
En comparution immédiate, trois hommes sont jugés pour des violences : Lucas, Rayane et Mohammed. Mais Lucas détonne dans le box. Jeune, beau, promis à un bel avenir, il déroute les magistrats en défiant la sociologie habituelle des audiences.
La présidente du tribunal n’en revient pas que Lucas soit là, debout, dans le box, jugé en comparution immédiate pour avoir tabassé une femme. Il est si beau, si jeune, si bien ! Elle lui dit :
– Vous savez combien j’en vois, des ingénieurs, ici, dans cette salle ?
Lucas a 24 ans, il est titulaire d’un master en architecture informatique. Il ressemble à un youtuber : brun, un peu barbu. Sa chemise blanche, même après 48 heures de garde à vue, est restée impeccable comme Gérard Holtz après un Paris-Dakar. Il ne sait pas si la présidente voit souvent des ingénieurs, il n’a pas l’habitude de la justice, alors elle lui donne la réponse :
– Aucun ! Je crois même que c’est la première fois...
Elle a l’air de se dire : mais qu’est-ce qu’il fout là, lui ?
– Vous savez quel est le public de cette salle, généralement ?
Il répond :
– J’ai cru comprendre…
— On a des migrants, des SDF, des toxicos, souvent les trois à la fois. Vous avez dû les voir au dépôt… On a des gens qui ont grandi en foyer, qui ont eu des enfances difficiles. C’est quoi, vous, votre excuse ?
Lucas admet qu’il n’en a aucune. Il demande pardon quand même aux deux victimes. Elles se présentent toutes les deux en larmes à la barre. L’une d’elles, quand le tribunal diffuse la vidéo, pousse un cri : c’est trop dur de revoir les images. Il était six heures du matin, Lucas et deux de ses amis, sortis de boîte de nuit, se sont installés dans un petit parc, au pied d’un immeuble, pour finir de boire. Une voisine, excédée, leur a demandé de partir, le ton est monté. La voisine est descendue, batte de baseball à la main, pour les chasser. Une autre voisine, mère célibataire elle aussi, lui a emboîté le pas. Dans la scène confuse qui a suivi, la voisine a assené un coup de batte sur le téléphone d’un des jeunes hommes. Le téléphone était posé sur un banc. C’est à cet instant, à la surprise de tout le monde — et surtout celle de ses propres amis – que Lucas a explosé : coups de poing aux deux femmes, puis balayette et il continue, au sol, de frapper celle qui est à terre à coups de pied, déchaîné.
– Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, dit-il. J’ai honte : j’ai vrillé.
Les deux femmes ont un traumatisme crânien, l’une pour une journée d’ITT, l’autre pour cinq. Elles sont, surtout, encore sous le choc de ce déchaînement de violence. La juge demande à la première :
– Mais pourquoi vous descendez avec une batte de baseball ? Moi aussi je suis parfois excédée. Hier, j’ai subi la Fête de la Musique en bas de chez moi, je ne suis pas descendue avec une batte de baseball, et pourtant, croyez-moi, c’est pas l’envie qui manquait...
Le même jour, le tribunal juge Mohammed, né en 2002 à Tizi Ouzou, et Rayane, né en 1995 à Nîmes. Tous les deux sont SDF, tous les deux vivent à droite et à gauche, souvent à Rennes. Deux mois plus tôt, ils se sont battus avec un autre SDF dans la gare Montparnasse. La victime — une journée d’ITT — n’a pas porté plainte. Rayane dit que ce SDF avait frappé l’une de ses amies. L'avocate de Mohammed dit : « Dans ce genre d'affaires, c’est difficile de savoir qui est l'agresseur et qui est l’agressé ». Rayane s’explique :
– Moi, déjà, Madame, je suis schizophrène. Je suis sous traitement.
– Y’a des tas de gens qui ont des maladies mentales et qui ne frappent pas les gens, répond la présidente.
Rayane a 19 mentions à son casier judiciaire : menace sur personne dépositaire de l’autorité publique, rébellion, outrage, vols. L’enquête sociale révèle une « enfance douloureuse », « carencée », « marquée par des parents violents » et, surtout, la mort de sa mère par overdose. Pendant un an et demi, Rayane a été incarcéré à Rennes. Quand il s’est battu à la gare Montparnasse, il était sorti depuis à peine un mois. Il parle d’une sortie sèche de prison, et même plus que sèche, aride : avant sa libération, il était au mitard depuis 46 jours pour des téléphones trouvés dans sa cellule :
– J’étais tout seul, à l’isolement, j’ai beaucoup souffert, Madame, j’entendais des voix…
En prison, Rayane est sevré par sept médicaments différents.
Même ici, dans le box, Rayane est agressif. Il parle en même temps que la présidente, ne fait pas amende honorable, ne s’excuse pas : au contraire, c’est lui qui accuse et se plaint de la manière dont il est traité. Il coupe la parole, une fois, deux fois, la présidente donne un avertissement, puis c’est elle qui explose :
– Maintenant ça suffit, vous repartez en cellule !
Rayane est raccompagné par quatre policiers jusqu’au dépôt, et l’audience continue sans lui.
Voilà le quotidien des comparutions immédiates, celle de tous les jours, celle qu’on raconte peu parce qu’elle est moins spectaculaire ; voilà pourquoi la présidente n’en revient pas de trouver Lucas, l’ingénieur, le jeune homme au parcours stable, celui pour qui les portes de la réussite semblent grandes ouvertes, qui se retrouve là, dans ce lieu dont le rôle consiste, quotidiennement, à gérer un flux de malades, de pauvres et de toxicomanes en errance entre la rue, l'hôpital et la prison.
Pour Lucas, la procureure dit :
– Il a présenté ses excuses : sincères ou pas, en tout cas elles existent.
Elle note, elle aussi, que c’est « assez rare d’avoir une personne comme ça ». Ce sont des premiers faits, mais ils sont inquiétants et parfaitement gratuits. Ses réquisitions sont suivies à la lettre : dix mois de sursis avec obligation de soin, et 1500 euros à rembourser à chacune des victimes pour leur traumatisme.
Quant à Mohammed et Rayane, tous deux récidivistes, ils sont ramenés dans le box pour entendre la décision. La procureure avait dit de Rayane qu’il était « agressif et arrogant » et demandé 18 mois d'incarcération immédiate. La juge annonce : un an de détention pour chacun, avec mandat de dépôt. Rayane dit :
– On a pris un an, alors ? Eh bah on y va !
Et il repart, d’un pas presque guilleret, vers le dépôt, avant de retourner en prison pendant que Lucas, honteux, descend pour être libéré.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret