Le Collège de France condamné pour l'annulation abusive du colloque sur la Palestine

Le Collège de France condamné pour l'annulation abusive du colloque sur la Palestine

Le Tribunal administratif de Paris vient de trancher, mercredi 15 juillet : l'annulation du colloque sur la Palestine au Collège de France était abusive. Un verdict sans appel, qui rappelle une évidence trop souvent piétinée : la liberté académique ne se négocie pas sous la pression médiatique et politique. Derrière ce jugement, les rouages d'une censure institutionnelle se dévoilent au grand jour.

Pour rappel, la rencontre universitaire intitulée « La Palestine et l'Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines » devait se tenir les 13 et 14 novembre 2025, avant d'être brutalement interdite par l'administrateur du Collège de France, sous la pression des médias et du ministère. Organisé conjointement par le professeur Henry Laurens (titulaire de la chaire Histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France) et par le CAREP (association indépendante de recherche sur le monde arabe), le colloque ambitionnait d'interroger le rôle de l'Europe dans le conflit israélo-palestinien. Le programme réunissait des panels tels que « Le sionisme comme projet européen d'expansion coloniale » ou « Les responsabilités de l'Europe, de l'échec d'Oslo à la destruction de Gaza », avec près d'une quarantaine d'intervenant.es reconnu.es dans le monde académique, d'Alain Gresh à Agnès Levallois. L'événement devait même se clore par un débat réunissant la rapporteuse spéciale de l'ONU sur les territoires palestiniens occupés Francesca Albanese, l'ancien Premier ministre Dominique de Villepin et l'ex-vice-président de la Commission européenne Josep Borrell, sur le thème : « Comment la question de Palestine transforme-t-elle l'Europe ? ». Bref, un colloque universitaire classique, qui devait se tenir dans les murs de la prestigieuse institution.

C'était sans compter sur les pressions des réseaux pro-israéliens. En première ligne, l'hebdomadaire Le Point, qui titre « Au Collège de France, un colloque propalestinien à haut risque » et évoque, dans un article du 7 novembre 2025, l'hypothèse grotesque de « deux journées à tendance pro-Hamas ». La Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) lui emboîte rapidement le pas, allant jusqu'à qualifier l'événement de « foire antisioniste ». Enfin, comme l'a révélé Blast à travers les échanges internes du Réseau de recherche sur le racisme et l'antisémitisme (RRA) – un lobby réunissant des universitaires qui, sous couvert de lutte contre le racisme empêchent toute critique de la politique israélienne – certains universitaires ont eux aussi fait pression.

Il n'en fallait pas plus pour que le ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche envoie une lettre à Thomas Römer, administrateur du Collège de France : « Je ne peux que constater, à la lecture du programme, un parti pris sur un sujet délicat et fortement polémique ». Résultat, le 9 novembre, moins de 48 heures après la publication de l'article du Point, Thomas Römer annonçait déjà l'annulation du colloque. Invoquant le désormais classique « risque de trouble à l'ordre public », le Collège de France cédait aux manœuvres orchestrées par les réseaux pro-israéliens. L'avocate du RRA, Déborah Journo, s'en félicitait même dans un mail triomphant : « J'imagine que notre courrier et toutes les autres initiatives ont permis cette annulation. Bravo à tous ». Le lobbying exercé par ce groupe d'universitaires ouvertement favorables au gouvernement Netanyahu semble clairement avoir pesé sur la décision de censure. La chronologie, extrêmement serrée, révèle l'efficacité d'une mécanique bien rodée.

Comme nous le raconte Leila Seurat, chercheuse au CAREP : « Dès le jour de la publication de l'article du Point, on a senti que ça allait mal tourner. Mais on ne s'attendait pas à un tel usage abusif du droit de la part de l'administrateur, et un usage abusif de sa position de pouvoir ». Pour elle, cette affaire montre à quel point « l'emballement politico-médiatique prend le pas sur la recherche », révélant un Collège de France désormais « pris au piège par les pressions politico-médiatiques ».

Une atteinte disproportionnée aux principes d'indépendance des enseignants-chercheurs, de liberté d'expression et de liberté académique

Cette affaire n'est pas un cas isolé. Elle s'inscrit dans un contexte, post-7-octobre 2023, de censure des voix pro-palestiniennes en France, en particulier dans le milieu universitaire. Des suspensions d'étudiants à Sciences Po Paris aux interventions policières dans les amphis de la Sorbonne, les espaces de débat et d'expression de solidarité se réduisent les uns après les autres. La loi du 31 juillet 2025, soi-disant relative à la lutte contre l'antisémitisme dans l'enseignement supérieur, témoigne de ce climat de musèlement des dissidences : extension des dispositifs de signalement, renforcement des procédures disciplinaires et, en clair, assimilation de toute position antisioniste à de l'antisémitisme. Ce texte cache mal l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme pour criminaliser la parole critique de la politique israélienne. C'est précisément dans cette mécanique d'intimidation que s'inscrit l'affaire du Collège de France.

Mais face à ce verrouillage institutionnel, la riposte s'est organisée sur le terrain juridique. Cinq recours ont été déposés devant le tribunal administratif, notamment par la Ligue des droits de l'Homme et le Syndicat national de l'enseignement supérieur. Dès l'audience du 1er juillet, le ton était donné : le rapporteur public a jugé l'annulation « excessive » et « disproportionnée », rappelant l'importance du droit des enseignants-chercheurs à être « à rebours de la pensée dominante ».

Le tribunal a tranché dans le même sens, épinglant la légèreté de l'argument sécuritaire brandi par le Collège de France. L'administration de Thomas Römer avait feint la panique sécuritaire en s'accrochant à un faible alibi : quelques graffitis découverts dix jours avant le colloque aux abords de l'établissement, mentionnant notamment « Hamas tueurs violeurs » et « Hamas assassin ».

C'est le grand mensonge de ce dossier : qu'une institution disposant de la stature et des moyens sécuritaires du Collège de France se dise terrorisée par des tags anonymes, au point de museler un événement académique majeur, en dit long sur sa capitulation politique. Surtout quand la chronologie démontre que la direction a elle-même construit son impuissance : formellement notifiée du projet de colloque dès le 2 avril 2025, soit plus de sept mois à l'avance, elle n'a jamais envisagé de renforcer les dispositifs de sécurité pour garantir la tenue des débats. Elle a préféré se retrancher derrière sa propre passivité pour justifier l'interdiction. Une imposture juridique, au regard du principe posé par la célèbre jurisprudence Benjamin (1933) : une autorité ne peut interdire un événement au nom de l'ordre public que si elle démontre l'impossibilité d'en assurer la sécurité par des mesures de police appropriées. Le Collège de France a fait exactement l'inverse. Les magistrats ont donc balayé cet argument, rappelant que « de telles dégradations ne caractérisent pas un risque d'atteinte à l'ordre public d'un degré tel qu'il justifie l'annulation d'un colloque universitaire ».

La justice aura donc été le dernier rempart contre cette censure. Le Tribunal administratif estime que l'interdiction du colloque portait « une atteinte disproportionnée aux principes d'indépendance des enseignants-chercheurs, de liberté d'expression et de liberté académique », et condamne le Collège de France à verser 1 000 euros à chaque association ou groupe de requérants, soit 4 000 euros au total. Face à la gravité du naufrage démocratique, Leila Seurat tempère : « On ne va pas non plus se féliciter de cette décision de justice. Heureusement qu'elle a acté que l'annulation était abusive, nous, on le savait depuis le 9 novembre ». Cette fois-ci, le contre-pouvoir a fonctionné.

Nous retiendrons néanmoins le cynisme de cette affaire, dans laquelle la table ronde « Silencier les voix palestiniennes » aura fini par trouver, dans sa propre censure, sa plus amère illustration.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon