Ben-Gvir et Smotrich, dignes représentants d’un État colonial et suprémaciste

Ben-Gvir et Smotrich, dignes représentants d’un État colonial et suprémaciste

Mardi 9 juin 2026, on apprenait que le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich serait désormais interdit d’accès au territoire français. Soit une mesure punitive du même type que celle visant, depuis le 23 mai, Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale. Figures de l’extrême droite néofasciste-suprémaciste en Israël, ces deux-là sont certes des personnalités dangereuses et détestables. Mais ils sont aujourd’hui d’utiles épouvantails pour tous ceux qui veulent dissimuler cette évidence : Smotrich et Ben-Gvir ne sont pas des extrémistes marginaux dans leur pays, mais les visages d’un processus pas encore abouti de radicalisation coloniale-raciste qui ne date pas d’hier et qui trouve ses racines dans les fondements même de l’État d’Israël. Ce dernier est en effet, dans son essence, la concrétisation d’un projet colonial de peuplement dont la réalisation passe par le remplacement de la population indigène, autrement dit l’éradication du peuple palestinien.

Samedi 23 mai, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot annonçait que le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, serait jusqu’à nouvel ordre « interdit daccès au territoire français ». Une décision qui faisait suite à la publication trois jours plus tôt, par le même Ben-Gvir, d’une vidéo dans laquelle il se mettait en scène en train d’humilier des dizaines de militantes et militants de la flottille pour Gaza, agenouillés, tête baissée et les mains liées. Un comportement qualifié par Jean-Noël Barrot « [d’]agissements inqualifiables à l’égard de citoyens français et européens passagers de la flottille Global Sumud », le ministre français affirmant que « nous ne pouvons tolérer que des ressortissants français puissent être ainsi menacés, intimidés ou brutalisés, qui plus est par un responsable public ». Dont acte ? 

L’arbre qui cache la forêt

En fait, pas vraiment. Ainsi que beaucoup l’ont fait remarquer, il est difficile de ne pas relever que cette décision, qui pourrait être vue comme un geste salutaire du gouvernement français après les intolérables violences subies par les passagers de la flottille (viols, coups, tortures), est aussi, et surtout serait-on tenté de dire, un révélateur de son indifférence à l’égard du sort du peuple palestinien et, plus globalement, des peuples de la région. Il aura ainsi fallu que les exactions et humiliations concernent des ressortissants français pour que la macronie s’en émeuve, comme si la guerre génocidaire à Gaza, le nettoyage ethnique en Cisjordanie et l’invasion/occupation du Liban — sans oublier l’agression contre l’Iran — ne suffisaient pas à justifier des sanctions contre les officiels israéliens. Un « deux poids deux mesures » pour le moins éloquent.

Difficile en outre de ne pas souligner que c’est le seul Itamar Ben-Gvir qui est officiellement concerné par la mesure d’interdiction, comme s’il pouvait être considéré — et sanctionné —isolément du reste du gouvernement israélien et, partant, être jugé seul responsable des violences infligées aux militants et militantes de la flottille. Comme si, en somme, ces violences étaient le fait d’un homme et non d’un État, de sa police et de son armée. Mais qui peut croire un seul instant que les assauts contre les flottilles et les traitements infligés à leurs passagers ne sont pas le fruit d’une stratégie politique élaborée et assumée en haut lieu, visant à dissuader quiconque non seulement d’accéder à la bande de Gaza, toujours interdite aux journalistes étrangers, mais aussi de tout simplement remettre en cause le blocus infligé à ses habitants ?

D’aucuns ont mis en avant le fait que plusieurs ministres, y compris Benyamin Netanyahou, auraient « condamné » les agissements de Ben-Gvir, signe que le gouvernement israélien ne pouvait être considéré comme collectivement responsable des violences contre les militants. Soit l’expression d’une confondante naïveté — réelle ou feinte — quant aux logiques des rivalités au sein d’un champ politique israélien régi par la proportionnelle et le système d’alliances qui en découle, dans lequel les différents partis coalisés au gouvernement sont dans une situation de coopération/concurrence propice à des gestes de « désolidarisation » qui ne débouchent pas pour autant sur une rupture. Les « condamnations » de Netanyahou et consorts sont à penser dans ces logiques : aux dernières nouvelles, Ben-Gvir n’a pas été congédié du gouvernement.

L’insistance sur les « condamnations » venues de l’exécutif israélien sont en outre l’expression d’une confusion manifeste entre questions tactiques et questions de principes : si Benyamin Netanyahou et quelques autres ont pris leurs distances avec Ben-Gvir, ce n’est certainement pas parce qu’ils se préoccupent du sort des passagers de la flottille. Ce qui leur importe est l’image internationale de l’État d’Israël, qui s’est nettement — et logiquement — dégradée ces dernières années, et le maintien des indispensables relations, même « froides », avec les pays occidentaux. Comme l’écrivait fort justement Denis Sieffert dans Politis : « Netanyahou parle aux Occidentaux. Il parle à Macron et à Meloni indignés (à juste titre) par le sort réservé à leurs ressortissants, mais à peu près indifférents au colonialisme violent et dun autre âge qui progresse en Cisjordanie. » 

Ben-Gvir « condamné » par ses alliés ?

Il existe certes des désaccords entre Netanyahou et Ben-Gvir, entre autres sur l’usage des outrances provocatrices lorsqu’elles risquent de trop froisser les dirigeants de pays alliés et/ou de les mettre en difficulté vis-à-vis de leur propre société civile. Pour Ben-Gvir, issu de la tradition d’extrême droite religieuse suprémaciste, il n’y a aucune limite, ce qui constitue même chez lui une marque de fabrique ; pour Benyamin Netanyahou, chef du parti historique de la droite nationaliste israélienne, il y en a certaines, aussi formelles et tactiques fussent-elles. Mais ces deux alliés-rivaux s’accordent sur ce qui constitue l’essentiel du socle de leur pacte de gouvernement : la négation des droits nationaux, et en réalité de l’existence même, du peuple palestinien, et la conviction que la période est propice à le liquider une bonne fois pour toutes, par tous les moyens nécessaires.

Il suffit d’ailleurs de regarder en quoi ont précisément consisté les « condamnations » de Ben-Gvir par d’autres officiels israéliens pour en comprendre le sens et la portée. Le ministre des Affaires étrangères Gideon Sa’ar s’est ainsi adressé à son collègue du gouvernement en ces termes : « Par ce comportement honteux, vous avez sciemment porté préjudice à notre État — et ce nest pas la première fois. Vous avez réduit à néant les efforts considérables, professionnels et couronnés de succès déployés par tant de personnes — des soldats de larmée israélienne au personnel du ministère des Affaires étrangères, en passant par bien dautres encore. » Autrement dit : le problème n’est pas le sort des passagers de la flottille et les violences qui leur ont été infligées par l’armée, dont Sa’ar loue en réalité l’action, mais l’image de l’État d’Israël.

Même son de cloche du côté de Joshua Zarka, ambassadeur d’Israël en France et invité permanent des chaînes d’information qui, tout en invoquant les « valeurs » d’Israël, s’est limité à dénoncer un « exercice de communication » et à expliquer ce qui suit : « Traiter des prisonniers de cette manière est ridicule, na aucun sens. […] Ben-Gvir fait un exercice qui, de notre côté, ne sert à rien, bien au contraire, nous met dans un certain embarras, et en plus de cela, joue le jeu de ceux qui veulent nous nuire. » Là encore, la préoccupation n’est pas le brutal traitement infligé aux militants, à propos desquels Zarka affirme au contraire « [qu’]ils font ça simplement pour leur propre amusement, leur propre plaisir », mais le fait de les avoir filmés, de s’être mis en scène dans un clip et d’avoir mis en ligne ce dernier, source d’« embarras » pour l’État d’Israël.

Depuis la publication de la vidéo de Ben-Gvir il y a trois semaines, on en a appris plus sur ce qu’avaient subi, lors de leur interpellation et durant leur détention, les passagers de la flottille. Des témoignages qui ont abouti, en France, à l’ouverture d’une enquête par le parquet antiterroriste pour « tortures » et « crimes de guerre », sur la base des récits des activistes et des preuves — malheureusement inscrites dans leur chair — qu’ils et elles ont rapportées. A-t-on entendu un quelconque ministre israélien ou l’ambassadeur s’exprimer pour dénoncer les sévices ainsi infligés ? Nullement. Un silence assourdissant qui confirme que pour tous ces braves gens ce ne sont pas les violences qui posent problème, mais la façon dont Ben-Gvir a communiqué à leur propos, qui plus est « à des fins électorales », ainsi que le déplorait Joshua Zarka.

Ben-Gvir et Smotrich : le vrai visage de l’État d’Israël

Ces évidences méritent d’être rappelées, tant on a entendu ces dernières semaines la petite musique selon laquelle Itamar Ben-Gvir serait un « extrémiste » (c’est vrai) dont les agissements ne reflèteraient pas la politique de l’État d’Israël (c’est faux). Est-il besoin de rappeler que ce n’est pas en raison d’un complot, d’un malentendu ou d’une somme de hasards malencontreux que le Premier ministre israélien lui-même est, ainsi que son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, sous le coup d’un mandat d’arrêt international pour crime de guerre et crime contre l’humanité ? Et est-il en outre besoin de souligner que si Ben-Gvir est évidemment un « extrémiste », il serait pour le moins malaisé de considérer comme « raisonnables » ou « modérés » le reste des responsables de la guerre génocidaire et du nettoyage ethnique subis par le peuple palestinien ?

Loin d’être un élément isolé au sein de l’establishment israélien, Itamar Ben-Gvir, à l’instar de son collègue Bezalel Smotrich (ministre des Finances), autre figure notable du néofascisme israélien régulièrement présentée comme « à l’extrême droite du gouvernement » et désormais elle aussi interdite d’accès au territoire français, est au cœur du réacteur de la machine coloniale et guerrière israélienne. Ces deux-là ne sont pas entrés au gouvernement par accident ou par effraction, et ils n’y occupent pas des postes marginaux. Le tout depuis maintenant trois ans et demi, puisque l’exécutif actuellement en place en Israël a été constitué à la fin de l’année 2022 par un Benyamin Netanyahou déterminé, suite aux élections législatives d’alors, à l’issue desquelles il était arrivé en tête, à construire une coalition de la droite extrême et de l’extrême droite, quitte à accorder à cette dernière des postes clés.

Contrairement à ce que l’on peut lire et entendre ici ou là, Netanyahou n’est nullement « otage de lextrême droite ». Il a fait des choix d’alliances pour demeurer Premier ministre, et le fait que sa coalition tienne toujours après plus de 40 mois d’exercice du pouvoir, marqués par l’une des plus graves crises qu’ait connues Israël, est le signe qu’il ne s’agissait nullement d’une alliance forcée et de circonstance, mais bien d’un choix politique reposant sur une base d’accord assez large pour gouverner. Oui, Ben-Gvir et Smotrich exercent des pressions sur le Premier ministre ; oui, le « bloc » d’extrême droite suprémaciste qu’ils représentent est en concurrence avec le Likoud de Netanyahou ; oui, ils vont jouer la surenchère dans la perspective de nouvelles élections ; mais non, ils ne représentent pas un « autre Israël » ou une « trahison du véritable Israël ».

Ben-Gvir et Smotrich sont, au même titre que Netanyahou, les visages de l’État d’Israël. Leur présence aux responsabilités n’est pas le fruit d’un accident ou d’un hold-up démocratique : il est à l’inverse le résultat prévisible d’un processus de radicalisation coloniale-raciste qui ne date pas d’hier et qui n’est pas encore arrivé à son terme. Et le suprémacisme d’un Ben-Gvir, qui déclare par exemple tranquillement en interview que « [s]on droit, ainsi que celui de [s]on épouse et de [s]es enfants, de circuler sur les routes de Judée et de Samarie [Cisjordanie], est plus important que le droit de circuler des Arabes », n’est pas une « fuite en avant » : il est au contraire en cohérence avec les logiques inhérentes au colonialisme israélien, lequel, le temps passant, ne pouvait produire rien d’autre que des responsables politiques de plus en plus fanatiques.

De l’art de faire passer Marine Le Pen pour une gauchiste

« Parmi les États occidentaux, celui où lextrême droite est la plus puissante (jusqu’à sy trouver au pouvoir) et où la gauche est la plus faible, est Israël. […] La droite israélienne […] distance de très loin le Front national de Marine Le Pen. Comparée à la plupart des membres du gouvernement et de la Knesset [Parlement], cette dernière ressemble à une dangereuse gauchiste. » L’auteur de ces lignes n’est autre que Zeev Sternhell, historien israélien internationalement reconnu pour ses travaux sur le fascisme, qui s’exprimait ainsi dans les colonnes du quotidien israélien Haaretz en… novembre 2013. Et d’ajouter : « Israël est aujourdhui à lextrême droite du spectre politique et les groupes qui y composent la droite sont parmi les pires, et les plus redoutables, de ceux qui œuvrent actuellement dans les sociétés démocratiques, à lexception des mouvements néonazis. »

Près de 13 ans ont passé, et le moins que l’on puisse dire est que les constats de Zeev Sternhell n’ont pas pris une ride. Au contraire : le mouvement de fond auquel on assiste depuis 25 ans, au cours desquels les gouvernements Sharon (février 2003), Netanyahou II (mars 2009), Netanyahou IV (mai 2015) et Netanyahou VI (novembre 2022) ont successivement été présentés comme « les plus à droite de l’histoire d’Israël », se poursuit, avec une notable ascension, au sein des extrêmes droites, des forces religieuses voire messianiques. Et ceux qui étaient désignés comme des « ultras » — voire carrément rejetés hors du « champ démocratique » — sont désormais des acteurs majeurs de la vie politique. Pour mesurer le chemin parcouru, on se souviendra par exemple que Kadima, le parti fondé en 2005 par le criminel de guerre Ariel Sharon, a fini 10 ans plus tard par être classé au centre, voire au centre-gauche du champ politique israélien…

L’actuel gouvernement n’est pas un exécutif de droite avec quelques énergumènes d’extrême droite, mais un conglomérat de néofascistes, intégristes, racistes, suprémacistes, homophobes.

Revue de détails — non exhaustive — de cette galerie des horreurs : 

- Bezalel Smotrich (ministre des Finances) : « Je suis un fasciste homophobe, mais je suis un homme de parole [et] je ne lapiderai pas les homosexuels » ;   

- Miri Regev (ministre des Transports) : « [Les immigrés soudanais] sont un cancer qui se diffuse dans notre corps » ;

- Orit Strook (ministre des Colonies) : « Il nexiste pas de "peuple palestinien" » ;

- May Golan (ministre de l’Égalité sociale) : « Si je suis raciste parce que je veux défendre mon pays et protéger mes droits fondamentaux et ma sécurité, alors je suis fière d’être raciste » ;

- Avi Maoz (ex-ministre délégué chargé de l’Identité juive) : « L’homosexualité est la plus odieuse des déviations, qui détruit la vie familiale […] et va à lencontre du premier fondement de lexistence humaine » ;

- Amichai Chikli (ministre de la Diaspora) : « Il nexiste pas didentité nationale palestinienne dotée dun contenu positif qui lui soit propre. Par conséquent, nous ne pourrons pas mettre fin à ce conflit tant que cette identité nationale continuera dexister » ;

- Yoav Gallant (ex-ministre de la Défense) : « Nous combattons des animaux humains [à Gaza] et nous agissons en conséquence » ;

- Shlomo Kahri (ministre des Communications) : « Jappelle mon ami le ministre de la Justice à mettre rapidement en œuvre son programme dexpulsion [des habitants de Gaza], afin quon laisse enfin le peuple dIsraël tranquille » ;

- Amihai Eliyahu (ministre du Patrimoine) : « Le nord de Gaza est plus beau que jamais. Tout faire exploser et tout aplatir est un régal pour les yeux »

- Itamar Ben-Gvir (ministre de la Sûreté nationale) : « Mort aux Arabes. »

Un florilège malheureusement représentatif de l’équipe actuellement au pouvoir, qui n’est pas arrivée là, comme on l’a vu, à la faveur d’un accident électoral mais bien du processus de fascisation le plus abouti parmi les pays occidentaux — un ensemble auquel Israël s’identifie pour des raisons historiques/culturelles et par rejet de son environnement régional. Cette équipe vient d’ailleurs, à l’initiative de Ben-Gvir mais sans que cela ne fasse vaciller la coalition qui a fait le plein de voix à la Knesset, de faire passer une loi sur la peine de mort taillée pour les Palestiniens et Palestiniennes, grâce à laquelle, pour reprendre les termes d’Amnesty International, « Israël se donne sans vergogne carte blanche pour exécuter des Palestiniens et Palestiniennes tout en saffranchissant des garanties les plus élémentaires d’équité des procès ».

La force du consensus national-colonial-sécuritaire

Et si, à cette occasion, des critiques se sont fait entendre du côté des oppositions de « droite » et du « centre », comme cela a déjà pu être le cas par le passé sur d’autres dossiers, entre autres les tentatives de mise au pas de la justice par Netanyahou, certains aspects tactiques des opérations militaires à Gaza ou l’influence grandissante des religieux, rien ne semble entamer le consensus national-colonial-sécuritaire dont Ben-Gvir, Smotrich et consorts ne sont au total que les incarnations les plus radicales — c’est-à-dire les plus abouties. Aujourd’hui, dans le champ politique institutionnel, les seuls qui osent affirmer que le peuple palestinien a des droits sont… les Palestiniens d’Israël et leurs alliés, dont les représentants à la Knesset sont régulièrement désignés — et traités — comme une « cinquième colonne » par les fascistes au pouvoir.

Aucun exemple n’illustre mieux la force de ce consensus, qui s’est également exprimé lors des agressions contre l’Iran et lors des bombardements massifs du Liban, que l’unanimisme du champ politique mainstream, « oppositions » comprises, lors du déclenchement de la guerre génocidaire à Gaza en octobre 2023, qui ne s’est pas fissuré alors que le bilan catastrophique s’alourdissait chaque jour et que de plus en plus de voix s’élevaient, à l’international mais aussi en Israël, du côté de certains intellectuels et de certaines ONG, pour dénoncer un génocide. Et si des désaccords voire des tensions ont pu apparaître depuis le 7 octobre 2023, elles n’ont nullement concerné le sort de la population palestinienne mais celui des otages, une partie des oppositions reprochant au gouvernement, à l’instar des manifestants critiquant Netanyahou sans avoir un mot pour les Gazaouis, de mettre la vie des captifs en danger par ses choix militaires.

Le 11 octobre 2023, Benny Gantz, l’un des principaux opposants (« centriste nationaliste ») à Netanyahou, rejoignait ainsi le « gouvernement d’urgence », au sein duquel il allait demeurer durant les huit premiers mois de la guerre génocidaire, justifiant ce choix par ce simple message : « Israël dabord (1). ». Le 13 octobre, le numéro 1 du Parti travailliste, Yaïr Golan, s’adressait quant à lui aux Palestiniens de Gaza : « Tant que les [otages] ne seront pas libérés, vous pouvez mourir de faim. Cest complètement légitime ». En février 2025, Benny Gantz et Yaïr Golan s’engageaient même, dans une déclaration commune avec Yaïr Lapid (« centriste libéral ») et Avigdor Liberman (extrême droite non-religieuse), à apporter leur « soutien politique et public » à Netanyahou dans la perspective de la conclusion d’un accord permettant la libération des otages israéliens à Gaza.

Entretemps, cette belle unanimité s’était également exprimée lors de l’émission par la Cour pénale internationale, le 21 novembre 2024, des mandats d’arrêt contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant pour crime de guerre et crime contre l’humanité : « [Un] aveuglement moral, [une] tache honteuse de dimension historique qui ne sera jamais oubliée » d’après Benny Gantz ; « Les mandats darrêt constituent des récompenses offertes aux terroristes », pour Yaïr Lapid ; « Israël a le droit et aura toujours le droit de se défendre », à en croire Yaïr Golan. Autant de déclarations parfaitement interchangeables malgré les diverses étiquettes politiques de leurs auteurs, qui montrent la force du consensus national-colonial-sécuritaire dans le champ politique israélien mainstream, au-delà des nuances, des désaccords voire des franches oppositions.

L’implacable logique du colonialisme de peuplement

« La racine du mal réside dans la culture du pays, dans le concept de la nation comme tribu et dans la définition problématique de lidentité juive », écrivait Zeev Sternhell, dans l’article de novembre 2013 déjà cité, pour expliquer la puissance des extrêmes droites en Israël et leur présence de plus en plus affirmée au sein des cercles de pouvoir. Autrement dit, l’ascension des courants suprémacistes et néofascistes ne s’explique pas tant par des raisons conjoncturelles que structurelles ; dans ses fondements coloniaux et ethno-nationalistes exclusifs, l’État d’Israël porte en lui la radicalisation de ses propres institutions et du champ politique, a fortiori dans la mesure où n’a pas disparu, malgré les guerres à répétition et la politique de nettoyage ethnique systématique, le principal obstacle à la réalisation du projet sioniste : le peuple palestinien.

Le mouvement sioniste, qui s’est développé durant la seconde moitié du XIXe siècle en Europe (orientale, centrale et occidentale), fut une réponse nationaliste-coloniale à la propagation d’un antisémitisme particulièrement virulent, souvent encouragé par les États eux-mêmes, s’exprimant par des discriminations légales (résidence, propriété, emploi), des violences de masse (pogroms), et des campagnes haineuses dont l’un des paroxysmes fut l’affaire Dreyfus. Le courant sioniste s’est alors construit sur le postulat de l’impossibilité de l’assimilation des juifs aux sociétés européennes et, partant, de la nécessité qu’ils se dotent de leur propre État, reprenant à son compte les idées dominantes d’une époque marquée par la consolidation des États-nations (unité allemande, Risorgimento en Italie) et par l’accélération des politiques de conquête coloniale.

En se fixant pour tâche, lors de son 1er congrès à Bâle en 1897, « [d’]encourager la colonisation de la Palestine par des agriculteurs, des artisans et des commerçants juifs » afin d’y établir un « État des juifs », le mouvement sioniste s’est engagé dans un processus de colonialisme de peuplement, cette forme spécifique de colonialisme dont l’objectif n’est pas l’installation d’unités coloniales dans le but d’exploiter un peuple indigène mais le remplacement de ce dernier par une « société nouvelle ». À l’instar de l’Australie ou des États-Unis pour les colons qui s’y établirent, la Palestine était considérée par les colons sionistes comme un territoire vacant sur lequel ses habitants, quand on ne niait pas leur existence même, ne disposaient pas de droits spécifiques, au point qu’elle fut présentée, dans la propagande de l’époque, comme un « désert à fleurir » ou, selon une formule demeurée célèbre, comme « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ».  

Il s’agissait bien sûr d’une posture, les sionistes sachant parfaitement — et le constatant chaque jour une fois installés sur place — que la Palestine n’était pas une terre à disposition et qu’il faudrait nécessairement en passer par l’éviction des indigènes, ainsi que le reconnaissait Theodor Herzl, considéré comme le père fondateur du sionisme, dès l’introduction de son livre-manifesteLÉtat des juifs (1896), au moyen d’une formule explicite : « Si je souhaite remplacer un ancien bâtiment par un nouveau, je dois dabord le démolir avant de construire. » L’établissement de l’État des juifs avait ainsi pour conditions l’organisation de la colonisation de la Palestine, le soutien de la Grande-Bretagne, puissance mandataire de 1920 à 1948, et la destruction de la société autochtone : les deux premières furent satisfaites, la troisième demeure inachevée.

La négation de l’existence d’un peuple indigène doté de droits nationaux, si elle a été contestée jusqu’à la Seconde Guerre mondiale par des sensibilités minoritaires du mouvement sioniste prônant des formes de binationalisme, s’est imposée comme une doctrine de l’establishment sioniste/israélien depuis la Guerre de 1948 et la naissance de l’État d’Israël. Cette négation est même constitutive de la colonie qu’est Israël, dont l’indépendance en tant qu’État à forte majorité juive n’a pu être proclamée qu’au prix des massacres, des spoliations et des expulsions connues sous le nom de Nakba. L’historien Patrick Wolfe, qui a largement contribué à forger le concept de colonialisme de peuplement, écrivait que ce dernier « érige une nouvelle société coloniale sur les terres expropriées ». Avant d’ajouter : « Le colonialisme de peuplement détruit pour remplacer. »

Un grand remplacement inachevé

Près de 80 ans ont passé depuis la déclaration d’indépendance d’Israël, durant lesquels diverses séquences se sont enchainées, de la grande expulsion de 1947-1949 à la guerre génocidaire à Gaza en passant par la conquête de toute la Palestine en juin 1967, l’occupation militaire directe prolongée de 1967 à 1994 et le prétendu processus de paix — qui n’a jamais interrompu l’occupation et l’extension de la colonisation. Plusieurs décennies durant lesquelles, à des rythmes variés et avec des modalités diverses selon les contextes et les rapports de forces, la boussole de l’État d’Israël est demeurée la même : prendre la terre, sans ses habitants. L’actuel ministre de la Justice Yariv Levin l’expliquait sans ambages en 2014 : « La bonne stratégie, du point de vue des intérêts israéliens […], consiste à tenter de contrôler le plus de territoire possible et dy exercer notre souveraineté, tout en limitant au maximum la population arabe qui y réside. »

Un processus de colonisation/nettoyage ethnique sur la durée, avec des ralentissements et des accélérations, face auquel les Palestiniennes et les Palestiniens, bien qu’isolés et trahis voire violemment réprimés par les États arabes, ont résisté, se soulevant même à plusieurs reprises, notamment en décembre 1987 et en septembre 2000. Des soulèvements auxquels Israël a brutalement répondu, tant ils mettaient à nu la réalité de l’oppression coloniale et tant ils rappelaient au reste du monde cette vérité simple : le peuple palestinien existe et il revendique des droits nationaux et démocratiques. Au regard du projet sioniste de construction d’un État des juifs, ethniquement homogène sinon ethniquement pur, sur la plus large portion possible de la Palestine, une telle affirmation est évidemment intolérable, et tout doit être fait pour l’invisibiliser.

Par leur existence/présence maintenue, les Palestiniens constituent le dernier obstacle à la réalisation du projet colonial de peuplement qui s’est incarné dans l’État d’Israël. Et les dirigeants de ce dernier n’ont cessé d’envoyer, au cours des décennies, le même message aux indigènes : si vous restez, vous n’aurez pas de droits ; si vous ne partez pas, nous finirons par vous chasser. Soit un dispositif de gestion coloniale qui combine développement d’un système d’apartheid et politique d’expulsion plus ou moins intensive, l’apartheid n’étant en réalité qu’une — violente — solution transitoire puisque l’objectif demeure le nettoyage ethnique : les blancs d’Afrique du Sud représentaient moins de 15% de la population et ils vivaient de l’exploitation économique des noirs ; les juifs israéliens représentent 50% de la population entre le Jourdain et la Méditerranée, ce sont les Palestiniens qui dépendent d’Israël, et l’objectif demeure de les remplacer.

L’actuelle séquence de radicalisation coloniale-raciste du champ politique israélien s’est ouverte il y a plus de 25 ans, avec l’effondrement du prétendu processus de paix et le soulèvement de septembre 2000 connu comme la « seconde intifada ». En refusant de se soumettre aux conditions de la « paix » israélienne, qui consistait à exiger de la population indigène qu’elle renonce à l’essentiel de ses droits et qu’elle rentre dans le rang en échange de quelques bantoustans auto-administrés frauduleusement qualifiés d’« État », les Palestiniens ont signifié au leadership sioniste/israélien que l’apartheid, tel que l’avaient envisagé Rabin et consorts dans le cadre des Accords d’Oslo, ne serait pas une solution pérenne. Le peuple palestinien demeure cet autre qui, par son refus de disparaître, renvoie chaque jour à la colonie de peuplement son caractère fondamentalement inachevé, et dont il est désormais temps de se débarrasser.

Ne pas rester spectateurs de l’éradication des Palestiniens

Depuis lors, une politique d’élimination systématique est à l’œuvre : symbolique (effacement de la langue arabe, interdiction des drapeaux palestiniens), territoriale (expropriations, expulsions, colonisation) et bien sûr physique (enfermement et meurtres de masse). Il ne s’agit évidemment pas d’une rupture dans un logiciel colonial qui n’a jamais considéré les Palestiniens comme un peuple avec des droits, mais d’une accélération majeure dont les trois expressions les plus notables sont la guerre génocidaire à Gaza, la précipitation de l’annexion de la Cisjordanie et la loi du 19 juillet 2018, par laquelle Israël s’est officiellement défini comme « État-nation du peuple juif », stipulant que « le droit dexercer lautodétermination au sein de lÉtat dIsraël est réservé uniquement au peuple juif », autrement dit la fin de la fiction de « l’État juif et démocratique ».  

À l’occasion de l’adoption de cette loi, Avi Dichter, actuel ministre de l’Agriculture, s’était adressé aux représentants des Palestiniens d’Israël en des termes on ne peut plus transparents : « Vous n’étiez pas ici avant nous et vous ne resterez pas ici après nous. Nous avons fait passer cette loi fondamentale pour empêcher la moindre velléité ou tentative de transformer lÉtat dIsraël en une nation de tous ses citoyens. » Soit un rejet explicite de la démocratie et un suprémacisme assumé de la part d’un ancien dirigeant du service de renseignement intérieur (Shabak), élu à la Knesset depuis 2015 sur les listes du Likoud de Benyamin Netanyahou après avoir été député pendant six années pour le parti Kadima (« centriste »), c’est-à-dire un de ces responsables politiques que certains nous présentent très sérieusement aujourd’hui comme des « otages des extrémistes ».

Les « extrémistes » qui gouvernent Israël sont au total l’incarnation du processus de maturation/pourrissement d’un champ politique colonial-raciste qui, s’il n’est évidemment pas strictement homogène, donne à voir un continuum de positions déniant les droits et, désormais de manière assumée, l’existence, du peuple palestinien. Un champ politique à l’image, malgré la présence d’une courageuse minorité anticolonialiste, d’une société elle aussi fanatisée, avec 82% des juifs israéliens se déclarant favorables à l’expulsion de l’ensemble des habitants de Gaza et 56% soutenant celle des Palestiniens citoyens d’Israël (les mal-nommés « arabes israéliens ») (2) ; mais aussi des milliers de jeunes soldats fiers de mettre en scène les exactions commises à Gaza, des manifestations aux cris de « Mort aux Arabes » ou des séances de fitness où l’on se motive en chantant « Que votre village brûle » sans que cela semble choquer outre mesure.

Prétendre faire obstacle à la frénésie suprémaciste en Israël en sanctionnant Ben-Gvir et Smotrich n’a pas plus de sens que prétendre faire obstacle à la colonisation en sanctionnant quelques colons à titre individuel. Le colonialisme et le suprémacisme sont une composante de l’identité de l’État d’Israël, et l’échec de ce dernier à se débarrasser, jusqu’ici, du peuple palestinien, miroir de l’incomplétude de l’entreprise sioniste, a logiquement porté au pouvoir les partisans revendiqués des options les plus brutales : génocide et nettoyage ethnique. Afin de ne pas demeurer des spectateurs complices de l’éradication des Palestiniens, ce ne sont pas quelques « extrémistes » qui doivent être bannis, mais l’État d’Israël lui-même. En gardant à l’esprit que nulle coexistence ne pourra être envisagée dans la région tant que les structures fondamentalement coloniales de cet État, né de la négation de l’autre, n’auront pas été, une bonne fois pour toutes, démantelées.

(1) Les déclarations de Benny Gantz lors de sa démission du gouvernement en juin 2024 indiquaient sans équivoque que cette dernière n’avait rien à voir avec le sort des habitants de Gaza : « [Benyamin] Netanyahou nous empêche davancer vers une réelle victoire [à Gaza]. Cest pourquoi nous quittons aujourdhui le gouvernement durgence avec le cœur lourd mais sans regret. »

(2) Déjà en 2012, 52% des juifs israéliens partageaient l’opinion selon laquelle les immigrés africains étaient « un cancer », 69% d’entre eux estimaient que les Palestiniens ne devraient pas avoir le droit de vote en cas d’annexion de la Cisjordanie et 49% d’entre eux souhaitaient que l’État traite mieux les citoyens juifs que les citoyen arabes (des chiffres qui n’ont cessé d’augmenter depuis) : le processus de radicalisation coloniale-raciste ne vient pas de nulle part, et il n’a pas commencé au soir du 7 octobre 2023.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret