Cher Yonathan Arfi - Boxing Day #89

Cher Yonathan Arfi - Boxing Day #89

Cher Yonathan Arfi,

Quelle semaine !

Lundi 20 juillet, vous déclariez sur CNews, à propos du set interrompu de la DJ Barbara Butch à Grenoble deux jours plus tôt, que « chacun a le droit de pouvoir exprimer son opinion librement, et de pouvoir se produire librement, c’est la défense de la liberté de création » (1), c’est bien noté, ce qui ne manque pas de sel venant de celui qui, le 21 août 2025, avait posté sur X une demande « aux organisateurs de Rock en Seine de déprogrammer les Kneecap », du nom de ce groupe de rap nord-irlandais engagé dans le soutien à la cause palestinienne, la « liberté » ce n’est visiblement pas pour tout le monde. On notera par ailleurs que choisir de se rendre sur CNews, mise en demeure il y a un mois par l’Arcom pour « un déséquilibre manifeste et durable dans l’expression des courants de pensée et d’opinions », dans le but d’y défendre la liberté d’opinion, est pour le moins facétieux, tout comme il est fort audacieux de célébrer la liberté de création à l’antenne d’une chaîne dont la maison mère Canal+ a récemment fait savoir, par la voix de son patron Maxime Saada, qu’elle ne travaillerait plus avec les professionnels du cinéma ayant signé une tribune critique du big boss Vincent Bolloré, liberté quand tu nous tiens.

Difficile en outre de ne pas se souvenir, en vous entendant vous offusquer de la perturbation de la prestation de Barbara Butch, qu’il y a quelques semaines vous vous insurgiez de l’organisation, à l’initiative de La France insoumise, d’un concert place de la République lors de la Fête de la musique, affirmant que « pour LFI, la musique n’est pas une fin, c’est un moyen, au service d’un agenda politique », si c’est vrai c’est très grave, et posant avec une naïveté feinte la question qui suit : « Ce concert est légal mais est-il pertinent pour la démocratie ? ». Une interrogation, soulignons-le, pour le moins éloquente, tant il faut avoir une vision singulière de la « démocratie » pour considérer que la « pertinence » d’un concert mériterait d’être, en son nom, remise en question, sans même parler de cette insolite et bouleversante découverte selon laquelle la musique pourrait jouer, attention les yeux, un rôle politique, un terrifiant scoop dont on espère que vous vous êtes remis depuis même si, pour être tout à fait honnête, nous émettons quelques réserves quant à la sincérité de votre émotion à cette occasion.

A fortiori lorsque l’on sait que lors de cette même édition de la Fête de la musique était organisé, à Paris également mais dans le XVIe arrondissement, un événement baptisé « Fête de la musique israélienne », dont le caractère très politique était d’autant plus évident qu’il était revendiqué par ses initiateurs, l’association « The Truth », créée en mars 2024 non dans le but d’organiser des concerts mais de « lutter contre l’antisémitisme sous toutes ses formes, la désinformation, le dénigrement de l’État d’Israël », tout un programme. Des organisateurs qui annonçaient la soirée en des termes on ne peut plus explicites, évoquant « une dimension culturelle forte, au service d’un message de hasbara [sic] clair : porter la voix d’Israël, défendre sa légitimité et faire entendre une vérité trop souvent déformée ». Autrement dit la musique « au service d’un agenda politique », avec même la présence de l’ambassadeur d’Israël en France, ainsi que celle de l’ambassadeur des États-Unis, on ne sait pas si ces deux-là ont poussé la chansonnette mais en ce qui vous concerne vous n’avez rien trouvé à redire.

« Mais pourquoi parler de cette initiative ? », se demanderont certains et certaines parmi nos lecteurs et lectrices qui ne verraient pas le rapport entre, d’une part, vous, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), et, d’autre part, la soirée « La guerre génocidaire en chansons » du 21 juin. La réponse est en réalité assez simple, puisque ladite soirée n’a pas seulement été organisée par « The Truth », sympathique officine qui a par exemple trouvé pertinent de republier, le 23 juillet, un post particulièrement outrancier du toujours très subtil Éric Naulleau (« Hamza s’en prend aux bobos le long du canal Saint-Martin, LFI lapide les lesbiennes juives à Grenoble. La Nouvelle France agresse tous les idiots utiles qui la soutiennent depuis des années »), mais qu’elle était également publiquement soutenue par un certain nombre de structures comme l’Agence Juive, le B’nai B’rith, le Keren Hayessod, le Keren Kayemeth LeIsraël (KKL), l’Organisation sioniste mondiale ou le Wizo France, toutes membres du CRIF que vous présidez depuis 2022, le monde est petit et vos indignations sont pour le moins sélectives.

Cher Yonathan Arfi, vous avez donc, en l’espace de quelques semaines, fait montre de votre talent dans la maîtrise de l’art des doubles standards, autrement dit le recours à des principes différenciés selon les individus et/ou les collectifs auxquels ils s’appliquent. Un procédé particulièrement prisé des soutiens plus ou moins inconditionnels de l’État d’Israël dans le contexte de la guerre génocidaire que ce dernier a engagée contre les Palestiniens de Gaza suite aux attaques meurtrières du 7 octobre 2023, avec le développement d’une forme d’apartheid moral, correspondant idéologique de l’apartheid légal à l’œuvre en Israël, au nom duquel la révolte, la compassion et l’empathie sont aussi bruyantes qu’elles sont à géométrie variable. Un univers de pensée dans lequel les « principes » n’en sont pas, et au sein duquel évoluent des individus tels que vous, dont les gesticulations outrées dissimulent mal le fait que vous êtes, à quelques jours d’intervalle, capable de défendre tout et son contraire (et inversement) en espérant que la supercherie ne sera pas trop grossière — bien tenté mais ça s’est vu.

Un retour sur vos interventions de ces dernières années révèle ainsi que, malgré la mobilisation de la rhétorique de « l’universalisme », la seule cause qui, en dernière analyse, motive vos prises de position publiques, est la défense absolue de l’État d’Israël et la lutte acharnée contre toute critique un tant soit peu substantielle le visant, quitte à vous asseoir sur la vérité, à manipuler les faits et, sans surprise, à diffuser quantité de fake news. Dimanche 19 juillet, lors de votre discours prononcé à l’occasion du 84e anniversaire de la rafle du Vél d’Hiv, vous avez ainsi cru bon de dénoncer le fait que « des artistes, comme encore hier soir Barbara Butch à Grenoble, des intellectuels ou des étudiants juifs sont ostracisés ou boycottés, non pour ce qu’ils font mais pour ce qu’ils sont », soit l’affirmation que l’intervention militante du 18 juillet à Grenoble ayant conduit à l’interruption du set de la DJ aurait été menée au motif de la judéité de cette dernière, ce qui est non seulement une déclaration mensongère mais aussi, on doit le dire, une accusation infamante et ne reposant sur aucune forme de preuve.

Quoi que l’on pense de l’action menée par le collectif militant grenoblois qui a perturbé la prestation de Barbara Butch, rien ne vous autorise en effet à prétendre qu’il s’en serait pris à elle parce qu’elle est juive, à plus forte raison dans la mesure où cette initiative avait été annoncée et précédée, depuis plusieurs semaines, d’appels à déprogrammer la DJ pour des raisons clairement exposées, entre autres et notamment sa signature d’une pétition en soutien à la liberticide loi Yadan et sa présence pour un mix en Israël en juin 2025 — à la résidence de l’ambassadeur de France suite à l’annulation, pour cause de guerre avec l’Iran, de la Pride de Tel Aviv à laquelle elle avait prévu de participer. Soit des motifs politiques et n’ayant rien à voir avec la judéité de Barbara Butch, qui avait déjà été, pour les mêmes raisons, l’objet d’autres appels à déprogrammation, comme lors du festival Plein Champ, organisé au Mans début juillet, motifs avec lesquels tout un chacun peut être en désaccord mais qui ne peuvent être rayés de la carte, comme vous l’avez fait, pour être remplacés par un antisémitisme imaginaire.

Cher Yonathan Arfi, ce mensonge de votre part n’est pas le premier du genre, et on peut même dire que vous vous êtes fait une spécialité, ces dernières années, de la diffusion de contre-vérités voire de fake news, avec une propension toute particulière à salir des personnalités ayant l’audace de critiquer Israël et sa politique criminelle vis-à-vis du peuple palestinien. On pense ainsi par exemple à votre participation remarquée, en février 2026, à la campagne calomnieuse contre Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires occupés palestiniens, frauduleusement accusée — sur la base d’un montage vidéo fallacieux — d’avoir affirmé qu’Israël serait « l’ennemi commun de l’humanité ». Un mensonge que vous avez repris sur votre compte X dans un post proclamant que « Francesca Albanese est une idéologue antisémite déguisée en diplomate », des accusations graves que vous avez maintenues malgré la révélation du caractère falsifié du montage, et que vous avez même réitérées par la suite en prétendant, lors du 40e dîner annuel du CRIF le 19 février 2026, que « [la] rhétorique antisémite est au cœur du discours de la rapporteure spéciale de l’ONU Francesca Albanese ».

« Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose » : tel semble être votre mantra vis-à-vis de ceux qui critiquent Israël, à l’instar de Dominique de Villepin (2), lui aussi victime d’une misérable manipulation à laquelle vous avez pris toute votre part. Invité sur le plateau de « Quotidien » le 23 novembre 2023, l’ancien Premier ministre avait ainsi déclaré, dans la foulée d’un reportage consacré aux difficultés rencontrées par des artistes étatsuniens ayant exprimé leur solidarité avec la population de Gaza, ce qui suit : « On voit en filigrane dans votre reportage à quel point la domination financière sur les médias et sur le monde de l’art, de la musique, pèse lourd, parce qu’ils [les artistes] ne peuvent pas dire ce qu’ils pensent tout simplement parce que les contrats s’arrêtent immédiatement ». Des remarques de bon sens qui ont été travesties, avec la complicité active de BFMTV, en prétendue dénonciation d’une « domination juive », soit là encore une accusation mensongère que vous avez reprise à votre compte : « Ses mots relèvent d’une rhétorique insidieusement antisémite désignant sans le dire les juifs comme le parti de la finance internationale et les marionnettistes des médias et des artistes », no comment pour l’instant — mais on y reviendra.

Signalons aussi, dans la longue liste de vos mensonges, ceux que vous avez colportés au sujet du réalisateur Jonathan Glazer après qu’il eut été récompensé aux Césars 2025 pour son film La Zone d’intérêt, en publiant sur votre compte X, au lendemain de la cérémonie, ce qui suit : « Hier soir, aux Césars, le prix de l’indécence a été attribué à Jonathan Glazer pour son discours comparant la Shoah et la situation à Gaza. Et le prix de l’indignité au public qui a applaudi à tout rompre cette instrumentalisation des Juifs morts pour stigmatiser les Juifs vivants. Gaza n’est pas Auschwitz. Cette jubilation collective à retourner la Mémoire de la Shoah contre Israël est une forme de révisionnisme aussi perverse que dangereuse. Le Hamas ne peut rêver de meilleur ambassadeur. » Sauf que Jonathan Glazer n’a à aucun moment « comparé la Shoah et la situation à Gaza », ce qu’il aurait au passage été en droit de faire, à moins que les comparaisons soient désormais interdites, mais qu’il a en revanche dénoncé l’instrumentalisation de la Shoah pour justifier les crimes commis à Gaza (3) : ce qui est tout autre chose et ce qui, dans une certaine forme d’ironie, anticipait vos attaques du lendemain. Menteur et prévisible donc, quel talent. 

Une liste — non exhaustive — de calomnies qui confirme que vous êtes décidément prêt à tout lorsqu’il s’agit de défendre Israël et de jeter l’opprobre sur celles et ceux qui osent dénoncer les violences commises contre les Palestiniennes et les Palestiniens, quitte à verser dans les provocations voire les outrances, comme lorsque vous expliquiez, au micro de Radio J le 10 juin 2024, c’est-à-dire au lendemain des élections européennes, ceci : « Le Hamas a trouvé un porte-parole au sein du Parlement européen, c’est ça la réalité de l’élection de Rima Hassan. […] Elle portera la voix la plus dure des Palestiniens, le soutien et la légitimation parfois du terrorisme comme elle l’a fait, tout ça au nom de la France, avec devant elle un petit drapeau français dans le Parlement européen. Il n’y a pas de quoi être fier collectivement que la France ait envoyé Rima Hassan au Parlement européen ». Par charité, nous nous abstiendrons d’épiloguer ici sur le fait que l’auteur d’une telle sortie se sente par ailleurs autorisé à décerner ironiquement des « prix de l’indécence » — même si vous êtes de toute évidence un expert en la matière.

Et que dire des abjections que vous avez proférées lors du 39e dîner annuel du CRIF, le 3 juillet 2025, durant lequel vous avez prononcé un discours au cours duquel vous avez, entre autres, déclaré ce qui suit : « Jean-Luc Mélenchon, lui, poursuit inlassablement son travail d’hystérisation du débat public en réduisant Gaza à un slogan électoral. […] Avec lui, Rima Hassan, Thomas Portes, David Guiraud, Aymeric Caron et quelques autres… ont en commun d’être de faux amis des Palestiniens et de vrais ennemis de la République. Faux ami des Palestiniens, tant pour eux leur détresse n’a qu’une fonction, celle de vilipender l’État juif. Au fond, ils ne craignent pas un génocide : une part d’eux-mêmes l’espère, pour mieux accabler Israël et stigmatiser les juifs, accusés de complicité ! » Accuser des responsables politiques de gauche, dont une élue franco-palestinienne, d’« espérer » un génocide contre un peuple dont ils et elle défendent immanquablement les droits, il fallait y penser : en ce qui nous concerne nous n’avons pas trouvé, pour qualifier ces propos, d’autre mot que celui de « dégueulasserie », on va vomir et on revient.

Dans la rubrique « outrances », difficile de ne pas relever, en outre, certaines de vos autres récentes sorties :

- « Quand la CGT s’oppose à la tenue d’un concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël à Paris, défend-t-elle les travailleurs ? Ou alors cultive-t-elle depuis le 7-Octobre une idéologie faite de clientélisme et d’aveuglement, jusqu’à l’apologie du terrorisme ? Une chose est sûre : à la CGT, on ne fait jamais la grève de la haine d’Israël ! » (février 2026) ;

- « Invité incongru de la Fête de l’Humanité, servile avec les dictatures et les pétromonarchies mais intransigeant avec les démocraties, Dominique de Villepin est devenu un Mélenchon des beaux quartiers. Comment un ancien Premier ministre peut-il ignorer que son discours sur le contrôle des médias ou sur la finance, quelles que soient ses intentions, résonne pour beaucoup comme une rhétorique complotiste ou antisémite ? » (juillet 2025) ;

- « Cette nouvelle inquisition trouve aussi des relais plus branchés : ainsi Radio Nova, qui accueille Guillaume Meurice, qui défend Blanche Gardin et qui devient peu à peu la radio refuge de l’humour-antisémite-qui-affirme-ne-pas-l’être-et-s’offusque-qu’on-le-dénonce. Dieudonné en rêvait, Mathieu Pigasse et Radio Nova l’ont fait ! » (février 2026) ;

- « La France insoumise (LFI) représente un danger existentiel pour les Français juifs. Mais au-delà des Juifs, il est temps de reconnaître ce parti pour ce qu’il est : aucune démocratie interne, la violence comme stratégie, le culte du chef, l’intimidation des journalistes, la soumission à Poutine comme la compromission avec les mollahs : LFI est un parti factieux, une secte politique dangereuse pour la République ! » (février 2026) ;

- etc.

Cher Yonathan Arfi, soyons toutefois honnête en reconnaissant que vos interventions ne se limitent pas à des infamies éructées contre ceux qui défendent les droits du peuple palestinien puisque, magnanime, vous réservez certaines d’entre elles directement aux Palestiniens eux-mêmes, qu’il s’agisse d’affirmer « [qu’]on peut discuter des choix militaires israéliens mais [qu’]il n’y a pas d’intentionnalité de tuer des populations civiles, ce qui fait toute la différence avec un génocide », tout va bien alors, de prétendre « pleur[er] la détresse de toutes les populations civiles, notamment israéliennes et palestiniennes, y compris donc celle de Gaza, jetée dans la guerre par le Hamas » (4), pauvre Benyamin Netanyahou qui ne voulait pas la guerre, de proclamer que « deux millions de Palestiniens ont été sacrifiés par le Hamas, ont été radicalisés durant 18 ans par le Hamas », voilà qui méritait bien un génocide, ou de soutenir que « la création d’un État juif n’est pas le produit de la colonisation mais s’inscrit au contraire dans l’histoire de la décolonisation », n’hésitez pas à ouvrir un livre d’histoire cela vous évitera de raconter des âneries.  

Mentionnons également, dans un autre style, votre propension à user de comparaisons pour le moins, disons, emphatiques, lorsque vous vous exprimez sur des agressions antisémites — réelles ou supposées —, à l’instar de ce que vous déclariez à l’antenne de LCI le 8 novembre 2024, au lendemain des violents affrontements entre supporters à l’occasion du match de football entre l’Ajax d’Amsterdam et le Maccabi Tel Aviv, qui furent eux aussi l’objet d’une vaste opération de désinformation/propagande à laquelle vous avez contribué : « On pensait ne plus voir ça depuis le 7 octobre, depuis la Shoah. Je suis terrifié. » Autrement dit vous avez très tranquillement effectué ce jour-là un parallèle entre des bagarres de supporters (qui n’ont fait aucun blessé grave) et le génocide des juifs d’Europe perpétré par les nazis : venant de celui qui trouve « indécente » une comparaison — inventée — entre la Shoah et la guerre génocidaire à Gaza, le geste est pour le moins osé mais, comme nos lecteurs et lectrices ont déjà pu s’en rendre compte, vous osez tout et, selon la formule consacrée, c’est même à ça qu’on vous reconnaît.

Plaisanterie mise à part, le cas d’Amsterdam est hautement révélateur de votre tendance à recourir à des procédés exactement similaires à ceux que vous attribuez — souvent à tort— à vos adversaires : en l’espèce la banalisation de la Shoah au moyen d’amalgames hasardeux, une rhétorique que vous fustigez — parfois à juste titre — lorsqu’elle émane d’autres que vous, comme ce fut par exemple le cas lorsque Thierry Ardisson avait affirmé, le 11 mai 2025 sur France 2, que « [Gaza], c’est Auschwitz, voilà, c’est tout ce qu’il y a à dire », une déclaration dispensable à laquelle vous aviez vivement réagi en répondant notamment « [qu’]aucune critique d’Israël ne justifie de le nazifier ». Mais pas de problème en revanche pour « nazifier » les Palestiniens, comme lorsque vous écriviez le 10 octobre 2023, à propos des attaques meurtrières perpétrées trois jours plus tôt en Israël, que « ce n’est pas qu’une attaque terroriste [mais] un immense pogrom, le plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah », insistant vous-même sur la pertinence de la comparaison (« Je me refuse toujours à ces références. Mais c’est un fait ») et recyclant au passage la fake news des « bébés décapités » — sans juger nécessaire de vous corriger par la suite.

Autre méthode à laquelle vous avez recours alors que vous ne cessez de la dénoncer : la légitimation de tropes antisémites, autrement dit la reprise de clichés attribuant certaines dispositions, certains comportements et certaines positions sociales aux juifs, comme vous l’avez fait dans le cas — mentionné plus haut — des propos de Dominique de Villepin sur le plateau de « Quotidien » le 23 novembre 2023. Difficile en effet de ne pas remarquer, avec un certain effarement on doit le dire, qu’alors que l’ex-Premier ministre évoquait, rappelons-le, « la domination financière sur les médias et sur le monde de l’art », vous faites partie de ceux qui sont montés au créneau pour dénoncer ses propos, expliquant qu’il « désigna[it] sans le dire les juifs comme le parti de la finance internationale et les marionnettistes des médias et des artistes ». Ainsi, alors que Dominique de Villepin parlait « finance », vous avez expliqué qu’il sous-entendait « juifs », reproduisant vous-même l’amalgame antisémite que vous prétendiez dénoncer ; nous n’irons évidemment pas jusqu’à affirmer ici que telle était votre intention, mais comme on dit : c’est un fait.

Enfin, le troisième procédé sont vous usez et abusez tout en prétendant le combattre est l’assignation d’individus à leur identité juive. Là encore, nul besoin d’aller chercher loin pour trouver un exemple récent de votre recours à cette pratique douteuse, puisque c’est précisément ce que vous avez fait avec Barbara Butch : en niant la dimension politique de la mobilisation à son encontre, vous niez le caractère politique de ses propres prises de position, et vous la réduisez à sa seule identité juive, qui devient l’unique source possible de l’hostilité à son égard. Un procédé dont vous usez régulièrement, comme lorsque vous affirmiez en mai dernier, à propos de la même Barbara Butch et du vrai-faux pacifiste Joann Sfar, également l’objet de demandes de déprogrammation de certains événements culturels : « De quoi sont-ils coupables si ce n’est... d’être juifs ? ». Soit là encore une rhétorique dépolitisante/essentialisante, qui assigne — paradoxalement — des personnalités à leur seule judéité puisqu’à vous entendre toute critique à leur encontre serait nécessairement motivée par l’antisémitisme : ces artistes sont juifs, et rien d’autre.   

La quintessence de ces pratiques se retrouve dans votre obsession à amalgamer critiques d’Israël et antisémitisme, reprenant à votre compte — en l’inversant — l’amalgame opéré par de véritables et nuisibles antisémites, du type Alain Soral ou Dieudonné, qui tentent de rendre comptables tous les juifs de la politique coloniale d’Israël et attisent la haine antisémite en prétendant frauduleusement se tenir au côté des Palestiniens. Si on vous écoute avec un tant soit peu d’attention, il apparaît en effet que selon vous l’hostilité à l’égard d’Israël serait par essence, et en dernière instance, réductible à une hostilité à l’égard des Juifs, ce qui revient non seulement à mettre en place un Dôme de fer moral autour d’un État dont la critique serait par définition illégitime car motivée par une forme de racisme (d’où votre soutien sans faille à la liberticide loi Yadan), mais aussi à assimiler de force l’ensemble des juifs et juives, quelles que soient leur histoire, leurs pratiques et leurs opinions, à l’État d’Israël, soit un très mauvais service rendu aux premiers et premières concernées et, plus largement, à la lutte contre l’antisémitisme.

En prenant position au nom « des juifs de France » sur un certain nombre de questions, y compris et notamment de politique étrangère, vous alimentez en outre les fantasmes antisémites selon lesquels « les juifs » formeraient une entité homogène et distincte du reste de la population, qui se penserait, s’organiserait et agirait comme telle. Au nom de qui prétend en effet parler le président du « Conseil représentatif des institutions juives de France » lorsqu’il dénonce les restrictions imposées aux exposants israéliens lors du salon de l’armement du Bourget, lorsqu’il signe une tribune s’opposant à la reconnaissance d’un État palestinien (5) ou lorsqu’il affirme, en avril 2026, que « la seule vraie occupation du Liban n’est pas celle d’Israël [mais] celle de l’Iran par l’entremise du Hezbollah » ? Ce faisant, vous n’exprimez nullement une quelconque — et inexistante — « opinion juive de France », mais vous faites en revanche du CRIF une succursale de l’ambassade d’Israël, quitte à faire passer en priorité la défense des intérêts de l’État d’Israël au détriment même de l’avis — et du sort — des juifs de France, et il n’y a pas de quoi en être fier.

L’occasion de citer de manière substantielle la lettre ouverte qui vous avait été adressée, dès février 2023 et dans la foulée de votre discours au 37e dîner du CRIF, par un certain nombre de personnalités juives, parmi lesquelles le journaliste Dominique Vidal, le médecin humanitaire Rony Brauman et l’universitaire Sonia Dayan-Herzbrun :

« Nous ne pouvons comprendre votre obstination à présenter comme "antisémites" les idées antisionistes, dont vous savez fort bien qu’elles ont toujours été présentes — et même longtemps majoritaires — parmi les juifs, en France comme ailleurs. Nous tenons à vous mettre en garde contre le risque que comporte votre démarche, par son fond et son ton. Vous alimentez, ce faisant, deux clichés antisémites que nous ne cessons de combattre :

- celui selon lequel les juifs formeraient un lobby cherchant à imposer sa volonté à notre pays ;

- celui selon lequel ils manifesteraient en réalité une double allégeance, à la France et à l’État d’Israël.

En profilant le CRIF comme une ambassade bis de l’État d’Israël, défendant inconditionnellement la politique de celui-ci, vous ne trahissez pas seulement sa fonction : vous confortez l’amalgame mortifère entre un gouvernement israélien qualifié de "fasciste" par un ancien Premier ministre [Ehud Barak] et les juifs de France, que vous contribuez à transformer en cibles. »

Un message fort que vous n’avez visiblement pas reçu, puisque vous n’avez eu de cesse, au cours des dernières années, d’entretenir cet « amalgame mortifère », quitte à tutoyer les sommets de l’indignité comme lorsqu’en juillet 2025 vous avez affirmé, là encore lors de votre discours au dîner du CRIF (39e édition), ce qui suit : « L’accusation de génocide est aussi une réactivation sécularisée de l’accusation millénaire de peuple déicide. Dans les deux cas, il s’agit d’un mensonge et d’une essentialisation des juifs, tous coupables du sacrilège ultime : celui d’assassiner Dieu quand la valeur suprême était la religion, celui d’exterminer un peuple quand nos sociétés, à raison, célèbrent les droits de l’homme. » Accuser Israël de perpétrer un génocide à Gaza, ainsi que l’ont fait quantité d’historiens, de juristes, d’associations, d’ONG et d’instances internationales, participerait donc d’une « essentialisation des juifs » : on aimerait traiter cette énormité avec le mépris qu’elle mérite, mais le problème est que ce faisant vous reproduisez, en miroir, l’essentialisation que vous prétendez dénoncer, fournissant du carburant aux authentiques antisémites.

Disons le clairement avant de conclure cette missive : pas plus que nous n’expliquerions que les musulmans portent une part de responsabilité dans le développement de l’islamophobie ou que les comportements des personnes LGBTI pourraient expliquer les LGBTIphobies, nous ne rendrons jamais les juifs responsables de l’antisémitisme. La haine des juifs est un mal profond, diffus, régulièrement réactivé, et les coupables de ce phénomène se situent au sein des courants de pensée racistes qui, sciemment et plus ou moins explicitement, essentialisent les juifs et les construisent comme un corps étranger au reste de la société. Ce qui ne nous empêche pas de constater amèrement qu’obnubilé par votre défense inconditionnelle de l’État d’Israël vous faites partie, au côté d’un Richard Malka, d’une Aurore Bergé ou d’un Frédéric Haziza, de ceux qui, tout en affirmant lutter contre le poison de l’antisémitisme, n’aident pas la cause antiraciste et la desservent même chaque jour un peu plus par leurs indignations sélectives, leurs mensonges et leurs outrances, sous les applaudissements d’une extrême droite qui n’en demandait pas tant.

Cher Yonathan Arfi, les fidèles de la rubrique Boxing Day auront peut-être été surpris, à la lecture de ce courrier, que nous ne nous attardions pas davantage, contrairement à notre habitude, sur vos origines, votre parcours et le chemin qui a conduit le chef d’entreprise que vous êtes à devenir vice-président du CRIF en 2014 avant d’en être élu président en 2022 — et reconduit en 2025 pour un nouveau mandat de trois ans. L’explication est simple : nous avons décidé de prendre au mot celui qui prétend à tort que « des artistes juifs sont boycottés non pour ce qu’ils font mais pour ce qu’ils sont », et donc de parler uniquement de ce que vous faites sans s’arrêter sur ce que vous êtes, car pour tout vous dire on s’en fiche pas mal et, contrairement à vous et à vos tendances à l’essentialisation, nous considérons que c’est ce que vous faites qui définit, fondamentalement, ce que vous êtes : une sorte d’ambassadeur low cost de l’État d’Israël, qui fait mine de parler au nom des juifs de France alors qu’il ne les représente pas et qui mériterait lui aussi, à moins qu’il n’assume enfin son véritable statut, qu’on lui coupe le micro.

Cordialement,

Jules Blaster

(1) Signalons d’ailleurs que lors de la même intervention vous avez prétendu que « les appels au boycott sont interdits », ce qui est évidemment — et heureusement — faux.

(2) Un Dominique de Villepin, précisons-le à toutes fins utiles, que nous ne portons pas spécialement dans notre cœur.

(3) Ce que confirme la transcription de l’intégralité du discours de Jonathan Glazer lu lors de la cérémonie des Césars : « Merci à l’Académie, à Bac Films et au Festival de Cannes. Notre film a eu sa première en France et c’est un honneur d’être reconnu ici. Merci à A24, Films4 et Access, et à notre productrice polonaise, Ewa Puszczyńska. Le fait que tant de personnes soient venues voir notre film est extraordinaire. Le fait qu’il soit autant d’actualité est alarmant. Pour faire écho à ce que nous disions il y a un an, nous voulions que le film nous pose à tous, encore aujourd’hui, des questions sur la déshumanisation. Aujourd’hui, la Shoah et la sécurité juive sont utilisées pour justifier les massacres et le nettoyage ethnique à Gaza, après les massacres du 7 octobre et la prise d’otages en Israël. Il s’agit, dans un cas comme dans l’autre, d’actes de terreur contre des innocents, rendus possibles par la déshumanisation des personnes qui se trouvent de l’autre côté de nos murs. C’est la zone d’intérêt.»

(4) L’occasion de relever que vous êtes visiblement un adepte de l’auto-plagiat, autrement dit de la répétition mot pour mot, à quelques mois voire à quelques années d’intervalle, des mêmes discours. Par exemple :

- « Parce que nous sommes juifs et parce que nous sommes français, nous pleurons la détresse de toutes les populations civiles, notamment israéliennes et palestiniennes, y compris donc celle de Gaza, jetée dans la guerre par le Hamas et sacrifiée par ce régime terroriste. Mais dire cela ne nous empêchera jamais de dire que la cause d’Israël dans cette guerre qu’il n’a pas choisie, est une cause juste » (dîner du CRIF, mai 2024) ;

- « Parce que nous sommes juifs, parce que nous sommes Français, nous sommes sensibles à la détresse de toutes les populations civiles, israéliennes comme palestiniennes, y compris donc les civils de Gaza jetés dans la guerre par le Hamas. Nous saluons la reprise de la distribution d’aide alimentaire, tellement nécessaire dans ces heures difficiles pour les civils. Mais dire cela ne nous empêchera jamais de dire que la cause d’Israël est juste dans cette guerre qu’il n’a pas choisie » (dîner du CRIF, juillet 2025) ;

- « Parce que nous sommes français, parce que nous sommes juifs, nous sommes sensibles à la détresse de toutes les populations civiles, palestiniennes comme israéliennes, y compris donc les civils de Gaza. Mais cela ne nous empêchera jamais de dire que la cause d’Israël est juste dans cette guerre qu’il n’a pas choisie » (dîner du CRIF, février 2026).

Une telle « sensibilité » a de quoi émouvoir.

(5) Soulignons au passage que, contrairement à certains fantasmes complotistes/antisémites, ce n’est pas le CRIF qui « dicte » la politique étrangère de la France : la reconnaissance de l’État de Palestine à l’ONU par les autorités françaises en est une démonstration. Le CRIF agit comme un lobby — parmi d’autres — et tente dès lors de peser sur les choix de politique étrangère, avec plus ou moins de succès selon le contexte géopolitique, les équipes ministérielles et ce que l’exécutif juge — à tort ou à raison — servir les intérêts de la France (et non de tel ou tel groupe de pression).

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Morgane Sabouret / Margaux Simon