Jusqu'ici tout va mal - Juin 2026

Jusqu'ici tout va mal - Juin 2026

Sous forme de bloc-notes, chronique au fil des jours d'un monde en débâcle. À retrouver tous les mois.

19 mai

L’avocat Richard Malka, auteur, en 2025, d’un petit livre infâme accusant La France insoumise d’être « passionnément antisémite », décrète, dans un long entretien filmé avec une collaboratrice du magazine L’Express qui se garde bien d’interrompre cette ahurissante divagation, que « l’explosion de l’antisémitisme à l’extrême gauche a dépassé celui des électeurs du Rassemblement national ».

Dans le monde réel, onze jours plus tôt, le 8 mai, jour de commémoration de la capitulation du Troisième Reich le 8 mai 1945 : un chant à la gloire du criminel antisémite Philippe Pétain, ordonnateur de la déportation de plus de 75 000 Juifs dont 11 000 enfants vers les camps d’extermination nazis, avait été diffusée dans les rues de Carpentras — ville dont le maire appartient au Rassemblement national, parti cofondé notamment par un ancien Waffen SS.

Puis, le 13 mai, comme l’a révélé le journal Libération, une autre élue de ce même parti — dont l’ancien président Jean-Marie Le Pen collectionnait les condamnations pour antisémitisme et négationnisme - s’est attaquée au maire de Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir) en citant l’écrivain et homme politique antisémite et pétainiste Léon Daudet, décédé en 1942.

Mais plutôt que de trop s’émouvoir de ces menus comportements et références lourdement connotés, Richard Malka, dans l’entretien qu’il accorde à L’Express, préfère donc déclamer que l’antisémitisme se situerait « à l’extrême gauche » : nul doute que les droites racistes lui sauront gré de si bien les reblanchir.

28 mai

Alexandra Palt, présidente bénévole du Fonds mondial pour la nature, annonce qu’elle démissionne après s’être vu reprocher par des membres du conseil d’administration de cette organisation non gouvernementale (ONG) de défense de l’environnement d’avoir fait état, dans un message publié sur un réseau social, de sa participation à titre personnel, le 4 avril dernier, à un rassemblement contre le racisme organisé par le nouveau maire insoumis de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Bally Bagayoko.

Après la publication de ce message, la présidente d’honneur du Fonds, Isabelle Autissier, et un autre représentant du conseil d’administration, avaient en effet adressé à Alexandra Palt un mail pour le moins surprenant mais extrêmement instructif, dans lequel ils lui rappelaient d’abord que leur organisation était strictement « apolitique » et que son « objet social » n’intégrait « pas la lutte contre le racisme, même s’il s’agit d’une noble cause » — avant de lui expliquer que la « manifestation » antiraciste à laquelle elle avait pris part avait été « organisée par un parti souvent critiqué pour son attitude à l’égard des Juifs, qui font partie » des « donateurs » de l’ONG.

Pour ces gens, donc : il faudrait s’abstenir, lorsqu’on travaille pour le Fonds mondial pour la nature, de trop afficher son antiracisme.

C’est déjà un peu étonnant, car on voit mal en quoi le fait de travailler bénévolement pour une association qui se veut « apolitique » — sans jamais préciser ce que cela signifie — interdirait de participer à titre personnel à une manifestation contre le racisme.  

Mais le plus surprenant est que leur apolitisme quelque peu contrasté ne les empêche nullement de reprendre à leur compte les infectes accusations d’antisémitisme que l’extrême droite raciste lance régulièrement contre La France insoumise — et qu’ils les recyclent ici pour invoquer des « donateurs juifs » dont on se demande d’une part comment ils ont été identifiés comme tels, et d’autre part pourquoi des représentants du Fonds mondial pour la nature supposent qu’ils seraient plus particulièrement révoltés que d’autres donateurs à l’idée que quelqu’un se mobilise contre le racisme.

Mais on ne doute bien sûr pas qu’Isabelle Autissier aura à cœur d’expliquer avant la fin du siècle par quel cheminement elle en est arrivée à formuler un tel commentaire - qui a, dit-on, suscité un profond malaise jusqu’au sein de son organisation.

28 mai

Les éditions Allary publient un livre programmatique de Raphaël Glucksmann, fondateur du petit parti politique Place publique, qui se voit très sérieusement comme le meilleur candidat de la gauche pour l’élection présidentielle de 2027 et comme le seul capable d’empêcher une victoire de l’extrême droite — même s’il tarde toujours à officialiser pour de bon sa candidature.

Dans ce burlesque ouvrage, il explique notamment qu’« au lieu de fuir le débat migratoire » il « l’assumera », qu’il l’abordera « sans tabou », et qu’il organisera même « une convention citoyenne » exclusivement dédiée à ce thème.

Puis il précise encore sa pensée dans un article publié par le journal Le Monde, où il ajoute que « sur ce sujet inflammable à gauche, il juge nécessaire de “reprendre le contrôle“ et d’“assumer une politique migratoire régulée“ ».

Raphaël Glucksmann semble donc être sensible aux très vieilles rengaines de l’extrême droite, qui colporte depuis plusieurs décennies l’idée que l’immigration serait la préoccupation première des Français, et qui passe son temps à psalmodier qu’elle serait par ailleurs un sujet « tabou » au sein de la gauche.

C’est doublement faux et mensonger, car, premièrement : l’immigration, dans tous les sondages consacrés aux préoccupations des Français, arrive en réalité loin derrière beaucoup d’autres priorités, comme par exemple le pouvoir d’achat et la sécurité sociale — dont cette même extrême droite se propose d’ailleurs de poursuivre le démantèlement.

Et surtout : il y a fort longtemps que tout un pan de la « gauche » à guillemets, au lieu de tenir fermement une ligne antiraciste, et tout simplement conforme aux droits humains et respectueuse du droit internatioanal, a aligné son discours sur l’immigration sur celui de la droite, en expliquant à chaque fois qu’elle voulait briser un « tabou » — du Premier ministre socialiste Michel Rocard décrétant en 1989 que la France ne pouvait « pas accueillir toute la misère du monde » au chef de l’État socialiste François Hollande crachant en 2016 qu’il y avait en France « trop d’immigration qui ne devrait pas être là ».

Et on sait ce qu’a été le résultat de cette si fine stratégie — puisque depuis que cette prétendue gauche s’est ainsi mise à courir derrière l’extrême droite, c’est l’extrême droite qui a très régulièrement et très significativement progressé dans les urnes.

Mais cet échec cuisant n’empêche pas du tout le perspicace Glucksmann de déclarer qu’il veut à son tour briser le prétendu « tabou » que les socialistes ont déjà brisé cent fois, et de déclarer qu’il veut « réguler » une immigration dont l’extrême droite décrète mensongèrement qu’elle serait hors de contrôle et dont il soutient donc lui aussi qu’elle devrait être mieux maîtrisée — alors même qu’il sait parfaitement qu’elle est déjà très sévèrement encadrée, puisque les gouvernements qui se sont succédé depuis quarante ans n’ont cessé de durcir les conditions d’entrée des étrangers sur le territoire français et d’accueil des exilés.

Pour le dire plus simplement : Glucksmann, sur ce sujet, se laisse dicter son programme par cette extrême droite dont il prétend qu’il est le seul à pouvoir la battre en 2027 — mais dont il est donc, en réalité, l’un des meilleurs auxiliaires, puisqu’il légitime ses discours xénophobes.

28 mai

À la même date, encore, le journal Libération publie une ahurissante tribune de l’écrivain italien Erri de Luca, qui se scandalise qu’on ose lui reprocher de ne pas employer le mot génocide pour qualifier la destruction de Gaza, et qui proclame que « manifestement, le mot génocide est devenu obligatoire, et celui qui emploie un autre terme est traité comme un traître à l’humanité ».

Erri De Luca sait parfaitement le sens des mots.

Il sait par conséquent que le mot « génocide » correspond à une qualification pénale bien précise et très particulière, et qu’il renvoie à un crime contre l’humanité dont l’horreur est évidemment minimisée par l’emploi du mot « massacres », qui ne désigne pas du tout à la même réalité.

D’autre part, Erri de Luca ne peut pas non plus ne pas savoir que partout dans le monde dit « occidental », le mot « génocide », loin d’être « obligatoire » — comme le prétend mensongèrement cet ancien militant de gauche — vaut au contraire à celles et ceux qui l’emploient pour qualifier les immenses crimes perpétrés à Gaza par l’armée israélienne d’être ciblés par une répression permanente et particulièrement féroce, qu’il s’agisse de simples militants, d’élus abusivement poursuivis pour « apologie du terrorisme », ou de la rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les territoires palestiniens illégalement occupés par Israël, Francesca Albanese, contre qui les États-Unis viennent de rétablir des sanctions qui avaient pourtant été annulées par un juge fédéral, et qui limitent notamment et drastiquement ses opérations bancaires et l’usage de ses moyens de paiement.

Il faut donc pas mal d’audace, pour soutenir qu’il serait aujourd’hui « obligatoire » de nommer pour ce qu’il est le génocide en cours à Gaza – mais apparemment, Erri de Luca n’en manque pas.

29 mai

France Télévisions annonce l’arrêt, le 30 juin prochain, de Vu, son émission de zapping.

Ce court programme de quatre minutes, diffusée six jours sur sept, est, comme le rappelle alors l’un de ses collaborateurs dans le journal Le Monde, « le dernier programme d’analyse médiatique de la télé »

L’émission, explique ce salarié, « est une vigie, d’où l’on assiste à l’omniprésence, sur les antennes, de l’extrême droite et des populistes, et à laquelle on apporte un contrepoint ».

C’est cette même extrême droite qui a récemment lancé contre la radio et la télévision publiques une offensive qui a culminé dans la grotesque commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public du député ciottiste Charles-Henri Alloncle — lequel sera sans doute très satisfait de constater une nouvelle fois que ses intimidations auront porté leurs fruits, puisque France Télévisions, au lieu de résister fermement à ces pressions, fait plutôt le choix de capituler, et de ne pas reconduire l’un des seuls programmes dénonçant justement l’emprise des droites réactionnaires sur le débat public.

29 mai

Après l’abominable assassinat dans le département du Gers de Lyhanna, collégienne de onze ans dont le meurtrier présumé avait déjà fait l’objet de plusieurs plaintes qui n’avaient pas été traitées, le ministre macroniste de la Justice, Gérald Darmanin, s’empresse de faire ce que font toujours les macronistes lorsqu’ils se trouvent confrontés à de telles situations : il se dédouane de toute responsabilité — en se défaussant, comme le relève notamment le (très recommandable) journal L’Humanité, sur les magistrats en général, et plus particulièrement sur ceux du tribunal d’Auch, dans le Gers, qu’il livre à la vindicte populaire en fustigeant ce qu’il appelle leurs « fautes professionnelles », et contre lesquels il  promet des « sanctions ».

Dans la réalité, et contrairement à ce que prétend donc Darmanin, ce qui est en cause dans cette affaire qui révèle en effet de gravissimes dysfonctionnements, c’est, comme le relève également L’Humanité, le manque de moyen endémique et « systémique » de l’institution judiciaire.

Avec trois magistrats du parquet pour une population de 192 000 habitants, soit un effectif deux fois inférieur à la moyenne française et huit fois inférieur à la moyenne européenne, le parquet d’Auch, qui a reçu 10 000 plaintes pour la seule année 2025, affiche ainsi, et comme l’explique L’Humanité, une sous-dotation manifeste.

Le gouvernement le sait d’ailleurs fort bien, puisque, pour ne rien dire des précédents alertes, le ministère de la Justice avait produit en 2024 une étude, rapidement escamotée, qui établissait qu’il convenait de doubler le nombre des magistrats français pour leur permettre de faire leur travail dans des conditions à peu près satisfaisantes.

Gérald Darmanin, décidément irresponsable, continue pourtant de soutenir que « l’argument des moyens n’est pas un bon argument » - mais il est vrai aussi que l’exemple de cette stupéfiante désinvolture vient de très haut, puisque le chef de l’État français lui-même a décrété immédiatment après le meurtre de Lyhanna qu’il ne « voulait entendre aucun argument de moyens dans cette affaire », fin de citation.

Emmanuel Macron a donc très clairement fait le choix, en même temps qu’il gave tous les ans les entreprises privées de centaines de milliards d’euros d’aides publiques, de sous-financer une magistrature dont il sait pourtant pertinemment qu’elle n’a plus les moyens de faire correctement son travail.

Pour le dire autrement, le chef de l’État et son ministre de la Justice  savent parfaitement qu’aussi longtemps que l’institution judiciaire sera délibérément privée des moyens humains et financiers qui lui permettraient de mener à bien ses missions de service public, « des drames comme celui de Lyhanna, malheureusement, il y en aura d’autres », comme le prédit une magistrate dont L’Humanité a recueilli le témoignage.

Mais plutôt que d’assumer leur responsabilité dans la multiplication de ces tragédies, Macron et Darmanin fait le choix tout à fait méprisable, mais très caractéristique de ce qu’aura été le macronisme et très typiquement droitiste, d’incriminer des fonctionnaires débordés qui font de leur mieux pour exercer leur métier dans les conditions proprement indignes qui leur sont imposées par des arbitrages politiques complètement aberrants.

30 mai

Un collaborateur du journal Libération du nom de Jean Quatremer, qui s’était déjà illustré par ses jeux de mots parfaitement dégueulasses (et parfaitement typiques d’un rapport au monde discrètement ordurier) sur le nom de l’eurodéputée insoumise franco-palestinienne Rima Hassan, qu’il appelle « Rima Hamas », ou « Lady Gaza », ou par son affirmation extravagante selon laquelle le gouvernement espagnol était « antisémite » parce qu’il avait refusé de soutenir l’agression étasunienne contre l’Iran, publie sur ses réseaux sociaux un post particulièrement ignoble, qui représentait une œuvre d’un artiste de rue de droite destinée selon lui à dénoncer « la folie antisémite des Palestiniens » - et qui, pour mener à bien cette si digne et si glorieuse entreprise, représentait Adolf Hitler portant un keffieh.

Cette immondice a tellement plu à Quatremer, qu’il en a même fait sa photo de profil sur ses réseaux sociaux.

Pour mieux exprimer sa détestation des Palestiniens, qu’il essentialise et qu’il psychiatrise selon un procédé tout stalinien en décrétant qu’ils sont collectivement pris de « folie antisémite », Quatremer, en produisant ce portrait d’Hitler qui instrumentalise et galvaude le si nécessaire combat contre l’antisémitisme, présente donc les victimes d’un génocide comme des nazis génocidaires.

30 mai

Le ministre israélien de la Sécurité nationale, l’extrémiste de droite Itamar Ben-Gvir, demande au Premier ministre de l’État hébreu, Benyamin Nétanyahou, d’ordonner à l’armée israélienne de « raser » entièrement la banlieue sud de Beyrouth, au Liban, où les bombardements israéliens ont déjà fait 3 433 morts et 10 395 blessés depuis le 2 mars dernier – comme elle a anéanti la bande de Gaza, où le génocide en cours a déjà fait quelque 73 000 victimes.

Pendant ce temps-là, en France : Jean Quatremer répond aux salariés de Libération qui s’offusquent dans un virulent communiqué de ses « amalgames », de ses « insultes » et de ses « fausses informations », que « le vrai antifascisme, c’est de combattre cette nouvelle peste brune qui se drape dans des keffiehs » - c’est-à-dire, on l’aura compris, les militants et militantes qui se mobilisent pour la défense des droits des victimes des immenses crimes perpétrés par l’armée israélienne.

30 mai

Le Figaro , le journal ultraréactionnaire du groupe Dassault, révèle que le proche entourage d’Emmanuel Macron, chef de l’État français, se dit consterné par la médiocrité des candidats à l’élection présidentielle, « tous camps confondus ».

Et pour une fois, il y a du vrai dans ce que disent ces macronistes fanatiques — car la médiocrité est en effet ce qui caractérise les candidats déclarés de la droite radicalisée.

Mais l’entourage du chef de l’État oublie de mentionner que l’autre caractéristique commune de ces piètres politiciens est qu’ils se sont pour la plupart vu octroyer d’importants ministères dans les gouvernements formés par Emmanuel Macron — et que deux d’entre eux ont même été ses Premiers ministres, choisis par lui et nommés par lui.

Les proches collaborateurs du chef de l’État, lorsqu’ils relèvent très justement que ces candidats ne sont pas du tout au niveau, reconnaissent donc, en creux, que Macron s’est entouré, tout au long de son mandat, de personnages médiocres : sur ce point du moins, on se gardera bien de le contredire.

31 mai

Huit personnes dont trois femmes sont encore tuées par l’armée israélienne au Liban, et dix-neuf autres sont blessées, parmi lesquelles se trouvaient six femmes et cinq enfants.

Jean Quatremer n’a bien sûr pas le moindre mot pour dénoncer ce nouveau carnage : il est trop occupé à justifier son engouement pour un portrait d’Hitler affublé d’un keffieh.

1er juin

Dans une émission de divertissement appelée Les Grandes gueules, diffusée sur Radio Monte-Carlo (RMC), qui appartient au milliardaire Rodolphe Saadé, une sophrologue, intervenante régulière dans ce programme, déclare très tranquillement que pour elle, l’antisémitisme est « encore plus grave en ce moment qu’il ne l’a été en 39-45 ».

Dans le studio, personne ne juge nécessaire de lui rappeler qu’entre 1939 et 1945, six millions de Juifs ont été exterminés par les nazis et leurs complices — français, notamment —, et qu’il est peut-être un tout petit indécent, voire franchement obscène, de relativiser l’horreur absolue de cet immense crime.

5 juin

L’idéologue d’extrême droite Philippe de Villiers est comme toutes les semaines sur CNews, la chaîne dite « d’information » du groupe Bolloré, où il dispose d’une émission hebdomadaire durant laquelle il exhibe tous les vendredis soir ses obsessions réactionnaires.

Ce 5 juin, donc, Villiers a décidé de consacrer son temps d’antenne à la défense d’une autre collaboratrice du groupe Bolloré, la propagandiste Xénia Fedorova, dont les prises de position prorusses à propos de la guerre d’Ukraine ont notamment été dénoncées par Raphaël Glucksmann - et il fait cette ahurissante déclaration : « Raphaël Glucksmann est un agent de propagande ukrainienne, on pourrait lui retirer son titre de séjour. »

Dans le monde réel, évidemment, on est un peu consterné d’avoir à le rappeler : Raphaël Glucksmann, dont le grand-père était un Juif né en Hongrie et tué par les Allemands en 1940, est un citoyen français à part entière, qui ne séjourne pas sur le territoire français par la grâce d’on ne sait quelle tolérance.

Mais très curieusement : quand Philippe de Villiers suggère que le petit-fils d’un Juif hongrois ne peut être que ce que l’extrême droite appelle un « Français de papier », personne, parmi les commentateurs autorisés qui ne restent jamais plus de quelques jours sans lancer contre la gauche d’abjectes accusations d’antisémitisme, ne se scandalise de cette nouvelle ignominie.

6 juin

Une manifestation antifasciste et antiimpérialiste commémore à Paris, pour commémorer la mort de Clément Méric, jeune militant antifasciste de 18 ans, assassiné par des néonazis le 5 juin 2013.

7 juin

Jean-Luc Mélenchon, candidat de La France insoumise à l’élection présidentielle de 2027, tient son premier meeting de campagne à Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, devant 26 000 personnes - soit une foule assez conséquente.

Après de courtes prises de parole de Bally Bagayoko, le nouveau maire insoumis de Saint-Denis dont l’élection au mois de mars dernier avait été saluée à droite par un ahurissant déferlement de haine raciste, puis d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, puis de l’écrivain Éric Vuillard, qui avait reçu le prix Goncourt en 2017 pour son très remarquable livre L’Ordre du jour, Mélenchon détaille plusieurs points de son programme, comme l’abrogation de la réforme des retraites de 2023 et le retour à la retraite à soixante ans, et il est longuement revenu sur la « nouvelle France » dont il veut être le porte-parole, et dont il explique qu’elle englobe dans toute leur diversité de très larges pans de la population française - contrairement à ce que prétendent ses adversaires qui veulent absolument le présenter comme un candidat « clivant » cherchant à dresser les Français les uns contre les autres.

La presse et les médias mainstream, qui ont passé les dernières années à dénigrer La France insoumise, sont obligés de reconnaître, bien à contrecœur, que ce meeting de Saint-Denis est un succès — mais ne peuvent bien sûr pas s’empêcher d’ajouter à ce constat quelques petites perfidies.

Le journal Le Monde, par exemple, qui semble être empêtré dans quelques préjugés un peu caricaturaux (pour le dire très gentiment) sur les habitants de ce qu’il appelle « les quartiers » — et dont nous verrons plus loin qu’il peut parfois se montrer beaucoup moins empressé de compter les gens en fonction de leur couleur de peau -, prétend ainsi que Jean-Luc Mélenchon a « pris la parole devant un public majoritairement blanc », et que c’est le « signe de la difficulté de faire venir les populations des quartiers à des rendez-vous politiques, même à Saint-Denis ».

Le journal Libération, de son côté, donne la parole à un courageux député socialiste anonyme qui décrète qu’ « avec sa "nouvelle France", Jean-Luc Mélenchon » est dans une « ligne très clivante visant à opposer deux France ».

Dans la réalité, on l’a dit : Mélenchon a précisément expliqué, durant son meeting de Saint-Denis, que la nouvelle France vise au contraire à rassembler le plus largement possible, et non à diviser.

Mais lorsqu’il s’agit de dénigrer le candidat de La France insoumise, et de le présenter comme un personnage conflictuel : il semblerait que ni le Parti socialiste (PS), ni ses fidèles porte-voix de la presse dominante ne se sentent tenus de trop respecter la réalité des faits.

8 juin

Le PS, justement, qui s’en était jusque-là fort bien passé, lance à Paris ce qu’il présente avec beaucoup de sérieux comme son nouveau « laboratoire d’idées ».

Et pour baptiser ce haut lieu de la pensée, il trouve judicieux de recevoir, parmi d’autres invités, et pour débattre du thème des violences « contre les corps, les esprits et la démocratie », un personnage de très sinistre mémoire : l’ancien préfet de police de Paris Didier Lallement, responsable notamment de l’abominable répression du mouvement des Gilets jaunes.

Comme cette invitation soulève pas mal de dégoût dans les rangs de la gauche qui n’a rien oublié de la cruauté de Lallement et vaut au Parti socialiste quelques railleries de Jean-Luc Mélenchon, Olivier Faure, Premier secrétaire du PS, justifie la présence de l’ancien préfet par la nécessité de confronter des opinions différentes, et accuse le candidat insoumis de « provoquer la division en permanence ».

Manifestement, Faure n’a donc pas complètement compris la différence entre l’expression d’un point de vue et l’orchestration de déchaînements d’ultraviolence policière durant lesquels plusieurs milliers de personnes ont été blessées, éborgnées ou mutilées – ni que c’était plutôt l’invitation faite à l’ordonnateur de ces horribles cruautés qui était source de division.

10 juin

Le Figaro, le journal ultraréactionnaire du groupe Dassault qui reçoit tous les ans dix millions d’euros d’aides publiques, publie un article annonçant avec gourmandise que selon le Conseil d’orientation des retraites, « le déficit du système des retraites » va « s’aggraver » dans des proportions très inquiétantes, et qu’il représentera 6,8 milliards d’euros en 2030.

Cela n’a rien d’étonnant, car il est parfaitement évident qu’à moins d’un an de l’élection présidentielle, les droites et leurs journalistes d’accompagnement vont faire de ce prétendu déficit des retraites un argument de campagne, ne serait-ce que pour mieux attaquer La France insoumise, dont le candidat promet comme on l’a dit le retour à la retraite à 60 ans.

Mais il s’agit là encore d’une manipulation, un peu comme dans le cas des moyens que le gouvernement refuse d’accorder à la justice pour lui permettre de fonctionner correctement.

Car dans la réalité : si vraiment le système de retraites affichait en 2030 un déficit de près de sept milliards d’euros, il serait extrêmement facile de provisionner cette somme ridiculement basse en la prélevant par exemple sur les 210 milliards d’euros d’aides publiques que le gouvernement distribue tous les ans au patronat — sans jamais vérifier si ce gavage est d’une quelconque utilité.

Mais là encore : les droites feront évidemment le choix politique, mûrement réfléchi, de laisser se creuser un déficit dont elles expliqueront ensuite qu’il n’est pas supportable — et elles se dédouaneront, avec leur lâcheté habituelle, de toute responsabilité dans ce qu’elles présenteront mensongèrement comme un nouveau dérapage des comptes publics imputé à un modèle social prétendument trop généreux.

13 juin

Six jours après le meeting de Mélenchon qui avait comme on l’a dit attiré 26 000 personnes à Saint-Denis, Raphaël Glucksmann, le fondateur du petit parti Place publique, qui ne s’est toujours pas déclaré officiellement candidat à l’élection présidentielle, tient lui aussi un premier meeting de campagne en Seine-Saint-Denis, à Aubervilliers, devant « deux à trois milliers de personnes », selon Mediapart.

Glucksmann a donc attiré huit à douze fois moins de monde que Mélenchon, mais Le Monde, pris de frénésie, s’empresse tout de même empressé de proclamer qu’il a « fait salle comble » comme si c’était le plus grand exploit de la décennie, tout en oubliant très habilement de mentionner, comme il l’avait pourtant fait une semaine plus tôt pour Mélenchon avec beaucoup d’application, que cette assistance était, pour de bon, très majoritairement blanche et parisienne : cet oubli a ceci de bien commode qu’il épargne aussi au Monde d’avoir à mentionner la difficulté du vrai-faux candidat de Place publique à attirer ce que ce journal dit de référence appelle comme on l’a dit « la population des quartiers ».

Mais il est vrai aussi que Glucksmann sait trouver les mots et les silences qu’il faut pour se faire aimer de la presse et des médias dominants, puisque durant son meeting il a décrété, comme le font tous les trois matins tous les éditocrates de France et de Navarre, que les Français « ne voulaient pas de Jean-Luc Mélenchon à l’Élysée », et qu’il a très gentiment laissé son public hurler sa haine du candidat insoumis, alors qu’il lui avait demandé quelques instants plus tôt de ne pas huer ceux des candidats de droite Gabriel Attal et Édouard Philippe.

Mais la vérité oblige à reconnaître que le vrai-faux candidat du petit parti Place publique aurait eu tort de se gêner, puisque Libération s’est bien sûr très soigneusement abstenu de décider que ce candidat qui a donc fait huer la gauche insoumise était trop « clivant ».

26 juin

Quelques conseils de lecture, pour finir.

James Lee Burke, 86 ans, est un romancier magnifique et un styliste somptueux : on le tient même pour le plus grand écrivain étasunien vivant.

Il mène, depuis plusieurs décennies, deux longues et splendides séries romanesques, contant, pour l’une, les aventures louisianaises (1) de Dave Robicheaux et de son fidèle acolyte Clete Purcel, héros inoubliables, et pour l’autre, où s’inscrit le nouveau livre dont il est ici question, l’histoire, texane, de la famille Holland.

Étranger à  la dérive (2), c’est son titre, narre la vie de Weldon Holland, petit-fils d’un légendaire shérif, dont la route a brièvement croisé, lorsqu’il était enfant, celle de Bonnie et Clyde, hors-la-loi — supposément — flamboyants, et de son épouse, survivante des camps d’extermination nazis, sur fond d’explosion, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des industries étasuniennes du divertissement et du pétrole, de leur arrogance, de leur violence et de leur racisme.

Comme toujours chez Burke, l’intrigue, passionnante, sert une âpre mais bouleversante méditation sur les cruautés humaines, sur le temps qui passe et l’anéantissement de la joie, sur la nostalgie, mélangée d’une candeur toute étasunienne mais à tout prendre fort émouvante, des temps à jamais disparus où la beauté avait encore droit de cité – et par conséquent sur ce qu’est devenu au fil des siècles un tout jeune pays finalement livré à Donald J. Trump : « La vanité de ma génération n’avait rien d’arrogant. Ce n’est pas ce que j’essaie de dire. Notre vanité avait son origine non seulement dans notre jeunesse, mais dans notre innocence collective. Nous nous disions que nous avions survécu à la Grande Dépression parce que nous avions gardé foi dans la démocratie jeffersonienne, et ne nous étions pas livrés aux Rouges ni aux équivalents américains des fascistes. Mais en réalité, la vérité était plus modeste : nous étions nés et avions grandis au cours d’une période de transition. Nous étions les derniers américains qui nous rappellerions une nation plus agraire qu’industrielle, avec plus de chemins de terre que de nationales goudronnées. Nous serions aussi la dernière génération à croire en la solvabilité morale de la République. »

Dans le moment où la France prend la mesure, canicule après canicule, des immenses catastrophes que fomente le capitalisme écocidaire, la lecture de Sanctuaire (3), premier roman publié en France (par les éditions Gallmeister, envers lesquelles les amateurs de ce que la littérature étasunienne produit de meilleur contractent au fil des ans une dette conséquente) est pour le moins marquante.

L’action de ce roman dystopique en forme de brutal réquisitoire contre les violences d’un capitalisme définitivement déterminé à « bousiller notre planète (…) et peut-être même l’humanité tout entière » et l’Amérique de Trump — accusé de « chi(er) virtuellement presque tous les jours » sur la Constitution étasunienne —, se situe, dans un proche futur, dans un décor terrifiant de « soleil couchant de cendre » : après « huit mois » d’une « canicule terrible », les États-Unis, brûlés, basculent dans le chaos.

Un milliardaire, coresponsable de la catastrophe, se réfugie alors, avec ses proches, dans le gigantesque sanctuaire climatisé qu’il a fait aménager, sous les grandes plaines de l’Illinois, dans un ancien silo nucléaire, et où il compte attendre l’instauration d’un ordre nouveau et d’une renaissance américaine – mais devant l’entrée duquel se présentent bientôt, armés et revanchards, les pauvres gens contre lesquels cet ancien maître du monde se croyait protégé : forcément, ça se passe assez mal, et forcément, le lecteur reçoit ce récit comme un coup de semonce ravageur.

(1) Avec quelques détours par le Montana.

(2) James Lee Burke, Étranger à la dérive, excellement traduit de l’anglais (États-Unis) par Christophe Mercier, Rivages/Noir, 487 pages, 22,90 euros.

(3) James Cleary, Sanctuaire, parfaitement traduit par Laura Derajinski, Gallmeister, 487 pages, 24,90 euros. Signalons également, chez le même éditeur, la parution d’un nouveau tome des toujours très recommandables aventures de Martha Ettinger, shérife dans le Montana : Une Mort au paradis.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon