
Un lourd parfum judiciaire accompagne l’entrée en campagne municipale de la championne de la droite marseillaise Martine Vassal. Le 22 septembre, des perquisitions ont frappé le conseil départemental et la métropole qu’elle préside, pour des soupçons de corruption, détournements de fonds publics et trafic d’influence. Et ce n’est qu’un début, avec un air de déjà (trop) vu. Révélations et souvenirs.
C’est l’un des mystères les moins bien gardés de Marseille, un véritable secret de polichinelle : la relation intime entre Martine Vassal (ex-LR, DVD), présidente de la métropole Aix-Marseille, du conseil départemental des Bouches-du-Rhône et candidate déclarée aux prochaines élections municipales, et Marc Jolibois. Ancien fonctionnaire de la mairie au service des encombrants, l’élégant quadragénaire a accompagné l’ascension de l’ancienne gérante d’une société de bonneterie, intégrant les cabinets des deux institutions qu’elle dirige, pour finalement les diriger tous deux en 2025.
La romance pourrait être une belle histoire, un conte d’amour et de politique menant le duo à piloter près de huit milliards de budget d’argent public… ne serait-ce un détail : l’aspect légal de la chose.

Depuis la loi de 2017 dite de confiance dans la vie politique, il est en effet interdit de recruter des membres de sa famille au sein de son cabinet. Précis, l’article 110 du texte indique qu’il est interdit « à l'autorité territoriale de compter parmi les membres de son cabinet : son conjoint, partenaire lié par un pacte civil de solidarité ou concubin », sous peine de sanction pénale.
Aussi connue et apparemment contraire à la loi qu’elle soit, l’idylle a longtemps prospéré sous la bonne garde de l’élite politique marseillaise. En 2020, au cœur de municipales si particulières en raison de la pandémie de Covid-19, l’auteur de ces lignes s’était vu confirmer à la fois l’état de leur relation et l’incompatibilité de leurs emplois respectifs, par des adversaires comme des proches du couple. Sans pourtant que ses concurrents n’en fassent un argument de débat ni n’osent s’avancer officiellement pour dénoncer cette entorse manifeste à la transparence.
Cinq ans après, c’est l’ancien directeur des relations internationales du département, Erwan Davoux, un homme passé par les cabinets de Valérie Pécresse, Jean-Pierre Raffarin ou Jean-François Copé, qui brise l’omerta dans le Nouvel Obs.
Mais du Rassemblement national à La France insoumise en passant par le PS, les Verts ou même le maire Benoît Payan (divers gauche à Marseille, PS à Paris), nul n’a eu un mot à propos de ce mélange des genres. Un bel exemple de solidarité dans la grande famille de la politique marseillaise, où prendre soin de sa famille, de ses proches et de son cabinet fait partie des priorités…
Les quelques élus qui se sont emparés de l’article estival du Nouvel Obs ont préféré appuyer sur d’autres faits, notamment la gestion frivole des deniers publics à l’occasion des voyages à l’étrangers de la présidente : 36 000 euros pour quelques jours à Rome, à l’occasion de la nomination de l’évêque de Marseille comme cardinal, une véritable ode à la laïcité ; 27 000 euros pour un petit tour en Israël annulé au dernier moment quand l’administration s’est rendu compte qu’un voyage organisé par le consistoire de Marseille pouvait poser un léger souci ; 100 000 euros pour un déplacement en Arménie ; 80 000 euros pour des escapades à Naples…
Et chacune des balades répond à un protocole tout particulier : plan d’entrée et de placement dans l’avion, voitures sur le tarmac, étage de l’hôtel désigné selon la proximité ou l’état des relations avec la patronne, menus prévus à l’avance, longues plages de temps libre… « J’ai travaillé pour des ministres et des Premiers ministres, je n’avais jamais vu ça », s’estomaque encore Davoux qui a pu constater que ces voyages font aussi office de récompense pour les élus méritants.
Dans un autre registre, les subventions très orientées vers les communautés juive et arménienne, réputées favorables à la droite marseillaise, ont également fait jaser le marigot politique local, qui n’a en outre pas manqué de se gausser des gaffes diplomatiques de la présidente, de la guerre en Ukraine aux relations avec la Chine en passant par l’absence quasi totale de passerelles vers le monde méditerranéen et l’autre rivage de Mare nostrum.
Sans oublier, et surtout sans doute, l’état des finances du conseil départemental, exsangues après dix ans de gestion vassalienne : « Fin 2024, on nous a même demandé de ne pas régler les factures qui pouvaient attendre », assure Davoux.
Moins polie, la justice s’est bel et bien saisie, elle, du signalement des faits, au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, par l’ancien contractuel du département. Et le parquet national financier, premier destinataire de la longue missive de six pages, datée du 30 janvier 2025, que Blast a pu consulter, a poliment transmis au parquet de Marseille. Avec à l’arrivée une ouverture d’enquête préliminaire en bonne et due forme, avec d’une part des soupçons de « détournement de fonds publics, trafic d’influence et corruption passive», et d’autre part des soupçons de « tentative d’extorsion et incitation à la haine» après une plainte déposée par Martine Vassal en novembre 2024 (voir encadré), selon le communiqué du parquet en date du 22 septembre.
Un élément, repéré par Blast, va particulièrement intéresser les enquêteurs. Depuis 2022, un sommet Europe-Afrique est organisé conjointement par le département et la Métropole dans des conditions assez innovantes. Sans appels d’offres, les bons soins de sa mise en place sont confiés au groupe de presse La Tribune qui assure ces agapes. En 2022 le département en a été quitte pour verser 60 000 euros. Un an après ce sont 20 000 euros qui ont été réglés par le Vaisseau bleu, surnom du siège de l’institution, quand la métropole a payé elle un écot de 300 000 euros. Un montant « saucissonné» en plusieurs versements, selon le signalement d’Erwan Davoux, et suite à la passation de « marchés négociés sans mise en concurrence » qui ne peuvent concerner que des sommes inférieures à 40 000 euros selon l’article R2122-8 du code de marchés publics. Une jolie acrobatie ? En 2024, selon les documents transmis par la métropole à Blast, la facture est montée à 380 000 euros, justifiée par des droits d’exclusivité de la Tribune, et s’appuyant sur l’article R 2122-3 du même code des marchés publics. Un beau débat judiciaire en perspective…
En miroir, la Tribune a été particulièrement bienveillante avec la présidente Vassal. Après le premier sommet en 2022, un article, sous la plume d’Eve Bottero, directrice de la Tribune Afrique et organisatrice du forum, dresse de l’élue un portrait de ministrable, rien de moins. Un véritable scoop même pour les services de l’Élysée et de Matignon… qui n’ont absolument jamais envisagé cette possibilité.
En 2023, c’est un sondage particulièrement favorable à l’élue qui est publié quelques semaines après le fameux sommet Europe-Afrique, assurant que pour 39% des sondés elle ferait une bonne maire de Marseille…
Un tel schéma fait largement écho aux investigations sur l’organisation du Nice Climate Summit depuis 2023 par la Tribune, une agora largement financée par la mairie de Nice et la métropole dirigées par Christian Estrosi (Horizons). Révélé par Mediapart, le dossier concerne tant une supposée « prise illégale d’intérêt » de la part du « motodidacte » Estrosi que de sa femme, collaboratrice de la Tribune, qu’un « détournement d’argent public ». Là encore, quelques semaines après l’organisation de l’évènement, la Tribune avait publié un sondage particulièrement favorable au maire de Nice. Pour éclairer ces coïncidences, Christian Estrosi et son épouse, ainsi que Jean-Claude Tortora, le président de la Tribune et directeur général de CMA Médias, propriété de l’oligarque Rodolphe Saadé, ont été entendus dans le cadre d’une garde à vue en juin dernier.
Pilotées par Jean-Yves Lourgouilloux, chef de la section du parquet de Marseille, les investigations sur Christian Estrosi et Martine Vassal devraient susciter quelques parallèles et rappeler de vieux souvenirs. Ancien du parquet national financier, le magistrat a déjà été en poste sur les bords du Vieux-Port, de 2011 à 2014, quand les tentaculaires affaires Guérini ont dévasté la scène politique locale en général, et le Parti socialiste en particulier. À son épicentre, déjà, le conseil départemental, dirigé par l’alors tout-puissant sénateur socialiste Jean-Noël Guérini, et la métropole, sous l’influence de son petit frère Alexandre. Avec à l’arrivée une condamnation du sénateur pour « prise illégale d'intérêts » et de son frère pour « abus de confiance, trafic d’influence passif et blanchiment ».
Si les acteurs ont changé, le terrain de jeu semble être resté le même… avec les mêmes conséquences judiciaires ?
Vieille connaissance de l’auteur de ces lignes, comme nombre d’élus marseillais, Martine Vassal a pris soin de recevoir Blast le 1er octobre dans son bureau du 15e étage de la tour La Marseillaise, avec une superbe vue sur le port autonome, en compagnie de son directeur de cabinet Marc Jolibois et de son conseiller presse Julien Piacenza. Avec une ligne simple et claire : démentir toute entorse à la légalité et dénoncer un acharnement de la part d’un ancien employé. Le tout avec assurance : « La loi de 2017 mentionne les concubins, les personnes pacsées et mariées, j’ai eu mon jugement de divorce en 2022 », pointe la présidente de la métropole et du département des Bouches-du-Rhône. « L’esprit de la loi n’est pas de savoir qui couche avec qui, qui est ami avec qui, qui est voisin avec qui, c’est d’empêcher des abus, pas de proscrire des relations hors des cas cités», appuie Marc Jolibois, son directeur de cabinet.
De même, les voyages dénoncés par M. Davoux s’avèreraient être le sujet d’un « mauvais procès » quand « tous sont justifiés et votés ». Idem pour les marchés publics. « Au département, il y avait un système Guérini. Dès que je suis arrivée en 2015 j’ai imposé une méthode Vassal. Mon cabinet ne se mêle pas des marchés publics, rien ne remonte », assure à Blast la présidente.
Au sujet du Forum Europe-Afrique organisé par la Tribune, la candidate de la droite et du centre à la mairie de Marseille se montre offensive : « Le premier Forum était une volonté du président de la République qui l’a même parrainé. En 2023, c’est M. Davoux qui a signé le marché pour le département. Un marché sans publicité puisque la Tribune est la seule à organiser ce genre de prestation. » À voir. Et il s’agira en outre de vérifier si les plafonds légaux pour ces marchés ont bien été respectés…
L’ancien directeur de relations internationales du département est d’ailleurs, insiste son ancienne employeuse, la cible d’une plainte pour chantage depuis novembre 2024 : « Dès qu’il a su qu’on ne renouvellerait pas son contrat, il a menacé de saisir le procureur de la République. Si c’est un lanceur d’alerte, pourquoi ne l’a-t-il pas fait avant ?, fulmine l’élue. M. Davoux s’autoproclame lanceur d’alerte et se drape dans un rôle de dénonciateur d’infractions imaginaires. Mais il n’hésite pas à renoncer à son rôle s’il obtient en échange un emploi ou une somme d’argent. Moi je ne cède pas au chantage, on verra ce qu’en dit la justice, je n’ai rien à cacher », affirme Martine Vassal, qui ponctue l’entretien par cette interrogation : « Est-ce que c’est parce que je suis une femme qu’on me livre ainsi à autant de critiques ? ».
Une ligne de défense — cibler le messager, s’estimer victime d’une cabale — somme toute classique dans le marigot politique marseillais. Au sein duquel le parquet de Marseille va replonger, en pleine période électorale.
Contactée, La Tribune n’a pas donné suite à nos sollicitations.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon