DOCUMENT BLAST - Marine Le Pen candidate malgré sa condamnation : ce que dit l’arrêt de la cour d’appel

DOCUMENT BLAST - Marine Le Pen candidate malgré sa condamnation : ce que dit l’arrêt de la cour d’appel

Marine Le Pen se porte candidate à l’élection présidentielle alors que la justice l’a de nouveau condamnée, en appel, pour détournement de fonds publics. Elle profite d’un jugement acrobatique qui ne tranche ni sa future éligibilité, ni les conditions de sa campagne - bracelet électronique ou non. En attendant que la Cour de cassation examine son pourvoi, Blast publie l’intégralité de l’arrêt de la cour d’appel. Ce texte confirme la culpabilité de l’héritière, du FN-RN et de ses caciques, mais leur laisse la voix libre pour poursuivre leur carrière politique.

Coupables. Dans son copieux arrêt de 341 pages, que Blast a consulté et publie en intégralité, la cour d’appel de Paris ne laisse planer aucun doute. Elle les balaie même méthodiquement, un par un. Le Rassemblement national (RN), Marine Le Pen et ses proches ont bien commis, ou couvert, un détournement de fonds publics massif au préjudice du Parlement européen. Ils ont sciemment mis en place un système pour siphonner ses moyens.

Les enquêteurs ont décortiqué cette mécanique pendant l’information judiciaire ; les juges d’instruction en charge de l’affaire l’ont ensuite résumée. Blast l’a déjà décrite :  la PME familiale que reste le RN, même sous un nouveau nom, l’a orchestrée simplement. Depuis au moins 2009, et jusqu’en 2016 au minimum, sur trois mandatures, le parti d’extrême droite et ses cadres ont poursuivi un seul et même but : renflouer des finances exsangues, au bord de la faillite, en faisant payer des salaires par l’institution européenne. Ils ont violé ses règles en toute connaissance de cause, et les bénéficiaires de cette indélicatesse le savaient parfaitement.

Ainsi, le Parlement européen a rémunéré le garde du corps de feu Jean-Marie Le Pen, des membres de la famille Le Pen et des assistants parlementaires, par exemple l’actuel député Julien Odoul, qui ne se rendaient que très rarement à Strasbourg ou à Bruxelles, pourtant leur lieu de travail. Certains ne connaissaient même pas le député auquel ils étaient rattachés… « Le Parlement européen chiffrait son préjudice entre le 1er avril 2012 et le 1er avril 2017 à la somme de 4 978 122 € soit environ 1 M€ par an », résume l’arrêt de la cour d’appel. Après quelques recouvrements, ce chiffre est finalement tombé à 3 millions d’euros.

Les enquêteurs n’ont guère eu de mal à flairer le caractère fictif des emplois d’assistants parlementaires du Rassemblement national.
Document Blast

Les enquêteurs ont aussi analysé des échanges de mails et de textos, qui ajoutent encore, si besoin était, à l’amateurisme et au caractère caricatural de la fraude. Le 22 juin 2014, Jean-Luc Schaffhauser, alors eurodéputé RN, écrit à Wallerand de Saint-Just, le trésorier du parti. Il s’inquiète d’une consigne donnée lors d’une réunion tenue le 14 juin 2014, au cours de laquelle Marine Le Pen a demandé aux parlementaires européens de lui signer une procuration afin qu’elle gère elle-même le recrutement et l’attribution des enveloppes budgétaires dévolues aux assistants. 

Aveux en série

« Ce que Marine nous demande de faire équivaut qu'on signe pour des emplois fictifs...et c'est le député qui est responsable pénalement sur ses deniers même si c'est le parti qui en est le bénéficiaire... Je comprends les raisons de Marine mais on va se faire allumer car on regardera, c'est sûr, nos utilisations à la loupe avec un groupe si important », s’inquiète Schaffauser. Saint-Just lui répond sans équivoque : « Marine sait tout cela. »


Six jours plus tôt, ce même Saint-Just avait adressé un bilan prévisionnel des comptes à Marine Le Pen. « Dans les années à venir et dans tous les cas de figure, nous ne nous en sortirons que si nous faisons des économies importantes grâce au Parlement européen et si nous obtenons des reversements supplémentaires », écrit le trésorier le 16 juin 2014.

Wallerand de Saint-Just, un trésorier du FN-RN avec un plan.
Document Blast

Ces échanges éclairants ressemblent à des aveux - mal interprétés, plaideront à la barre les caciques d’extrême droite. Des bannis du parti, comme Aymeric Chauprade ou Sophie Montel, les appuient : ils ont dénoncé ce système à la justice.

L’ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel a formalisé cette analyse. Le tribunal correctionnel de Paris l’a validée le 31 mars 2025. Et la cour d’appel de Paris l’a de nouveau tamponnée et complétée le 7 juillet 2026, en démontant au passage l’argument principal de la défense. Un argument qui mérite pourtant qu’on s’y arrête.

Tout au long de l’instruction, puis du procès en première instance et en appel, le Rassemblement national et ses représentants ont on effet développé un raisonnement singulier. Marine Le Pen (députée nationale et avocate), Louis Alliot (maire de Perpignan, docteur en droit et avocat), Julien Odoul (député français) et Bruno Gollnisch (longtemps parlementaire, professeur de droit et avocat) estiment tous que leur mandat, et son exercice, ne poursuit aucun but d’intérêt général. On peut se demander alors à quoi servent ces fonctions électives. Mais selon ce raisonnement, on ne saurait leur reprocher d’avoir utilisé de l’argent public à des fins purement partisanes.

En droit, la « démonstration » ne convainc pas davantage. Leurs avocats « contestent l'interprétation extensive de l'article 432-15 donnée par la chambre criminelle de la Cour de cassation, qui, pour qualifier un sénateur de personne chargée d'une mission de service public, considère qu'il accomplit directement ou indirectement des actes ayant pour but de satisfaire l'intérêt général (...) le député, national ou européen, a un rôle législatif qui ne saurait s'assimiler à une mission de service public et que la solution dégagée par la chambre criminelle ne saurait être maintenue ».

Le RN assume ne pas servir l’intérêt général

Il faut le dire clairement : les figures du RN et de la cause nationale ont plaidé, dans un espace consacré au droit, que leur mandat — donc leur action — ne relève ni d’une mission de service public, ni de l'intérêt général, ni d’une quelconque volonté de servir. Cet aveu, criant de vérité, dessine une conception de l’engagement politique, censé pourtant servir les citoyens, que les juges n’ont pas retenue.

« L'accomplissement d'une mission de service public s'entend de la recherche de la satisfaction de l'intérêt général », cinglent les magistrats, dans une longue démonstration qui ressemble à un rappel de la loi à ceux qui devraient la faire appliquer. « La chambre criminelle de la Cour de cassation a jugé, par les arrêts des 27 juin et 11 juillet 2018, que les parlementaires, dont la mission était par essence une mission d'intérêt général, étaient des personnes chargées d'une mission de service public et entraient dans les prévisions du texte réprimant le détournement de fonds publics. » Un coup de pied de l’âne et un renvoi humiliant à leurs études pour les principaux dirigeants du RN.

Jordan Bardella, président du RN, et Marine Le Pen, désormais candidate à la présidentielle.
Capture compte Instagram Marine Le Pen

Tout au long de l’instruction et des audiences, l’ex-présidente du RN a dénoncé un procès politique. Sur ce point aussi, la cour la remet sèchement à sa place : « Si Marine Le Pen dénonce un tri sélectif des mails figurant en procédure, la cour note qu'elle n'en a pas produit d'autres permettant de retenir que le choix des assistants parlementaires concernés s'effectuait sur la base de leurs compétences. »

Un système au service d’une PME familiale

Les juges ne se contentent pas d’un cours de droit ni de démonter méthodiquement les arguments de la défense. Ils rassemblent aussi les preuves de culpabilité. Ainsi, « il est établi que Wallerand DE SAINT JUST a évalué les besoins de financement du Front National et proposé aux décideurs des solutions pour y faire face ».Précisément, « il a notamment relevé l'importance des charges salariales du parti et proposé de faire “des économies importantes grâce au Parlement européen“, notamment en recrutant comme assistants parlementaires payés sur les fonds européens, des personnes travaillant en réalité pour le parti. Il s'agit bien d'actes d'aide et d'assistance. » Bref, un système que connaît parfaitement celle qui brigue aujourd’hui la présidentielle de 2027.

Ce qu'elle savait

« Marine LE PEN a donc donné aux députés européens du Front National, élus en juin 2014, les instructions nécessaires afin de permettre le recrutement de collaborateurs qui, s'ils étaient rémunérés au moyen de fonds européens, travaillaient en réalité pour le parti sous couvert de contrats d'assistants parlementaires, étant rappelé que le parti, qui rencontrait d'importantes difficultés financières, ne bénéficiait que de subventions minimes, n'ayant que peu d'élus au niveau national, et que le recours au concours bancaire s'avérait particulièrement difficile, ce qu'elle savait », résume l’arrêt de la cour d’appel, qui fait dans l’anaphore pour souligner la gravité des faits reprochés : détournement de fonds publics, recel.

Des faits d’une particulière « gravité » …

« Ils sont graves en effet, car ils ont duré plus de onze années, se sont déroulés au cours des trois mandatures, successives et ont perduré », tonnent les juges. 


« Ils sont graves en regard du montant des sommes détournées, à savoir plus de 2,8 millions d’euros, lesquelles étaient destinées à soutenir les députés européens dans leur action politique et leur permettre de s'entourer de collaborateurs compétents, afin de débattre utilement de sujets en lien avec les enjeux nationaux et européens qu'ils portaient. »

« Ils sont graves aussi en regard de la probité que les services du Parlement européen prêtent naturellement aux élus et de la confiance qu'ils leur accordent, valeurs que les députés européens déclarés coupables n'ont pas hésité à trahir. Ces faits ont ainsi jeté le discrédit sur les institutions européennes dont le Parlement européen est la plus représentative. »

« Ils sont graves également parce qu'en accaparant des fonds publics pour rémunérer des personnes travaillant en réalité pour le Front National, les auteurs ont provoqué une rupture d’égalité avec les autres partis politiques, alors même que le législateur s'est employé depuis 1988 à assurer la transparence de la vie politique afin notamment d'assurer l'égalité des chances des candidats dans la compétition. »

«  Ils sont graves surtout car commis par des élus, en charge de l'intérêt général, dont il est attendu une impartialité, une probité et une exemplarité totale étant rappelé qu'ils n'ont pris fin que par la plainte déposée par le président du Parlement européen le 9 mars 2015. 
»

Elle seule décidait

L’arrêt continue, implacable. « La gravité des faits ressort également du montant des détournements opérés au cours de trois mandatures, évalué à la somme de 1 485 086 € pour ceux concernant les contrats souscrits par Marine LE PEN et ceux opérés sous sa présidence. » Les auteurs, initiateurs et acteurs de ce système ont foulé aux pieds le contrat démocratique lui-même. « Elle est aussi caractérisée par la violation de la confiance que les électeurs sont fondés à placer dans chacun de leurs représentants en raison des fonctions qu'ils exercent et dans le dirigeant du parti politique auquel ils adhèrent ou accordent leur suffrage. Les faits sont graves enfin en ce que Marine LE PEN agissait en la double qualité de députée européenne et de présidente d'un parti de premier ordre au plan national au sein duquel elle seule décidait. »

… pour des peines allégées

Un réquisitoire aussi sévère laissait présager des peines lourdes : une confirmation, voire une aggravation de celles prononcées en première instance. C’est d’ailleurs ce qui se produit généralement quand une cour d’appel confirme les infractions établies et condamnées lors du premier procès.

Pas cette fois. 

À rebours de la démonstration cinglante de l’arrêt, les juges ont au contraire allégé les peines. Au nom de l’ancienneté des faits et de l’absence d’enrichissement personnel, un argument que les ténors du RN répètent maintenant partout, Marine Le Pen n’écope plus que de trois ans de prison, dont deux avec sursis (soit un an à purger, avec un bracelet électronique), et 100 000 euros d’amende, contre quatre ans de prison et deux fermes en première instance.

Surtout, la cour ramène son inéligibilité, assortie d’une exécution provisoire de cinq ans qui lui interdisait de se présenter à l’élection présidentielle, à 45 mois, dont 30 avec sursis. Il reste donc 15 mois fermes : son inéligibilité ferme est purgée.

Responsable, coupable, mais épargnée. Un arrêt en forme de pirouette, pour Marine Le Pen.
Document Blast

Au final, la peine prononcée contre la vedette de ce dossier donne le sentiment d’avoir été taillée sur mesure pour qu’elle puisse se présenter à l’élection suprême, celle qui organise tout le millefeuille électoral et institutionnel de la Vème République. Après avoir lu l'arrêt, les professionnels consultés par Blast, avocats, procureurs, présidents de chambre, magistrats, n’ont eu qu’un commentaire, unanime : « La preuve d’une absence de courage. »

Une patate chaude en cassation

Sous  le feu populiste de la médiatique affaire Lyannah, sous la pression politique nationale et internationale, le corps de la magistrature traverse une période éreintante. Au moment de trancher, les membres de la juridiction d’appel ont choisi une voie de traverse : ils renvoient la patate chaude — celle de l’éligibilité de Marine Le Pen et de sa candidature — à d’autres, en l'occurrence la Cour de cassation, que la fille de Jean-Marie a décidé de saisir d’un pourvoi.

Comme l’a rappelé Le Monde, l’héritière avait elle-même fixé deux conditions à sa candidature : que son inéligibilité tombe et soit purgée, et qu’elle puisse faire campagne sans bracelet électronique. L'arrêt d’appel remplit la première condition. Mais l’hypothèse du bracelet menace sa liberté de mouvement et risque de ternir son image de candidate demandant les suffrages du peuple tout en portant un objet outrageant à la cheville.

La députée du Pas-de-Calais saisit officiellement la Cour de cassation pour prouver son « innocence », alors même que cette instance n’examine que la forme de l’arrêt, jamais le fond. En réalité, elle cherche avant tout à échapper au bracelet électronique.

Une condamnée en appel pour détournement de fonds publics invitée au 20 h de TF1. C’était ce mardi 7 juillet.
Capture compte instagram de Marine Le Pen

Cette configuration ouvre ainsi la voie à plusieurs scénarios inédits, tous possibles jusqu’à la décision de la juridiction suprême, pendant que Marine Le Pen reste, dès à présent, candidate déclarée. Soit la cour valide entièrement l’arrêt, et la candidate devra porter le bracelet électronique – sauf si, une fois élue présidente, l’immunité liée à la fonction le lui fait retirer, une question qui anime déjà les débats entre juristes et constitutionnalistes. Soit elle l’invalide partiellement et renvoie certaines dispositions du jugement devant la cour d’appel. Soit, enfin, elle le censure totalement, et un nouveau procès en appel s’ouvrira.

À ces hypothèses s’ajoute la question du calendrier : à quelle date la Cour de cassation tranchera-t-elle ? Dans un communiqué, les très hauts magistrats se sont donné jusqu’à « au plus tard fin avril avant le scrutin présidentiel »

Au terme de cette saga politico-judiciaire, une chose est sûre : la Ve République ne cesse d’innover. Elle ouvre ainsi des perspectives qui n’ont rien pour réjouir : l’arrivée possible, pour la première fois en France, de l’extrême droite au pouvoir ; l’installation d’une représentante qui deviendrait la première cheffe d’État déjà condamnée, et qui entrerait même à l’Élysée avec un bracelet électronique au pied... Sans oublier la possibilité d’un nouveau procès, suspendu le temps de son mandat.

Autant d’innovations qui risquent de lui faire perdre définitivement sa dignité. Et de la précipiter dans l'abîme.

Affaire des assistants parlementaires du Front national : arrêt intégral.

Première page de l'arrêt de l’affaire dite « des assistants parlementaires du Front National ».

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret