairie envoie une chargée de mission pour évaluer l'état du logement. Dix jours plus tard, elle remet un rapport à Mohamed et au propriétaire. Ce rapport dresse un constat préoccupant. Dans la cuisine et la salle de bains, la chargée de mission constate des infiltrations d’eau qui datent de plus de six mois. Elle relève de « nombreuses fissures » sur les chambranles des portes, l'absence de plinthes dans le couloir, de « multiples défauts» dans la ventilation, qui manque presque partout. Les joints des fenêtres sont « fissurés ». Le chauffage est vétuste ou absent selon les pièces. Plus inquiétant encore : l’arrivée du gaz de ville n’a pas de bouchon de sécurité. Les prises électriques, elles, n’ont pas de mise à la terre dans la salle de bain, les chambres, la cuisine et le salon. L’installation électrique est « non sécurisée ». La technicienne conclut que le logement est « non-décent », et que lepropriétaire doit faire des travaux. 

Extraites du rapport d’octobre 2024, ces photos montrent l’état de l’appartement de la rue Lull, jugé « non-décent » par les services de la ville.


Vingt mois ont passé depuis, mais le propriétaire n’a jamais lancé les travaux. « Fin 2024, il nous a demandé de partir pour pouvoir faire les travaux, mais sans nous proposer de solution de relogement, précise Sadia. On a refusé. On ne pouvait pas se retrouver à la rue avec notre bébé et moi enceinte. Après ça, on n’a plus eu de nouvelles ». 

Les conditions de vie se dégradent rapidement. « C'était devenu invivable », soupire Sadia, d’autant plus qu’elle est asthmatique et « allergique aux insectes ». Le couple finit par se résigner, dans l’urgence, à quitter le logement pour un autre.

Quand les APL continuent de tomber

Contacté par Blast, le propriétaire affirme qu’après le départ de la famille, à l’été 2025, il n’a pas pu récupérer les clés du logement : « J’ai essayé d’entrer en contact avec eux des dizaines de fois pour lancer les travaux, mais sans succès ». « C’est faux, s’agace Sadia. On lui a couru après pour qu’il fasse les travaux, il ne répondait pas. » 

Interrogé sur l’état du logement loué, le propriétaire, qui possède la totalité de l’immeuble, estime qu’il n’y avait « pas grand-chose à faire » pour l’améliorer. Il concède tout juste « une prise qui ne marchait pas ». Puis il conclut, pour couper court à la conversation : « De toute façon, depuis tout ce temps, ils ne payent pas le loyer ». De fait, après leur départ, le couple a cessé de payer, en attendant que démarrent les travaux exigés par la ville.

Mais ce propriétaire ne dit pas tout. Il continue de toucher, chaque mois, les allocations logement (APL) du couple, versées directement par la CAF : 492 euros par mois. En vingt mois, il a ainsi encaissé près de 10 000 euros sans que personne ne s’en émeuve. En décembre 2024, la ville avait pourtant demandé à la CAF de suspendre ces versements jusqu’au démarrage des travaux, une procédure que la loi autorise pour contraindre les propriétaires récalcitrants à agir. Mais la CAF a refusé, « sans donner de motif », nous dit la ville. 

Contactée, la CAF reconstitue le fil de cet imbroglio administratif. Le 2 décembre 2024, au moment précis où la mairie demande à l’organisme de suspendre les APL versées au propriétaire, Mohamed se sépare de sa première épouse. Celle-ci garde les trois enfants, mais elle n’a pas de titre de séjour, alors elle perd ses droits aux APL, explique la CAF. « Son dossier est donc clôturé. » En janvier, Mohamed s’installe avec Sadia et dépose une nouvelle demande d’APL – un droit prévu par la loi, dès lors qu’un membre du foyer est en situation régulière. « Pour nous, c’est une nouvelle famille et un tout nouveau dossier », explique la CAF. La demande de suspension formulée par la ville se retrouve donc enterrée, noyée dans la bureaucratie. Depuis, le propriétaire continue de toucher 492 euros par mois pour un logement déclaré non-décent et vidé de ses locataires. 

Que se passe-t-il ensuite ? Rien. Tous les éléments recueillis par Blast montrent que le dossier prend la poussière dans un tiroir. En octobre 2025, les locataires postent un message sur la plateforme Signal Logement à laquelle tous les acteurs institutionnels ont accès, y compris la Ville de Marseille. 

« Bonjour, les travaux sont pas encore commencé depuis la visite du 10.10.2024 il ne veut pas faire il nous as demandé de sortir pour faire les travaux et nous n'avons pas les moyens pour louer une autre maison et lui ne veut [pas] nous chercher un endroit pour ma famille le temps de faire les travaux la maison est dans un état critique vraiment. Merci de m'aider à trouver une solution. » 

Il faut attendre l’agression du 2 juin pour que le service hygiène, alerté par la préfecture, se saisisse à nouveau du dossier. Treize jours plus tard, une nouvelle visite du logement confirme ce qui a déjà été constaté deux ans plus tôt : les désordres relèvent de la « non-décence », et non de l'insalubrité. Le propriétaire n’a donc pas obligation de reloger la famille, et les pouvoirs publics non plus. En revanche, il doit bien effectuer des travaux. La ville indique l’avoir mis en demeure de les réaliser dans un délai d’un mois. 

SOS d’une maman fragile et fatiguée 

Le lendemain de l’agression, la préfecture propose une solution à la famille : une chambre d’hôtel dans le centre-ville, gérée par le 115. Sadia refuse. « Ce n’est pas un endroit adapté, il n’y a même pas un coin cuisine pour faire manger les enfants, pas de place pour installer des lits bébé, en plus, nous n’avons pas les moyens de manger tous les jours dehors. Je ne demande pas le luxe, juste un endroit adapté à des enfants comme une résidence sociale ou un hôtel meublé. » La préfecture répond fermement : « Il va falloir que vous acceptiez cette proposition car pour l’instant, c’est la seule. Si vous refusez, ce sera très compliqué de vous aider. » 

Sadia, Mohamed et leurs deux enfants restent donc seuls face à une situation qui peut dégénérer à tout moment. Quelques jours plus tard, un homme tente à nouveau d'entrer « de force » dans l’appartement. Il agite la poignée, puis disparaît. « Je n’en peux plus, je suis effondrée », écrit Sadia à Blast, par message. Elle signe : « SOS d’une maman fragile et fatiguée. »

Un avocat spécialiste du mal-logement, qui suit des dizaines de dossiers de locataires victimes de négligences de propriétaires, dénonce une chaîne d’aide défaillante : « Même si Marseille est à la pointe de la lutte contre le mal-logement, comparée à d'autres villes de la région, elle reste encore très en retard. Les acteurs sont souvent mal coordonnés. Cette famille n’a pas été suffisamment épaulée. On voit que la chaîne d’accompagnement n’a pas fonctionné. Elle aurait dû être orientée vers des travailleurs sociaux spécialisés et vers des avocats qui acceptent l’aide juridictionnelle. »

Une question reste alors sans réponse : comment une famille peut-elle rester aussi longtemps sans aide, malgré un rapport officiel, malgré une alerte postée sur une plateforme que la ville consulte, malgré une balle dans la porte ? Pour le comprendre, Blast a décidé d’interroger directement la mairie de Marseille. 

Le 17 juin, nous envoyons un premier mail au service presse de la ville. Deux questions simples : la ville a-t-elle engagé une procédure contre le propriétaire de la rue Lulli ? Et pourquoi la CAF n’a-t-elle pas suspendu le versement des APL à ce propriétaire, comme la loi le prévoit ?

Sept jours passent. Le 24 juin, la mairie confirme que la visite de sa technicienne a « permis de constater que le logement est non-décent, mais pas indigne. Réglementairement, ce logement est donc considéré comme ne nécessitant pas de reloger le ménage qui l’occupe ». Sur la CAF, la ville explique avoir « transmis en décembre 2024 le dossier à la CAF pour demander une conservation des allocations logement qui bénéficiaient au propriétaire ».  Mais la CAF lui a répondu « qu’elle n’engageait pas cette conservation ». Pourquoi ? « Pour des raisons de confidentialité, la CAF ne donne pas de motif à ce refus ».

Puis la ville ajoute une phrase qui, à première vue, semble tout expliquer : « Courant 2025, la Ville de Marseille a demandé à un des inspecteurs de salubrité de reprendre ce signalement. La Ville a alors rencontré des difficultés à joindre le ménage jusqu'au printemps 2026. Une visite a pu être planifiée le 15 juin 2026. » 

Autrement dit : la faute ne serait pas celle de la ville. Elle aurait tout simplement perdu la trace de la famille pendant plus d’un an. 

Mais ce serait faire fi d’un détail important : le message posté en octobre 2025, sur la plateforme Signal Logement, celle-là même à laquelle la ville a accès. Si la famille a réussi à écrire un message clair, avec une date précise et une demande d’aide, sur une plateforme que la ville consulte, comment la ville a-t-elle pu, au même moment, être incapable de la joindre ? 

Le lendemain, après avoir rassemblé ces nouveaux éléments, Blast a renvoyé une série de questions à la ville. Comment la ville a-t-elle pu rencontrer des difficultés pour joindre le ménage, courant 2025 et jusqu'au printemps 2026, alors que les locataires avaient posté un message sur la plateforme Signal Logement dès octobre 2025 ? A-t-elle réagi à cette alerte ? Pourquoi n'a-t-elle pas indiqué, sur la plateforme, qu'elle ne parvenait pas à joindre la famille ? Et pourquoi n’a-t-elle pas mentionné, sur cette plateforme, les démarches qu’elle disait avoir entreprises pour inciter le propriétaire à faire les travaux ? 

Cette fois, la ville de Marseille ne répond pas. Le dossier de Sadia et Mohamed revient donc à son point de départ : signalé dès 2024, confirmé par deux visites officielles, mais jamais suivi de travaux ni d’une vraie solution. Pendant ce temps, une famille attend, enfermée dans un appartement qu’elle n’ose plus quitter. Et sur la porte de cet appartement, il y a toujours les traces d’une balle.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon