Féminicide d’Assia : retour sur l'affaire des Buttes Chaumont

Féminicide d’Assia : retour sur l'affaire des Buttes Chaumont

L’affaire dite des Buttes-Chaumont a horrifié le pays à la veille de la Saint-Valentin 2023, lorsque des employés du parc parisien y ont découvert des sacs-poubelles au contenu macabre : les restes d’Assia, l’épouse de Lakhdar Matoug qui, après l’avoir étranglée, a gardé plusieurs jours son corps démembré sous le même toit que celui de leurs trois enfants avant de s’en débarrasser. Le procès de Matoug, condamné le 10 juillet à 27 ans d’emprisonnement suivis de huit ans de suivi socio-judiciaire, n’a pas permis de répondre à la question soulevée par un enquêteur de la BDRP (Brigade de la répression de la délinquance contre la personne) : l’individu aujourd’hui âgé de 53 ans est-il un excellent comédien ou un homme dévasté ? Plongée dans une semaine d’audiences éprouvantes et émouvantes.

C’est une curieuse impression que d’entendre toutes les parties présentes, magistrats, témoins, experts, famille et proches, répéter à l’envi qu’Assia Matoug était « la colonne vertébrale » du mari qui l’a démembrée. Plus malaisant encore est le fait de saisir ça et là, à l’occasion des suspensions d’audiences, des commentaires évoquant, n’était-ce justement ce démembrement, un « féminicide normal », ce désolant oxymore. Heureusement, un procès en cour d’assises offre également des moments de délicatesse et même de grâce, notamment lorsque sont projetées sur un écran des photos de la défunte bien vivante, commentées par celles et ceux qui la connaissaient.

Assia Matoug était une ravissante femme au sourire radieux et au regard brillant d’intelligence. Âgée de 46 ans au moment de sa mort, cette Algérienne issue d’un milieu relativement aisé était titulaire d’une licence de relations internationales et de sciences politiques, mais elle n’a jamais exercé dans ces domaines, ni dans son pays natal ni en France où elle rejoint son mari — d’extraction plus modeste — en 2005 alors qu’elle est sur le point d’accoucher de leur premier fils. Deux autres enfants, un garçon et une fille, suivront en 2009 puis en 2015, et le couple devenu famille peine alors à surmonter des difficultés locatives puis financières. Les deux travaillent pourtant, lui un temps comme poissonnier, tandis qu’elle multiplie les petits jobs avant de devenir salariée puis bénévole dans des associations caritatives comme Aides.

Arrivent les années 2020 : les problèmes d’argent s’aggravent. L’entreprise en bâtiment qu’a fondée Lakhdar est en faillite et Assia doit éponger 18 000 euros dus au fisc avec de l’argent provenant de sa famille — un héritage, apparemment. Le couple se délite et s’enferme dans l’incommunicabilité. Les années suivantes, leur cortège de malheurs ordinaires continue à les poursuivre et en 2022, les rattrape tout à fait : elle si sociable est au chômage et déprime devant la télé ; lui est en arrêt maladie pour une hernie discale et disqualifié dans son rôle de « pourvoyeur » des besoins du foyer. Elle ne sort pratiquement plus de chez elle et n’a plus pour interlocuteurs que quelques membres de sa famille qu’elle appelle parfois en pleurant. Lui s’emmure dans le silence, pas question de parler des dettes qui s’accumulent, et descend de temps à autre au bar-restau-coiffeur etc. du coin « faire un peu de grattage, comme tout le monde ». Ils font chambre à part : il partage désormais le lit conjugal avec les deux plus jeunes enfants (l’aîné a sa propre chambre) ; elle dort sur le canapé où il la couchera bientôt, morte, en disant aux enfants que « maman est malade, il ne faut pas la déranger ».

Assia avait le don de rendre les gens heureux

Elles sont trois, cousine, tante et sœur aînée, toutes en pudeur et en dignité. Elles quittent fréquemment la salle lorsque les débats se font trop concrets et les experts trop précis. Elles font de leur mieux à la barre pour contenir leurs sanglots et ravaler la culpabilité d’avoir répondu « Arrête ! » à Assia lorsque cette dernière leur disait vouloir divorcer. « Elle était très gentille, beaucoup plus que nous », avance la cousine. « Elle avait le don de rendre les gens heureux », complète la tante. Enfin la sœur d’Assia, qui est devenue depuis sa mort la « tata d’amour » des deux enfants encore mineurs confiés à la garde de leur oncle paternel (ce qui n’a pas été sans causer quelques problèmes éthiques) mais ne voit plus l’aîné, 20 ans aujourd’hui et placé en foyer, conclut d’un déchirant : « Nous sommes tous détruits dans la famille ».

L’aîné des enfants Matoug est, tout comme son frère et sa sœur, une victime plus que collatérale. Brièvement placé en garde à vue en même temps que son père au moment de la découverte en plusieurs temps du corps de sa mère avec qui il entretenait des rapports parfois conflictuels d’ado — il avait presque 17 ans à l’époque des faits — il ne s’en est jamais remis et, dit l’avocate des enfants Me Manuela Lalot, hurle fréquemment sa douleur la tête dans un coussin pour ne pas être entendu des voisins.

Certains l’ont vu passer au tribunal la première matinée du procès, silhouette longiligne vêtue de noir. Il est libre de s’exprimer ou pas, a expliqué le président Bertrand Grain, mais il y a peu de chances qu’il le fasse : il marche à proximité du Palais sans parvenir à y entrer, rapporte Me Lalot à la cour, tandis que Me Dominique Beyreuther-Minkov, avocate de la défense, me confie en aparté : « Il y a un conflit de loyauté avec son père dont il était très proche ».

Lakhdar Matoug, « le Zen »

Si l’anglicisme « No-life » ne désignait pas des individus relativement jeunes à la vie sociale réduite pour cause, en général, de cyberdépendance, il pourrait s’appliquer à Lakhdar Matoug. Le président s’échine en vain à trouver des centres d’intérêt à cet homme tellement impavide qu’on le dit « trop » calme et que ses proches ont surnommé « le Zen ».

—      Vous regardez la télé ? Des films ?
— … [marmonnement indistinct]
—      Livres ?
—      Non.
—      Musique ?
—      Non.
—      Sport ?
—      Non.
—      Euh… Religion, Ramadan ?
—      Non.
—      Mais enfin, qu’est-ce que vous faites en prison depuis trois ans ?
—      Je travaille à l’isolement.

Il est auxiliaire de parloir, un job qui n’est confié qu’aux détenus modèles, ce qu’il est, note le président, qui mentionne des rapports de détention « exemplaires ». Il se tient immobile dans le box, la tête baissée. Quand certains détails crus concernant le meurtre d’Assia et comment il a disposé de son corps sont évoqués, ou lorsqu’il est question des enfants, c’est-à-dire d’autant plus souvent que lui-même aborde régulièrement le sujet, sa carcasse massive (il mesure 1,92m) se met à trembloter, vaguement secouée de sanglots. À l’entendre, c’est bien simple : s’il n’y avait pas eu les enfants, il se serait jeté du 11e étage de leur appartement de Montreuil après la mort de leur mère. D’ailleurs, insiste-t-il, « la seule chose que je redoute, plus que le procès, c’est [le regard de] ces trois enfants que j’ai essayé de protéger. »

C’est inaudible, et Me Manuela Lalot, l’avocate des enfants, énonce tout haut ce que tout le monde pense tout bas : « On ne peut pas faire porter aux enfants cette responsabilité-là. Vous les avez instrumentalisés. S’il y a une seule chose que l’on doit atteindre avec ce procès, c’est d’en finir avec cette histoire de "protection" des enfants. » 

—Toute ma vie pourtant je n’ai eu que ce but-là », répond l’accusé à qui on donnerait à cet instant le bon Dieu sans confession.

C’est tout ce que je me souviens

Il a pourtant bien commis les faits particulièrement atroces qu’on lui reproche : à l’issue d’une dispute avec sa femme au sujet de laquelle on n’a — forcément — que sa version (une histoire de sac ou de pochette rempli(e) d’argent qu’elle aurait cherché à lui dissimuler), il l’a étranglée le 30 janvier 2023 en début d’après-midi et a attendu que la nuit vienne et que les enfants soient endormis pour déplacer son cadavre du canapé où il l’avait laissée après avoir « arrangé ses cheveux »  jusqu’à une chambre condamnée de l’appartement, remplie du sol au plafond des vêtements qu’elle avait l’habitude de vendre sur des braderies.

Trois jours plus tard, le 2 février, il s’est rendu à Castorama effectuer quelques achats, et s’est également procuré une flasque d’alcool fort et deux bières « pour se donner du courage ». Il ne buvait plus depuis la naissance de leur fils aîné vingt ans plus tôt, précise-t-il, car Assia le lui avait interdit « sinon elle le disait à ma mère. » Puis il la démembre dans la cuisine et répartit ses restes dans des sacs poubelles dont il disperse l’essentiel le jour même dans deux endroits distincts du parc des Buttes Chaumont « parce que je voulais qu’elle soit dans un bel endroit », affirme-t-il. Il attendra toutefois le 6 février pour déposer le dernier sac à Bobigny, moyennant quoi toute l’opération macabre aura duré six jours, pendant lesquels Matoug effectue des dépôts bancaires, raconte aux enfants qu’Assia est partie pour une braderie, rédige un post inquiet sur Facebook et dépose tardivement une main courante pour signaler la disparition de sa femme.

Tout cela est proprement accablant, mais Matoug n’en démord pas : il reconnaît qu’il l’a fait, mais nie avec la dernière énergie avoir eu l’intention de tuer sa femme. Pendant tout ce temps, il était « dans un monde parallèle, dans un tourbillon, en état de sidération » répète-t-il pour (ne pas) expliquer ses actes. « C’est tout ce que je me souviens », oppose aux questions pressantes cet épais bonhomme qui ne paraît décidément pas avoir le profil pervers d’un Cédric Jubillar, et même Me Lalot, arrimée qu’elle est à la défense des orphelins, admet au cours d’une suspension d’audience qu’ambivalence il y a.

L’amorce d’une rédemption ?

Enfin, pas pour tous. Les jours défilent et les « ressentis » varient. Un soir, de retour du Palais, un article lu dans le métro met en exergue et en caractères gras la « rage » que dissimulerait (mal) Lakhdar Matoug, et le regard « haineux » qu’il porte sur l’assistance lorsqu’il est mis en difficulté. Le lendemain, mon voisin titre, sur son ordi portable, « De papa poule à meurtrier déterminé », empruntant la première expression à Daniel Zagury, une autorité reconnue en la matière qui a procédé à la première expertise psychiatrique de Lakhdar Matoug.

« Nul besoin d’être psychopathe pour découper quelqu’un », affirme Zagury par la voix du président Bertrand Grain. « Entre les effets de l’alcool et le trauma » qui, rappelle-t-il, n’est pas réservé qu’aux victimes mais également aux auteurs, « le sujet ne gardera qu’un souvenir flou de son acte. » Appelée en contre-expertise par les parties civiles et pas davantage présente sur place (elle est en visio), Karine Jean ne dira pas autre chose en évoquant la « dissociation traumatique » de Matoug entretenue par son manque de sommeil (incapable de dormir, il aurait passé des nuits entières à parler à sa femme morte) et son « effondrement » consécutif à l’échec du couple fusionnel qu’il formait jadis avec Assia.  

Personne n’était prêt pour le réquisitoire magistral de l’avocate générale Sylvie Kachener. « Dissociation, déréalisation… ces mots magiques posent problème », balaie-t-elle, « car à cette notion est associée l’incapacité d’agir. Posez-vous la question de savoir si cet homme n’était pas au contraire très organisé », demande-t-elle aux jurés en leur précisant, redoutable pédagogue, que leur rôle est « de douter de tout ». L’intentionnalité ? Elle est certaine, l’experte légiste a été formelle, pour être létal un étranglement doit durer entre trois et cinq minutes, et elle, Sylvie Kachener, a chronométré en se baladant dans le Palais : c’est très long.

Elle mentionne aussi des ecchymoses nécessairement ante-mortem sur le corps, même si l’experte a parlé de « légères rougeurs » et non de bleus véritables. Et de l’ADN sous l’index droit de la victime, « signe pour les pros que nous sommes qu’elle s’est défendue et qu’elle a souffert. » Elle suggère encore que Matoug n’a pas comme il l’a prétendu habillé sa femme d’un manteau « pour qu’elle n’ait pas froid » mais qu’elle le portait déjà, étant d’après elle prête à partir. Et se demande même comment, avec sa hernie discale, Matoug avait pu porter des sacs poubelle de 25 kilogrammes. Enfin, elle concède « l’amorce d’une rédemption » et requiert la peine exacte (27 ans de détention et huit ans d’injonction de soins) que prononcera la cour.

Les experts sont moins bien payés qu’une femme de ménage

À l’aune de cette « grande leçon de droit » (dixit un étudiant titulaire de deux masters), il n’est pas exagéré d’écrire que Me Dominique Beyreuther-Minkov et Me Gérard Tcholakian, les deux avocats de la défense, se sont montrés rien moins qu’héroïques le lendemain. La première s’est d’abord faite la voix de la raison en s’adressant aux jurés, mis la veille au pied du mur par l’avocate des parties civiles Me Pauline Rongier : « On vous a dit "vous avez la possibilité d'agir sur les féminicides". Je tiens à vous le rappeler avec force : aujourd’hui, c’est le procès d’un homme, Lakhtar Matoug, pas celui des féminicides. » Elle a aussi fait état de rapports sur la personne de son client signalant « un risque majeur de suicide. M. Matoug ne doit pas être laissé avec des lames de rasoir. » « Et c’est souligné », a-t-elle ajouté.

Me Tcholakian, quant à lui, avait déjà soutenu avec conviction que si Matoug avait voulu se débarrasser de manière radicale du cadavre de sa femme, il lui eût été plus simple de la jeter dans l’un des containers — vidés chaque jour — de son immeuble d’une cinquantaine de foyers. Lors de sa plaidoirie, la dernière, il a rapidement tenté de remettre les « ecchymoses » dans leur contexte (« Gardez à l’esprit que ce corps a été malmené après la mort ») et expliqué que « l’ADN sous les ongles, c’est classique. En se défendant, elle lui a probablement enfoncé ses ongles dans la peau. » « Ça ne caractérise pas une intention de tuer », a-t-il conclu à l’instar de sa confrère, les deux cherchant à ce que le meurtre soit requalifié en « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner », passibles de 15 ans de détention au lieu de 30. 

Après le délibéré, ça discute sec sur le parvis. On fait remarquer que, si le choix du président de ne montrer aucune photo du corps mutilé d’Assia a sans aucun doute profité à la défense en évitant de traumatiser l’assemblée, il n’en va pas de même de l’absence physique des experts psychiatriques, en particulier Zagury à qui personne n’a pu poser de questions. Me Gérard Tcholakian, avocat de la défense, nous révèle alors que l’état de la justice est tel que les experts psychiatriques, « moins bien payés à l’heure qu’une femme de ménage », ne se bousculent plus au tribunal.

« De toute façon, sa peine, il l’a déjà », observe un magistrat à propos de Matoug qui a constamment donné l’impression d’être plus mort que vif et a résumé sa situation d’un laconique : « J’ai tout perdu. Tout. » Il n’a pas tort (le magistrat). À l’heure où certains démagogues surfant sur de tragiques faits divers réclament le retour de la peine capitale, Lakhdar Matoug va endurer pour le reste de son existence la peine de vie.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon