À France Culture, Guillaume Erner, Frédéric Martel et l’extrême droitisation des esprits

À France Culture, Guillaume Erner, Frédéric Martel et l’extrême droitisation des esprits

Depuis la récente « affaire Erner », soit le scandale provoqué par la diffusion d’un montage audio fallacieux et infamant pour le dirigeant de gauche Jean-Luc Mélenchon, la colère dans les coulisses de France Culture ne retombe pas. Épilogue d’une année de tension, ce déshonneur est présenté comme la goutte de trop. Particulièrement dans le viseur des équipes : Guillaume Erner et Frédéric Martel, trublions politiques aux passions troubles, fustigés par beaucoup mais protégés par la direction.

Comme chacun sait, dorénavant : Guillaume Erner, matinalier de France Culture, a diffusé le 24 juin dernier un montage bidonné de Léon le média pour mettre en parallèle le supposé antisémitisme de Jean-Luc Mélenchon avec le véritable de Jean-Marie Le Pen. Et ce pour mieux enchaîner sur une question à l’invitée du jour : « Quand avez-vous décidé, Marine Le Pen, de rompre avec l’antisémitisme de votre père ? » À suivre la rhétorique ernérienne, donc : l’infamie des infamies, à savoir la haine des juifs, se serait définitivement déplacée d’un « extrême à l’autre ». Resterait juste à savoir depuis quand.

« Double faute » a immédiatement réagi la Société des producteur.ices de la station : le faux montage, d’une part, puis la question. Loin d’une simple erreur d’inattention, d’un canular ou d’un piège tendu, en somme. Car la séquence révèle effectivement bien plus : les errances de celui qui la porte, des sources d’information frelatées, d’évidentes négligences hiérarchiques. Les sociétés de journalistes de Radio France et France Culture ne s’y sont pas trompées non plus en annonçant, très vite, se désolidariser de ces méthodes.

Alors comment expliquer qu’un tel fiasco ait pu avoir lieu ? Direction absente et sans colonne vertébrale, quotidien de débrouille, précarité organisée, pressions politiques : en compilant des témoignages de journalistes, producteurs et réalisateurs, les coulisses de France Culture s’éclaircissent. On y découvre un paysage balafré donnant plein droit à certains d’évoluer comme bon leur semble, guidés par leurs « obsessions ». Et à l’arrière-plan duquel les sophismes classiques du règne macronien tournent à plein régime : « pluralisme », « démocratie », « les extrêmes ». Signaux manifestes que si délabrement il y a, il paraît bien difficile d’y voir le fruit du hasard. Encore plus à quelques mois de l’élection présidentielle.

Guillaume et Frédéric

Dans presque tous les récits, ils sont présentés par deux : Guillaume et Frédéric, Erner et Martel. Personne ne sait vraiment s’ils sont amis au civil ou non, mais peu importe car ils partagent plus ou moins la bonne manière supposée de faire le récit du monde. Ni l’un ni l’autre n’est journaliste de métier. Les deux ont obtenu une thèse et ça leur donne, semble-t-il, un certain nombre de droits. Comme lorsque Erner conteste avec un aplomb considérable, devant des spécialistes des violences sexistes et sexuelles, l’usage du terme « systémique » à propos du meurtre de la jeune Lyannah. Car, indique-t-il à l’antenne et ensuite auprès de la médiatrice de la station, « le mot systémique, ça ne veut pas dire ça ». Comprenez : il est « sociologue », lui aussi. 

Guillaume Erner soutient sa thèse en 2002, sous le titre « Analyse critique du modèle du bouc émissaire en sociologie de l'antisémitisme », nous dit le site thèses.fr. Le travail est mené sous la direction de Raymond Boudon, un des seuls sociologues classables à droite de l’histoire de la discipline en France, surtout connu pour avoir été un « anti-bourdieusien » au moment où les concepts de Pierre Bourdieu triomphaient à travers le monde. Une bataille perdue à plate couture : Boudon ne fera pas école et donnera simplement naissance à un courant ultra-minoritaire, notamment incarné par le sociologue macron-compatible Gérald Bronner, par ailleurs ami de Guillaume Erner. Parmi les fréquentations du matinalier de France Culture, aussi, on retrouve l’éditorialiste d’extrême droite Élisabeth Lévy, « l’une de ses meilleures amies […], qui passe chaque année des vacances dans sa maison de la Drôme, où ils ont des conversations endiablées sur l’actualité », à en croire les mots d’Eugénie Bastié.

En interne, et c’est assez logique, Erner est décrit comme mal à l’aise avec tout ce qui touche au féminisme, au racisme, au mouvement LGBTQ+ : tous les sujets dits « woke ». Raison pour laquelle il ramène toujours les entretiens sur son thème à lui, de ses propres mots ses « judéobsessions », même si le sujet évoqué n’a rien à voir et si l’invité a affirmé en amont ne pas vouloir en parler. Car selon Erner en effet, c’est visiblement dans l’émergence supposée d’un « nouvel antisémitisme » à gauche, à base antisioniste, remplaçant le « vieil antisémitisme » à base catholique de la droite, que résiderait le nœud du grand problème de l’époque. L’historien Patrick Boucheron, la veille du scandale du faux montage et alors que la matinale était consacrée à la panthéonisation de Marc Bloch, en a fait les frais : Erner s'est retrouvé à lui asséner une question venue de nulle part sur les liens entre l’antisémitisme de la Seconde guerre mondiale et la lutte contemporaine pour la libération de la Palestine. Esquive avec sagesse du chercheur au Collège de France, qui lui vaudra un harcèlement de toute la presse de droite et d’extrême droite : « On vous laisse parler seul. »

Comme Erner, Frédéric Martel n’est jamais là non plus ni dans les couloirs ni aux réunions collégiales (1). L’homme commence sa carrière en 1996 par un livre sur « les homosexuels en France depuis mai 1968 » (Le rose et le noir), qui suscitera de vives critiques : à l’époque Hélène Hazera, femme trans, signera une tribune assassine dans Libération tandis que Didier Éribon, sur un plateau de télévision animé par Laure Adler, fustigera un livre « si mauvais, si médiocre, si superficiel », déjà sous l’œil interloqué d’un Alain Finkielkraut s’avouant tout à fait séduit par le jeune Frédéric. Fort de ces polémiques dont il semble se nourrir, Martel a ensuite roulé sa bosse d’enquête en enquête, entre critique du « sarkozysme culturel » et révélations sur l’homosexualité au Vatican. Toujours avec une même méthode se prétendant vaguement sociologique, sans jamais en honorer ni la rigueur ni la réflexivité. Son dernier ouvrage, « Occidents – Enquête sur nos ennemis », a été béatement plébiscité des plateaux de CNews jusqu’à celui de Quotidien, en passant par les colonnes du Canard enchaîné. Frédéric Martel anime l’émission « Soft Power » sur France Culture depuis 2006.

Une année de tension

À suivre les témoignages des coulisses, « l’affaire Erner » commencerait, en fait, dès septembre 2025. On pourrait remonter encore et encore, bien sûr, mais là serait en tout cas un premier point chronologique à partir duquel les choses pourraient se comprendre. Car c’est à ce moment-là que Guillaume Erner outrepasse une première ligne rouge en titrant un de ses billets d’humeur « Je suis Charlie Kirk », traçant une liaison entre l'attentat contre les équipes de Charlie Hebdo en 2015 et l’assassinat d’un militant fasciste. Le tollé est général, le titre du replay de la chronique est modifié en « Qui est Charlie Kirk ? », l’animateur exprime des regrets. La polémique se referme mais laisse des traces en interne. D’autant plus compte tenu du billet de la veille, passé inaperçu et donc toujours en ligne, où Erner explique avec suffisance que le mouvement « Bloquons tout » et le militantisme de Charlie Kirk relèveraient tous deux d’une même « nouvelle manière de protester […], l’un à l’extrême droite, les autres plutôt à l’extrême gauche, avec à chaque fois un rapport à la violence ». Deux naufrages pour le prix d’un.

En novembre 2025, autre scandale. Après une traque, dont il se vante volontiers, entre « taxis et petits déjeuners », Frédéric Martel enregistre à Shanghaï, à l’occasion d’un colloque chapeauté par des proches du dirigeant chinois Xi Jinping, une interview du fasciste russe suprémaciste et antisémite Alexandre Douguine. Personnage qui théorise par exemple, sur fond d’invasion de l’Ukraine : « Nous pouvons seulement prier et combattre. Combattre en priant et prier comme si la mort était imminente, pour la dernière fois. » Du genre de trucs qui passionnent donc Martel. Et Guillaume Erner avec lui, selon un dispositif validé par la direction : avant la diffusion de l’enregistrement complet le dimanche, Martel est invité dans la matinale pour assurer la promotion d’un « entretien exclusif » et « passionnant », extraits à l’appui. Au micro, il fait monter la sauce, sur fond de comparaison physique mystifiante avec Soljenitsyne : « C’est un vrai intellectuel, calme, qui revient toujours aux idées, on n’est pas face à un propagandiste. » Dans son émission « Soft Power », ensuite, il introduit son invité comme un homme « qui mérite d’être écouté », « figure un peu dostoïevskienne, un allumé, sinon illuminé ». Avant de lancer des extraits d’un entretien mené les yeux pleins d’excitation, ce que l’on ressent à travers le micro du moins, ravi de se savoir au plus proche de « la dangereuse pensée impérialiste russe ». Celle qui constituerait, à suivre Martel toujours, l’architecture idéologique de Vladimir Poutine. Affirmation qui ne repose en fait sur aucune démonstration : même le principal intéressé, Douguine, récuse cette paternité.

À France Culture, certains montent alors au créneau pour dénoncer un délire des plus complets, profondément irresponsable : on n’interviewe pas un fasciste, et quand bien même on le ferait, hors de question que ça soit de cette manière. Une réunion est organisée pour confronter les points de vue. Martel et Erner convoquent rapidement le « pluralisme » pour se prémunir des attaques. Puis petit à petit le ton monte. Martel finit par menacer un de ses collègues d’un déclenchement d’une procédure disciplinaire à son encontre, le tout après s’être targué d’inviter des personnalités infréquentables. Sous forme d’avertissement, aussi, il explique que tous ceux qui ne sont pas d’accord avec cette appréhension du « pluralisme » finiront de toute façon par se faire virer, sous-entendu que les pressions politiques externes sont trop fortes en ce sens.

Une semaine plus tard, le même Martel menacera également de plainte tous les chercheurs qui signeront une tribune contre lui dans Libération pour dénoncer une porosité des médias français avec la propagande russe. Seulement deux petits rétropédalages seront à souligner de la part de l’animateur : le regret exprimé de ne pas avoir adjoint à la diffusion de l’interview un chercheur spécialiste de la Russie, d’une part, et une réécriture plus offensive mais discrète de la page du site web qui accompagne la retransmission de l’émission, d’autre part. Nous avons pu consulter les deux versions : « nationalisme radical » se transforme en « nationalisme extrémiste » ; « intellectuel russe » et « penseur orthodoxe » deviennent « propagandiste russe » et « l’un des plus violents impérialistes de notre époque » ; d’un simple « entretien commenté et contextualisé », on passe à la présentation de propos « que nous critiquons sévèrement ». La poussière sous le tapis.

Récidive

Pas de quoi, dès lors, empêcher qui que ce soit de recommencer. Nous sommes en mars 2026 et Guillaume Erner, visiblement fier de son coup, diffuse dans la matinale une interview du fasciste étatsunien Curtis Yarvin. Cette fois, le chercheur Arnaud Miranda, auteur du livre Les Lumières sombres, ouvrage assez largement critiqué pour sa dimension idéaliste, se joint au dispositif pour ajouter un contrepoint. Progrès relatif, en somme, par rapport à l’enregistrement de Douguine, les grandes lignes restant au final les mêmes : interroger des fascistes car ils sont, supposément, les penseurs de l’ombre de hauts dirigeants du monde, ici l’administration étatsunienne. Le tout en dépit du fait que Yarvin lui-même, que Erner qualifie de « théoricien », partage ne jamais avoir rencontré Donald Trump de sa vie. D’où une interrogation de fond : qu’est-ce qui justifie, au juste, d’offrir un tel espace médiatique à ces profils ?

Les réponses ici divergent. Les « obsessions » d’Erner sur le « nouvel antisémitisme » ont explosé après le 7 octobre 2023, vécu comme un véritable traumatisme. Dérive peu étonnante compte tenu de ses relations de longue date et de l’espace intellectuel dans lequel il s’inscrit : Raymond Boudon, Franc-Tireur, le Printemps républicain, Le Point, cette zone que tous ceux qui suivent les univers médiatiques et politiques connaissent bien. Cette partie de la trajectoire semble claire. Et se confirme à travers tous les soutiens qui se sont jetés à son chevet pendant la polémique du faux montage, de Caroline Fourest au FigaroVox en passant par le Crif, pourvoyeur de fonds assumé du faussaire initial Léon le média. Mais quid, dans ce cas, de ces exaltations étranges pour des figures fascisantes supposément aux manettes dans l’ombre des grandes puissances, États-Unis et Russie en tête ?

Certains plaident assez simplement pour la connerie. La conséquence logique de ne pas travailler ses sujets, dans une alternance entre fainéantise et inconsistance. Avec une tendance profonde à prendre le sens du vent, car tout ça relève en effet d’un mouvement plus général : depuis septembre 2025, Gilles Gressani, rédacteur en chef de la revue Le Grand continent, média fer de lance de cette approche relativiste et sensationnaliste à l’égard des nouvelles théories fascistes contemporaines, a obtenu une chronique hebdomadaire dans la matinale de France Culture ; l’ancien habitué de CNews Nathan Devers, fils spirituel du va-t-en-guerre Bernard-Henri Lévy, a lui aussi obtenu une émission d’une heure. C’est le « pluralisme ». Où Erner est comme un poisson dans l’eau : le matinalier de France Culture signe dorénavant des papiers dans les colonnes du Grand continent, dont certains sont tout à fait affligeants, à l’instar d’une interview de l’économiste Gabriel Zucman anglée autour du fait que le chercheur a refusé de s’entretenir au Ritz.

Précarité généralisée

Alors l’année durant, bien sûr, tout ça a mis profondément en rogne la rédaction, les réalisateurs, les techniciens, les producteurs. Ces âneries entachent aussi leur image à eux, leur crédibilité et leur travail. Mais difficile de s’organiser pour autant : pendant des mois, l’extrême droitier Charles Alloncle s’est amusé à torpiller l’audiovisuel public à travers sa commission parlementaire tout aussi gaguesque que malfaisante. Et ça, la direction de France Culture, Erner avec eux, Martel dans une moindre mesure, en ont profité plus ou moins volontairement : beaucoup d’employés ont avoué avoir réfréné leurs ardeurs contestataires pour ne pas se voir reprocher de faire le jeu de l’extrême droite.

Puis le problème, en réalité, est aussi structurel. À Radio France en général et France Culture en particulier, comme dans tous les autres services publics, les conditions de travail se sont dégradées. Les attachés de production ou collaborateurs, celles et ceux qui préparent les différentes émissions, sont désormais le plus souvent engagés en intermittence du spectacle. Les réalisateurs et producteurs, eux, enchaînent les CDD-U, une forme aberrante de contrat de travail cumulable à l’infini sans carence. Avec des casse-têtes à n’en plus finir : surveiller sa paye, tenir à jour ses relevés d’heures, batailler pour signer ses contrats, négocier des heures ici et là, tout annoter, tout le temps, car les ressources humaines visiblement débordées se trompent beaucoup. Les postes de coordination se sont récemment multipliés, peut-être, mais plus personne ne sait qui s’occupe de quoi. Un avion sans pilote. Et une ambiance décrite comme pesante, avec toujours une épée de Damoclès au-dessus de la tête : rien n’empêche la direction, à tout moment, de mettre fin à la collaboration d’une personne quelconque. Elle n’aura jamais vraiment à en rendre compte.

Comment s’engager dans une lutte interne dans ces conditions ? L’équipe de Guillaume Erner, qu’on raconte épuisée et déprimée, ne semble avoir aucune marge de manœuvre. Les autres non plus et, de toute façon, personne ne se parle vraiment. Les émissions sont autonomes les unes des autres, les différents métiers entre eux aussi, beaucoup travaillent à distance, ne sont là que quelques jours par semaine, si ce n’est par mois. Donc ça torpille, brutalement s’il faut, mais ça passe. Les postes de réalisateurs, spécificité de Radio France à l’origine d’une qualité sonore reconnue comme unique en France, disparaissent ainsi un à un, remplacés par des postes de « techniciens-réalisateurs ». Au-delà du changement de nom, l’enjeu est évidemment économique : faire fusionner deux missions autrefois distinctes en un seul poste. Ceux qui acceptent de passer le cap, parfois avec un véritable contrat à la clef, peuvent se retrouver mal vus par les deux côtés de l’équation. Diviser pour mieux régner, pourrait-on dire. Même si l’enjeu semble surtout de dépenser le moins possible.

Dénouement

C’est ainsi que nous arrivons donc au moment de cette énième insanité : diffuser un faux montage pour mettre dos à dos une personnalité de gauche et une personnalité d’extrême droite. Un audio qu’Erner et ses équipes ont recoupé, remanié, pour en extraire la substantifique moelle. Beaucoup n’en croient pas leurs yeux et leurs oreilles. Qu’Erner ait cru à la véracité de ces images, soit : tout le prédisposait en effet à tomber dans le panneau. Il est persuadé dur comme fer que lui, éclairé, perçoit ce que les autres omettent, à savoir le passage de l’antisémitisme de droite à gauche. Il l’a montré encore et encore face à de nombreux invités, parfois avec une agressivité des plus débridées comme face à la rapporteuse spéciale pour les Nations unies Francesca Albanese, en novembre dernier. Il est en plus familier de la désinvolture la plus manifeste et aime alterner les coups d’œil vers son téléphone alors même que ses invités sont en train de parler. Au point où des intellectuels, certains de premier plan, auraient informé la direction qu’ils ne souhaitaient plus intervenir dans la matinale à cause des comportements délétères de son chef d’orchestre« notamment lorsqu’il s’agit de femmes » nous indique une de nos sources, sans plus de précision.

Ça, quelque part, aussi tragique soit-il, les équipes le savaient déjà. Mais cette fois la faute est aussi collective : comment se fait-il que personne ne se soit insurgé pour empêcher ça ? Certains ont apparemment déconseillé à Erner de diffuser le montage fallacieux, lui les a ignorés. La direction a été encore une fois absente, incapable d’empêcher un nouveau fiasco. Beaucoup ne leur font plus ni confiance ni cadeau : Emelie De Jong et Florian Delorme, tous deux à la tête de France Culture, sont décrits comme étant sans boussole politique, sans projet, sortes d’ectoplasmes mis là pour ne pas faire trop de bruit et obéir aux ordres qui tombent d’au-dessus. Si les espérances étaient hautes pour faire oublier les violentes années Sandrine Treiner, le duo semble déjà errer dans un espace qu’il n’a jamais vraiment contrôlé.

Car en effet : rien, rien du tout, n’a semble-t-il été jugé à la hauteur. L’avertissement donné à Erner, la sanction minimale, est perçu comme un coup d’épée dans l’eau. La suppression de son billet d’humeur est présentée comme la moindre des choses : la rédaction la réclame depuis des mois, pour ne pas dire des années. La réorganisation de la matinale pour mieux associer les journalistes est en réalité une sorte de piège : eux n’avaient rien à voir avec ça et se retrouvent mêlés à une tranche et à une personnalité qu’ils conspuent. Puis certains ne croient même pas à un quelconque changement : Guillaume Erner refuse de travailler ses sujets depuis toujours, aucune raison qu’il s’y mette davantage l’année prochaine. Encore une fois, très probablement, ce seront ses équipes, en coulisses, qui trimeront pour éviter qu’une nouvelle catastrophe n’advienne. Sans finalement être capable de toutes les empêcher.

Effondrement intellectuel

Contacté, Frédéric Martel nous a longuement précisé sa démarche. Sur l’interview de Douguine, il conteste vivement les critiques et parle de « fake news » : selon lui, il suffit d’écouter l’émission pour constater que toutes les précautions ont été prises, notamment quant à la contextualisation et l’explication des propos de l’invité. Il reste que les citations relatées plus haut, qui présentent Alexandre Douguine comme un homme « qui vaut la peine d’être écouté » et qui ne serait « pas un propagandiste », n’ont pas été inventées. Tout comme la présentation en grande pompe de Guillaume Erner dans la matinale, deux jours plus tôt.

Sur les motivations de la diffusion d’un tel entretien, aussi, Martel convoque une « règle journalistique simple » : « Si on a une interview en exclusivité (…) on la diffuse. » Et il rappelle, dans sa réponse, que depuis la création de son émission « Soft Power », il a « interviewé des dizaines de leaders du Hamas, du Hezbollah, du chavisme, du castrisme, de la Chine communiste, etc. (..) de manière toujours extrêmement critique ». Manière de rappeler le gloubi-boulga qui paraît structurer sa vision du monde, où tout semble se valoir à partir du moment où un début de qualificatif « extrême » peut être apposé : un fasciste russe est comparable à un intellectuel du Parti communiste chinois, à un combattant du Hezbollah ou à un penseur du chavisme. Interrogé sur sa vision de France Culture et le rôle plus général que la station devrait avoir, Martel précise enfin : « Ma vision ou mon opinion importent peu. Nous sommes une radio de service public et des règles définies par la loi de 1986 (…). Nous sommes soumis à une exigence d’expression pluraliste de tous les courants de pensée et d’opinion. » Il reconfirmera ensuite cette position par téléphone.

Si responsabilité il y a dans quelques dérives que ce soit, ce ne serait donc pas à Frédéric Martel d’en rendre compte : à le suivre, les règles qui régissent son travail le dépassent et il ne ferait que les embrasser, n’ayant pas d’autres choix. A-t-on là affaire avec une fausse naïveté ? On pourrait le croire car en rien le « pluralisme », même tel que défini par la hautement discutable nomenclature de l’Arcom, ne pourrait justifier d’interviewer un homme comme Alexandre Douguine : ses développements antisémites et suprémacistes, en droit français, ne relèvent aucunement d’une quelconque « opinion ». Ce sont tout bonnement des délits. Et le profil de Curtis Yarvin, qui aime écrire que « quand on regarde les juifs dans l’entourage de FDR (Franklin D. Roosevelt, ndlr) (…), la seule façon de les reconnaître, c’étaient le nom et le nez » ou bien encore « il y avait trop de sujets sur lesquels Hitler était le seul à dire la vérité. (…) Hitler était un génie – tous les historiens sérieux sont d’accord », est du même acabit. Celui que Guillaume Erner qualifie ignominieusement de « théoricien » ou « d’intellectuel intéressant » ne relève d’aucune forme de pluralisme non plus : les propos qu’il tient, en France, pourraient justifier de le traduire devant un tribunal.

Extrême droitisation

Guillaume Erner et Frédéric Martel, évidemment, se défendent d’être d’extrême droite. Ils s’imaginent même semble-il comme l’exact inverse, sortes de combattants positionnés en haut de la barricade contre les idéologies les plus mortifères qui égrènent à travers le monde. En ne se rendant pas compte, peut-être, du jeu auquel ils jouent : relativiser la finesse intellectuelle, la richesse morale, la beauté sans fin qui encadrent l’histoire de la gauche radicale pour mieux redorer le blason fangeux, génocidaire, colonialiste de l’extrême droite. Voilà les conséquences d’appréhender sans cesse d’un même geste « les deux extrêmes », en posant des équivalences absurdes entre des mouvements n’ayant aucune forme de rapports entre eux, allant jusqu’à s’entretenir avec les plus dégoutants fascistes de nos temps sous couvert de « pluralisme » et de « représentation de tout le monde ». En guise de grandes perdantes toutes les minorités, bien sûr, dont sans aucun doute les juifs : Douguine et Yarvin ne sont jamais d’abord présentés comme des antisémites quand il est acté, dans le même temps, que Marine Le Pen et son parti ne le soient plus. Les « judéobsessions » ont leurs raisons que la raison ignore.

Paradoxe s’il en est : il se trouve que, face à tout ça, les instances de direction de Radio France ne se sont pas montrées tout à fait à l’aise. Car peu après la diffusion du faux montage le 24 juin dernier, Mediapart a titré son article avec un certaine justesse : « Erner absout le RN sur l’antisémitisme. » Si juste qu’un appel de la communication de France Culture leur a été passé, plein de colère, pour réclamer un changement d’en-tête, menace de poursuites judiciaires à l’appui. Là était en effet semble-t-il une épine dans la stratégie de gestion de crise : la dépêche AFP, publiée plus tard pour annoncer la sanction du matinalier, a repris les éléments de langage de la chefferie en concentrant la faute sur le seul partage d’un montage fallacieux. En oubliant la question posée à Marine Le Pen qui l’a suivi.

Malgré les outrances, les boycotts, la défiance, donc, Guillaume Erner rempilera à la rentrée. Frédéric Martel, le bon soldat du « pluralisme » qui avait déjà interviewé en 2020 le fasciste Steve Bannon pour France Culture, celui qui nous a partagé considérer que pour que la station survive, « il faut qu’on montre qu’on reçoit tout le monde », garde aussi son émission. Si bien qu’il devient difficile de ne pas voir la place occupée, dans l’équation, par certains intérêts politiques. Difficile de ne pas voir que le livre Occidents de Frédéric Martel, cette « grande fresque intellectuelle (…) qui défend nos valeurs contre celles de nos ennemis », résonne tout particulièrement avec la campagne militariste d’Emmanuel Macron et ses troupes, martelant qu’il faudra supposément se battre « au prix du sang, s’il le faut ». Difficile de ne pas voir aussi, dans la manœuvre de Guillaume Erner consistant à laver Marine Le Pen de la salissure antisémite en la transférant vers Jean-Luc Mélenchon, une magouille électoraliste de bas étage pour tenter de rejouer, à nouveau, une opposition entre l’extrême droite et un représentant du « bloc bourgeois » à la prochaine élection présidentielle. Mais inutile pour autant de parler ici de pilotage quelconque ou de commande politique : sans doute que Martel et Erner croient profondément à ce qu’ils racontent. Jusqu’à même ne pas avoir conscience des agendas qu’ils alimentent. Ce qui, au final, est peut-être encore pire.

Contacté, Guillaume Erner ne nous a pas répondu.

(1) Modification le 24 juillet à 17h30 en retirant le caractère « obligatoire » des réunions collectives, après un échange avec la communication de France Culture.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon