La loi Yadan : encadrer la parole, déplacer le débat

La loi Yadan : encadrer la parole, déplacer le débat

Présentée comme une réponse nécessaire à la montée de l’antisémitisme, la proposition de loi n°575 de Caroline Yadan, députée apparentée au groupe Ensemble pour la République, suscite une inquiétude croissante chez de nombreux juristes, chercheurs et associations. Et pour cause : un texte dont le flou pourrait faire glisser la lutte contre le racisme vers une restriction plus large de la critique politique, en particulier de la critique de l’État d’Israël. Critiques et réflexions avec l'écrivaine palestinienne Muzna Shihabi.

Il y a des scènes qui ne vous quittent pas parce qu’elles révèlent quelque chose que l’on préférerait ne pas reconnaître: la manière dont des hommes ordinaires entrent, sans rupture apparente, dans la mécanique du fascisme. Dans Les Rayons et les Ombres, Jean Luchaire (le personnage joué par Dujardin) ne ressemble pas à ce que l’on attend de la violence historique ; il ne crie pas, il ne brutalise pas, il ne théorise rien, il travaille. Il est à sa place. Il écrit, il tamponne des papiers, accorde des permis à des familles juives avec ce sérieux appliqué des hommes qui tiennent encore à se croire du bon côté, parce qu’ils exécutent correctement ce qu’on leur demande. C’est ainsi que le nazisme s’est installé : non seulement par la terreur, mais par la respectabilité, par la bonne conscience, par des hommes qui faisaient « correctement » ce qu’il ne fallait pas faire du tout.  

Ce qui dérange, ce n’est pas seulement ce qu’il fait, c’est aussi le moment où il cesse de se demander ce qu’il fait. Il ne se pense pas comme un acteur du nazisme, il se pense comme un fonctionnaire. Il n’a pas l’impression de décider, seulement d’appliquer. Et c’est précisément cela qui le rend si utile. La collaboration ne commence pas dans l’excès, mais dans la normalité. Dans cette zone confortable où l’on peut continuer à se regarder sans trop s’inquiéter.

Il devient fiable, puis utile, puis indispensable.
Et à ce stade, il est déjà innocent à ses propres yeux.

On croit que cela appartient au passé. C’est toujours plus rassurant.

Mais il existe encore des lieux, il faut les nommer, où l’on demande la permission de passer, et ces lieux s’appellent la Palestine. Là-bas, même le deuil peut être refusé. Là-bas, une autorisation peut arriver après l’enterrement, ce qui a au moins le mérite d’éviter toute confusion entre humanité et administration coloniale.

Et à force, ce n’est même plus la violence qui choque. C’est son organisation impeccable.

C’est ici que la « loi Yadan » intervient, avec cette élégance propre aux démocraties sûres d’elles-mêmes. Elle ne vous interdit pas vraiment. Elle vous apprend simplement à ne pas aller trop loin. Elle ne dit pas clairement : « Vous ne pouvez pas dire cela. » Elle dit : « Attention. »

Et c’est infiniment plus efficace.   

Car enfin, pourquoi interdire clairement, quand on peut laisser chacun se censurer avec zèle ?

Pour que cela fonctionne, il faut accepter une fiction commode : qu’Israël représente les Juifs du monde entier. Une idée pratique, presque magique, qui permet de transformer toute critique politique en problème identitaire. Un détail, cependant : moins de la moitié des Juifs dans le monde sont israéliens. Et parmi ceux qui le sont, certains contestent précisément ce que cet État fait en leur nom. Mais peu importe. Les fictions politiques ont toujours été plus utiles que les réalités.

Et puis il y a cette évidence que rappelle l’écrivain et poète palestinien Mohammed El-Kurd, avec une clarté implacable : ce n’est pas à celui qui subit l’occupation de rendre l’oppression acceptable dans son langage.

Quand quelqu’un vole et vit dans votre maison par la force, ce n’est pas un problème de terminologie. Quand quelqu’un tire sur votre famille, la question n’est pas sémantique.

Et si ces personnes se présentent elles-mêmes comme les représentants d’un État qui se définit comme « juif », alors il faudrait, paraît-il, faire comme si cela n’existait pas. Ce n’est pas leur faute, nous dit-on. Très bien. Mais ce n’est pas la nôtre non plus. Et pourtant, c’est à nous qu’on demande de faire l’effort. De préciser. De nuancer. De ne pas déranger.

Pendant ce temps, le débat se déplace avec une précision remarquable. Les faits restent.
Mais ils deviennent secondaires. Ce qui compte, désormais, c’est la manière dont vous en parlez.

Essayons d’être rigoureux, ou du moins aussi rigoureux que la logique qu’on nous propose.

Si Benyamin Netanyahou se convertissait demain à l’islam, deviendrait-il oins condamnable ? S’il se convertissait au christianisme, faudrait-il ajuster encore une fois notre vocabulaire ? Autrement dit : un changement de religion transformerait-il la nature de ses crimes de guerre ? Deviendrait-il, dans ce cas, plus ou moins un génocidaire selon son affiliation du moment ? La question est absurde. Donc la logique qui la rend nécessaire l’est aussi.

Mais c’est précisément cette logique que la loi Yadan institutionnalise. Avec sérieux. Avec gravité. Avec les meilleures intentions du monde, bien entendu.

Ce qui est en train de se mettre en place est pire qu’une interdiction. C’est une discipline. On ne vous empêche pas vraiment de parler. On vous apprend à le faire correctement. Et très vite, vous comprenez. Vous comprenez qu’il ne s’agit pas de vérité. Il s’agit de seuil. Jusqu’où pouvez-vous aller sans devenir problématique ?

Et comme ce seuil n’est jamais clairement défini, il devient infiniment malléable. Aujourd’hui acceptable. Demain condamnable. Non pas parce que les faits changent, mais parce que leur tolérance change, et accessoirement, selon l’identité de celui qui les prononce.

C’est un système remarquablement efficace. Pas de règles claires. Pas de lignes fixes.
Pas de responsabilité explicite. Juste une incertitude bien entretenue.

Et dans cette incertitude, chacun apprend. À raccourcir. À adoucir. À éviter.

Jusqu’à ce que la critique elle-même devienne suspecte, non pas pour ce qu’elle dit, mais pour ce qu’elle pourrait, un jour, être accusée de vouloir dire.

Et c’est ainsi qu’une démocratie peut affirmer, sans mentir : « nous ne censurons pas ».

Elle se contente d’enseigner.

Comme Luchaire. Dans son bureau. Avec son tampon.

Il ne faisait que son travail.
Il ne faisait qu’appliquer.
Il ne faisait qu’ajuster.

Et c’est ainsi que tout devient possible.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon