🎧 Seul comme toi #12 Philippe du Janerand, l’éternel second rôle

🎧 Seul comme toi #12 Philippe du Janerand, l’éternel second rôle


Tu es l’ambassadeur de Nikita. Tu es le passager de Taxi. Tu es le professeur de mathématiques des Choristes. Tu es le généalogiste de Ridicule. Tu es près de deux cents rôles. Tu es cinq minutes à l’écran. Parfois deux. Parfois moins. Tu es un jour ou deux de tournage. Tu es une page Wikipédia. Tu es né le 6 mai 1959. Tu es ce visage que tout le monde connait mais sur lequel personne ne sait mettre un nom.

Tu es Philippe du Janerand.

Un copain m’a parlé de toi. Il m’a dit « Tu devrais faire un entretien avec mon ami acteur Philippe du Janerand ». Je vais être honnête : je ne savais pas qui tu étais. Je suis allée chercher ton visage sur Google. Tu es apparu. Je me suis exclamée : « Ah mais oui, lui ! ». J’ai vu défiler les films. Tu joues souvent le grincheux. Tu as le physique pour. Ton visage m’est sympathique. J’imagine l’angle de l’épisode : la solitude de l’éternel second rôle.

Je prends le TER à Tours pour venir te rencontrer un mercredi férié et pluvieux. Trente-cinq minutes de trajet. La pluie me berce, m’endort. Le réveil sonne deux minutes avant mon arrivée en gare. Tu m’attends sur le parking.

Tu vis seul au milieu des vignes, en pleine campagne, à quelques minutes de Chinon. Dans une vieille maison en pierre que ton père a achetée quelques mois avant sa mort. Tu l’habites depuis plus de vingt ans. Tu as douze chats. Ce qui, à mes yeux, te rend encore plus sympathique. L’odeur l’est un peu moins. Tu me demandes si ça ne sent pas trop fort, tu ne t’en rends plus compte. Je souris. Je vais m’habituer. Tu as allumé un feu de cheminée. Sur les murs sont accrochés de nombreux tableaux. Ton père était peintre. Assis sur ton canapé, tu me racontes ta solitude de vieil acteur. Tu as passé plus de la moitié de ta vie à Paris. Puis tu as emménagé à Tours, avant de venir t’exiler dans cette maison. Tu n’as pas de femme, pas d’amoureuse. C’est bien comme ça. Tu as tes habitudes, tu ne veux pas en changer.

Qu’est-ce que les gens pensent de toi ? Tu t’amuses à imaginer les suppositions des caissières du Super U. Tu fais tes courses toujours seul, tu achètes des kilos de croquettes. Un vieil acteur à chats. Ton fils est grand, tu penses à lui tous les jours. Ta maison est mal isolée, tu souffres du froid l’hiver. Tu ne souffres pas de la solitude. L’acteur a cette chance d’avoir ses personnages pour tenir chaud à son esprit. Tu as toujours quelqu’un dans la tête. Ton fils. Tes parents décédés. Une ancienne amante. Même quand tu es seul dans ton lit, tu n'es pas seul. Tu regardes un film, tu mémorises ton script, tu lis, tu te souviens. La simple action de penser fait que tu n’es pas un, tu es multiple.

J’essaie de m’imaginer à ta place. Je ne tiendrais pas l’hiver. J’ai besoin du brouhaha. J’écris dans les cafés, seule au milieu de la foule. Je ne supporte pas le silence. Vivre à la campagne m’angoisse. Les souvenirs me foutent le cafard. Moi aussi, j’ai toujours quelqu’un dans la tête, je l’appelle « la bête noire ». Elle n’est pas très positive. J’ai peur la nuit. Je soupçonne des monstres sous le lit. La simple idée d’être isolée dans une maison glacée entourée de chats me donne des frissons. Non, je ne tiendrais pas un week-end.

Je m’interroge sur ta carrière. Tu es acteur depuis plus de quarante ans. Tu n’as jamais voulu de premier rôle. J’ai du mal à concevoir qu’on ne souhaite pas être sur le devant de la scène. Dans la lumière. Quand je faisais du théâtre, c’était pour être découverte par un réalisateur. J’espérais une rencontre, devenir le nouveau visage du cinéma français. Résultat : rien. Pas même de la figuration. J’ai fini par comprendre que je n’étais pas au bon endroit, pas pour les bonnes raisons. Toi, tu aimes sincèrement le théâtre et le cinéma. Tu es ta place. Tu ne l’échangerais pour rien au monde. Même quand tu es humilié par un jeune réalisateur prétentieux. Même quand tu tournes dans un mauvais film. Que l’audience est quasi nulle. Que la coiffeuse te massacre pour le bien du film et que ton jour de tournage est déplacé au mois suivant. Tu n’as jamais renoncé, jamais imaginé faire autre chose. Tu es second rôle. La France entière connait ton visage mais pas ton nom. Ça ne te dérange pas d’être anonyme. Au contraire. Tu as de multiples anecdotes. Cette actrice avec qui tu as tourné plusieurs films qui ne se souvient pas de ton prénom, puis use de son charme pour masquer son oubli. Ce réalisateur avec qui tu te rends à une avant-première et qui t’appelles par le nom de ton personnage. Tu mets au défi quiconque dans la rue de donner ton nom. Les passants te dévisagent. Ils savent qu’ils t’ont vu quelque part. Tout le monde t’a vu quelque part. Moi aussi, je t’avais vu quelque part. Je crois que c’est le passager de Taxi qui m’est venu en premier. Puis le professeur de math des Chroristes. Adolescente, j’ai visionné ce film une cinquantaine de fois. J’étais déjà obsessionnelle. Donc j’avais vu ton visage une cinquantaine de fois.

Ça fait quelques années que tu n’as pas tourné dans un bon film, que tu n’as pas obtenu un rôle intéressant. Ça te manque. Tu acceptes de jouer dans des téléfilms dont personne ne parlera. Tu as conscience de la médiocrité des scénarios. Et tu dis oui. Pour payer les réparations de ta voiture. L’essence pour te rendre à Chinon ou à Tours. Le billet de train pour Paris. La nourriture de tes chats. Aucune stimulation intellectuelle, aucun plaisir à apprendre tes textes : du pur travail alimentaire. Tu n’as pas honte de me confier ta précarité. Tu as parfois été pauvre. Si tu n’avais pas eu cette maison, tu aurais pu finir à la rue. Parce que le mot « cinéma » rime avec argent, que ta page Wikipédia est pleine à craquer, personne n’imagine ta situation. Personne ne croirait que tu as déjà cherché de la monnaie au fond des poches de tes vestes pour faire tes courses. Tu es en colère contre les acteurs riches, qui donnent une fausse image du milieu, loin de la réalité. Très loin de ta maison glacée. C’est la seule solitude dont tu souffres. En réalité, beaucoup d’acteurs en pâtissent. Les petits rôles, les moins de trois minutes à l’écran, une journée de tournage, parfois deux, jamais plus. Alors quand un acteur dont tout le monde connait le nom te propose de venir faire un tour dans sa nouvelle Ferrari, tu te sens légèrement en décalage. Tu crains de vieillir, de ne plus être capable de mémoriser tes textes. De ne plus avoir de quoi vivre décemment. Et lui dépense en un déjeuner ce que tu gagnes en un tournage.

Ce soir, tu continueras Ă  visionner la sĂ©rie Netflix dont tout le monde parle, que tu trouves pitoyable. Pour t’affliger un peu plus. Ça t’amuse. J’entends le miaulement d’un chat dans mon casque. Je mets sur pause, te regarde. Tu pourrais continuer Ă  discuter toute la nuit. Tu sais raconter les histoires. Tu es en train d’écrire tes mĂ©moires. Tu cherches ton style, refuses la mĂ©diocritĂ©. Tu pourrais l’appeler Solitude d’un vieil acteur. J’imagine ta photo sur la couverture, avec cette mĂŞme malice dans les yeux. Ce visage que tout le monde reconnaitra. Toi, l’acteur sans nom. L’homme aux douze chats. Pour moi, tu ne seras jamais plus anonyme. Tu t’appelles Philippe du Janerand. Tu es Ă  prĂ©sent l’une des voix dans ma tĂŞte. Le rideau se baisse sur cette après-midi pluvieuse. J’ai envie de t’applaudir. Chapeau, l’artiste ! 

Crédits photo/illustration en haut de page :
Blast, le souffle de l’info