Judith Therpauve ou le crépuscule de l’information

Judith Therpauve ou le crépuscule de l’information

Sorti en 1978 et souvent évoqué comme une œuvre de transition dans la filmographie de Patrice Chéreau, Judith Therpauve est surtout un diagnostic d’une lucidité désespérée sur le devenir de l’information après-guerre. Une méditation politique extraordinairement sombre sur la disparition d’une certaine idée de la presse et de la société tout entière. À travers la trajectoire d’une ancienne résistante qui tente de sauver un quotidien régional de la faillite, Patrice Chéreau filme l’effondrement d’un monde sous l’effet de la transmutation marchande dont Robert Hersant fut la plus emblématique figure en France.

Autant le dire d’emblée, il faut une solide joie de vivre pour regarder Judith Therpauve sans tomber fissa dans une profonde dépression. Tout dans ce film relève du crépuscule finissant : les décors, les voix, les cadres, la photographie, jusqu’au rythme même de la mise en scène, sans parler des visages, dont celui (magnifique de fatigue et de rides) de l’immense Simone Signoret qui tient là l’un de ses tout derniers rôles au cinéma (elle décèdera en 1985).

Dès le générique, Therpauve est hanté par un sentiment de fin du monde : les noms s’égrènent à l’écran pendant que de lents panoramiques laissent découvrir l’intérieur délavé d’une vaste demeure déserte. Pas de musique, pas de bruit, rien que le silence surligné par ces plans dévoilant longuement un paysage de ruines, sans présence ni horizon. Une introduction en forme de programme : le film parlera d’un univers en phase terminale, presque déjà mort. Et de ses fantômes…

Une esthétique du vide et de l’épuisement

Simone Signoret, c’est donc Judith Therpauve, surnommée « Reine » au temps de la résistance dont elle fut une figure majeure. Elle et son compagnon (« l’Amiral ») sont des héros, des vrais, de ceux qui ont fait tous les sacrifices pour une certaine idée de la liberté et de la dignité humaine. Elle s’en est sortie vivante. Pas « l’Amiral », tué par les nazis.

Au sortir de la guerre, Judith est devenue une légende. Elle a occupé les fonctions de maire de sa commune durant quelques années, puis celle de professeure, avant de se retirer des affaires et de vivre sa retraite discrètement dans sa grande maison près de Metz, loin du bruit. Seulement voilà, le bruit la rattrape, sous la forme de ses enfants et petits-enfants qui adorent venir passer le week-end à la campagne pour « prendre l’air ». Et ça, Judith déteste ! Elle ne fait pas partie de ces mamies-gâteaux tremblotantes qui bavent de plaisir en regardant jouer ses rejetons. Non, c’est une femme âgée en pleine possession de ses moyens et qui ne supporte pas qu’on l’emmerde…

Dans une des toutes premières scènes, on la voit allongée dans son lit entendre ses petits-enfants s’approcher de sa chambre. Elle se lève vivement pour fermer la porte à clé, puis évite soigneusement de leur répondre lorsqu’ils tambourinent et appellent à travers la porte fermée.

Le fils et la fille de Judith ne sont pas plus une source de réconfort, bien au contraire. Ils ont des problèmes de travail et d’argent, et la pressent de questions à propos des parts du journal « La libre République », fondé par leur mère durant la Résistance et devenu depuis un grand quotidien régional. Aucun des deux enfants ne connaît vraiment le journal ou son histoire, et ça ne les intéresse pas beaucoup, en revanche, ils connaissent très bien le nombre et la valeur des actions détenues par Reine, et voudraient bien qu’elle les vende, pour soulager leurs finances.

C’est dans ce contexte que Judith reçoit la visite des autres actionnaires du journal. Une scène parfaitement en ligne avec le programme annoncé au générique : on y voit trois très vieux messieurs gris et voûtés s’inviter au salon et commencer leur conversation par l’annonce des décès des cadres du journal. Tous y sont passés ! Le dernier encore vivant, Hirsch, est… mourant, allongé à l’hôpital pendant que son cancer finit de le consumer. « Ça va mal, très mal » dit l’un des actionnaires, en panique devant les difficultés rencontrées par le titre, et inquiet des appétits de Berthaud, un magnat qui rachète les journaux en série. L’idée du trio de spectres est simple : confier à Reine la direction du quotidien, miser sur son statut de « légende » pour rameuter des lecteurs et remonter la pente.

Du gris, du noir, du sombre… La photographie de Judith Therpauve aussi peu guillerette que son propos… (Simone Signoret).
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Mais Reine n’est pas partante. « Berthaud veut acheter La libre République ?! mais qu’il l’achète, comme il achète tous les autres ! A chaque fois qu’il a voulu un journal, il l’a eu ! ».  Les trois vieillards invoquent alors la résistance pour tenter de la convaincre. « La résistance !» dit-elle avec une emphase moqueuse. « Les résistants. C’est fini tout ça. Regardez-vous ! regardez-nous ! Des vieux, des vieilles, des veuves ! ». Puis elle ajoute : « A la mairie j’ai compté, de 1944 à 1950.  Pendant 6 ans. Puis j’ai dû compter pour mes anciens élèves, enfin pour quelques-uns, peut-être… Aujourd’hui, c’est autre chose qui se passe. Je sais pas ce que c’est, mais c’est autre chose… » conclut-elle, pensive. Cet « autre chose » c’est la mutation en cours de la société. Celle qui remplace les valeurs héritées de l’après-guerre par la valorisation marchande et le profit. C’est « ça » qui se passe, et Judith le constate depuis les années 50, impuissante et enragée d’abord, impuissante et résignée ensuite.

« Et bien moi tu vois, je trouve que c’est dommage qu’on ne se batte pas pour la liberté de la presse » finit l’un des vieux actionnaires, sentencieux. Patrice Chéreau ponctue cette réplique (et la scène) par un fondu au noir aride, traduisant l’absence totale d’effet d’un grand principe autrefois efficient mais tournant désormais à vide.

Un anti Les hommes du Président

Malgré ses refus répétés, la « grande dame » finit par accepter la mission. Pas parce que les vieux messieurs la font changer d’avis, non, mais parce qu’elle refuse une fois de plus de plier face à une oppression, celle incarnée cette fois par le harcèlement tranquille de ses enfants « pragmatiques » et si bien conformes à leur temps qui veulent transformer au plus vite les actions du journal en monnaie. Fidèle à sa nature, Judith entre en résistance. Sans enthousiasme, sans espoir non plus, seulement parce qu’elle ne sait pas être autrement.

Si le personnage principal sort enfin de sa propriété/mausolée pour agir, le film ne change pas de tonalité pour autant, bien au contraire. Les extérieurs urbains sont gris-métalliques, froids, et les bureaux du journal ressemblent moins à un lieu vibrant de production intellectuelle qu’à un espace en voie de désagrégation et peuplé d’anonymes penchés sur des machines. Seuls le sous-sol et les rotatives semblent vivants. A la différence des représentations héroïques du journalisme héritées de l’après-guerre, Judith Therpauve décrit un espace où la production de l’information n’est plus pensée ni vécue comme un idéal, mais comme une pure activité économique soumise aux impératifs du marché.

A ce titre, le film sonne comme une réponse européenne à un autre film, très célèbre celui-là : Les hommes du président (1976), sorti à peine deux ans plus tôt et inspiré de l’histoire vraie du scandale du Watergate révélé par les journalistes Bernstein et Woodward. Là où le réalisateur américain Alan J. Pakula décrit deux héros téméraires dévoilant la vérité par la seule force de leur volonté, Patrice Chéreau explore les changements radicaux des conditions de production de cette vérité dans le cadre français de l’époque. Il refuse méthodiquement tout romantisme et se concentre sur le système à l’œuvre : réseaux d’influence, circulation du pouvoir local, corruption douce des consciences et surtout : logiques de rentabilité.

Judith (comme Bernstein et Woodward) continue de croire qu'il existe des faits, une responsabilité du journaliste vis-à-vis du réel et une vérité dotée d’une valeur morale et politique absolue. Pour autant, elle n’apparaît pas comme une héroïne tragique luttant rageusement contre quelques individus malfaisants, mais comme un pur anachronisme, conscient de son inadaptation au monde et ne pouvant s’empêcher d’y agir, ou plutôt d’y être agi. Le fantôme solitaire d’un monde englouti. Simone Signoret traverse les espaces comme une présence spectrale, son corps semblant porter le poids d’une mémoire historique devenue encombrante dans un monde déjà entièrement reconfiguré par la logique économique.

La première rencontre entre la nouvelle directrice du journal et le délégué CGT illustre parfaitement ce constat. « J’aimerais savoir ce que pense un communiste de La libre République ? » lui demande amusée Judith. En face, le journaliste sportif, immigré yougoslave devenu français, semble embarrassé. Malgré son passé et ses convictions, il y a bien longtemps qu’il ne défend plus des idées en tant que journaliste. Il est devenu salarié d’un organe de presse pour lequel il travaille en échange d’une rétribution, mais auquel il ne s’identifie pas, auquel il ne croit pas. Et pour cause, La libre république ne propose plus grand chose. Les dépêches AFP sont reçues avant d’être recrachées sur le papier, les infos sont rythmées par les communiqués et conférences de presse, et seuls les éditos professoraux d’un rédacteur en chef autoritaire et puant de narcissisme (Robert Manuel parfait en Christophe Barbier avant l’heure) tiennent lieu de prises de position, alors qu’ils ne font que rabâcher avec morgue les clichés et le prêt à penser.

Jean-Pierre Maurier (Philippe Léotard), fausse-piste de la relève générationnelle dans un système qui la rend impossible.
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Logiquement, la rédaction entière empeste la défaite et la résignation. Mais au milieu des anciens, tous désabusés, alcooliques ou mourants, le personnage de Jean-Pierre Maurier (Philippe Léotard) semble offrir un espoir. Il est jeune, n’est pas journaliste de formation et possède un peu de culture, selon son ancien rédacteur en chef agonisant, Hirsch (François Simon), que Judith va régulièrement consulter à l’hôpital. C’est Maurier qui donne un coup de fouet aux ventes du journal lorsque Judith décide de lui confier les pages culture. Mais ce léger frémissement s’avère lui aussi être une illusion parfaitement en ligne avec la mutation en cours. Car si « ça vend », c’est uniquement parce que Maurier « éreinte tout le monde » explique un vieux-de-la-vieille à Judith. La critique culturelle mesurée et retenue ne déclenche aucune pulsion d’achat, et Maurier semble l’avoir compris. Malgré son fond de culture et son intelligence, il est une incarnation de ce que le journalisme de marché produit par paquets de mille : un « écrivant » qui fait de son opinion, éclairée ou pas, un produit accrocheur qui percute et qui se vend. Lors du moment de vérité (la fermeture du journal) Maurier n’hésitera pas une seconde avant de louer ses talents au maire nouvellement élu, pour faire de la com’…

Face au réel, le mythe de la relève générationnelle ne tient pas davantage que celui de la résistance.

Robert Hersant et la concentration capitalistique de la presse

A travers le personnage de Judith et son parcours lugubre, Patrice Chéreau et son formidable scénariste/dialoguiste Georges Conchon (plus tard à l’œuvre sur les grands films de Jacques Rouffio Sept morts sur ordonnance et Le sucre) décrivent parfaitement ce qui se passe alors en France. À la fin des années 1970, la presse connaît un mouvement massif de concentration économique. La figure de Robert Hersant (Voir à ce sujet ce passionnant épisode de Rhinocéros) domine alors le paysage médiatique. Surnommé « le papivore », Hersant construit progressivement un empire fondé sur le rachat de quotidiens régionaux et nationaux. Cette dynamique transforme profondément la structure de la presse française : les journaux cessent d’être des organes autonomes pour devenir les éléments d’un système industriel intégré. L’exemple le plus frappant est celui du journal L’aurore. Racheté par Hersant en 1978, l’autonomie rédactionnelle du titre se réduit comme peau de chagrin et au bout de quelques mois, L’aurore reprend des pages entières du Figaro, autre propriété d’Hersant. À partir de 1982, L'Aurore n'est plus guère qu'une édition à peine différenciée du Figaro, avant de disparaître complètement en 1985.

Judith Therpauve dévoile l’aboutissement de ce bouleversement en cours : condamner à mort des titres et à la mort professionnelle des équipes, certes, mais dans le même mouvement, condamner la notion même d’information. Car dans ce nouveau monde, les décisions éditoriales ne relèvent plus d’une confrontation idéologique ou d’une compétition saine pour trouver l’information d’intérêt public qui changera les vies ou fera trembler les puissants. Non, elles sont dictées par les calculs financiers et les tractations commerciales.

Un jour, le journaliste/délégué CGT se trouve subitement exclu des entraînements du club de football local qu’il suit pourtant depuis des années. Il comprendra pourquoi un matin : l’hebdomadaire gratuit lancé par Berthaud pour faire couler La libre République annonce en exclusivité dans son premier numéro (distribué par des hôtesses aguichantes) le transfert d’un célèbre joueur. Une info exclusive, certes, mais qui n’a aucun lien avec le talent d’un journaliste ou la ténacité d’une rédaction puisqu’elle a été vendue. Vendue par le club pour financer ses ambitions, et achetée par l’hebdo pour en finir avec un concurrent et s’imposer sur le marché. Par cette scène toute simple, Chéreau illustre la mutation forcée de la presse et de ses agents par la logique purement économique, sa corruption au sens de pourrissement.

Logique de l’agonie

Vestige d’une autre époque soumise à d’autres règles et principes, Judith n’a pas les armes pour s’adapter, ni surtout la volonté. Plombé par les attaques du magnat Berthaud, son journal est victime d’asphyxie progressive, doucement mais sûrement étranglé par le système économique en place et tout ce qu’il génère : les dettes, les traites, les prêts à rembourser et les fournisseurs à payer, les banquiers qui ne veulent plus suivre de crainte de ne pas récupérer leur mise… La scène de l’assemblée générale est un dernier exemple des anciennes valeurs venant se fracasser sur le mur capitaliste : à court de solutions, Judith propose de baisser les salaires pour sauver le journal. Mais sauver quoi ? et pendant combien de temps ? Face à elle, elle trouve des employés qui, comme le délégué CGT, ont loué leur force de travail et attendent un salaire en retour. Pas des idéalistes ou des militants faisant corps avec leur média, croyant dur comme fer qu’il a des idées, des valeurs et un avenir à défendre. Tous votent contre la baisse de salaire. La libre République est morte. Comme prévu.

Une fois ce dernier combat perdu, Judith rentre tranquillement chez elle, et se suicide d’un coup de revolver.

Elle le fait loin du regard de la caméra. On entendra juste le coup de feu dans la rue. Jusqu’au bout, Chéreau refuse le romantisme ou la tragédie. Le geste de Judith n’est pas un grand acte de désespoir, juste la conséquence finale logique et sans passion d’un constat d’inadéquation au monde tel qu’il est devenu.

Patrice Chéreau anticipait ici avec une précision extrême l’évolution ultérieure du paysage médiatique français. Un paysage marqué aujourd’hui par la domination de grands groupes industriels et financiers où 93% des journaux vendus appartiennent à une poignée d’oligarques milliardaires et racontent tous la même chose, relaient tous les mêmes informations sans effet. Radio et TV ont suivi très exactement ce même mouvement pour aboutir au même résultat. Le combat pour le respect des faits et la recherche de l’information utile s’est déporté en marge de ce qui est devenu un grand marché de la captation d’attention, dans les médias indépendants. Et contrairement au pessimisme radical qui domine Judith Therpauve, la foi dans le journalisme vécu comme engagement éthique et civique y est toujours vivante et enthousiasmante.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon