
Cher Luc Ferry,
Quelle semaine !
Dimanche 28 juin, vous déclariez sur le plateau de LCI, au sujet des effets de la canicule alors en cours, que « faut arrêter là, écoutez franchement, on a 15 jours de chaleur, […] c’est invraisemblable on est quand même capable de supporter ça », c’est bien noté, mobilisant au passage une très audacieuse comparaison : « Mon père s’est évadé quatre fois des camps nazis, il faisait très chaud aussi, surtout dans le four qu’on avait préparé pour lui », force est d’admettre qu’en ce qui concerne le concours de l’indécence climato-négationniste vous avez plié le game. Des propos particulièrement mesurés qui faisaient suite à une autre sortie tout aussi subtile, ce que l’on appelle dans le jargon une « spéciale Luc Ferry », lorsque vous avez proclamé à propos de Monique Barbut, la très discrète ministre de la Transition écologique du gouvernement Lecornu, « [ne pas comprendre] que cette dame puisse être ministre, enfin c’est délirant, et cette dame dit des bêtises qui sont grosses comme elle », ah oui quand même, décidément ce n’est pas donné à tout le monde d’être un « philosophe ».
Très en verve ce soir-là, vous avez ensuite cru bon de donner votre avis éclairé à propos de la polémique montée de toutes pièces par la droite roubaisienne contre le maire LFI David Guiraud avec la vraie-fausse proposition, refusée par l’édile, de baptiser une école du nom de Samuel Paty, enseignant assassiné en 2020, soit une vulgaire manœuvre politicienne venue d’élus qui ont attendu d’être dans l’opposition pour avoir une idée qui ne les avait pas effleurés lorsqu’ils géraient la mairie, la ficelle est un peu grosse. Qu’à cela ne tienne, vous aviez des choses pertinentes à dire, comme en témoigne l’échange que vous avez alors eu avec la journaliste de LCI :
- Margot Haddad : « Pourquoi le nom de Samuel Paty suscite encore autant de débats près de six ans après ? »
- Luc Ferry : « Bah d’abord parce qu’il était juif non ? Ça aide pas dans le contexte actuel et en particulier chez LFI non ? »
- MH : « Je crois qu’il était pas juif non. »
- LF : « Il est pas juif non ? »
- MH : « Non non, il était pas juif. »
- LF : « Il est perçu comme tel en tout cas par une grande partie des Français, à cause de son prénom peut-être je ne sais pas, en tout cas c’est comme ça qu’il est perçu par beaucoup de gens, notamment du côté de l’extrême gauche, et donc je pense que c’est ça qui suscite cette hostilité. »
Voilà voilà.
Reprenons. Votre réponse commence par une contre-vérité, à savoir l’affirmation selon laquelle Samuel Paty aurait été juif, ce qui n’est pas le cas, une erreur manifeste — ça arrive — que vous ne reconnaissez toutefois pas en tentant, au contraire, de vous raccrocher aux branches, attribuant de manière fantaisiste à « une grande partie des Français » le cliché selon lequel un homme prénommé Samuel serait nécessairement juif alors que c’est vous qui veniez précisément de céder à ce cliché, soit au total ce que l’on appelle une pirouette pas très bien réussie. La suite de cette passionnante expérience de pensée est à l’avenant, puisque non content d’attribuer une judéité imaginaire à Samuel Paty vous imputez cette croyance à « l’extrême gauche », c’est audacieux, puis, après ce pas très discret tour de passe-passe, vous en « déduisez » un antisémitisme tout aussi imaginaire mais qui était en réalité le point de départ de votre « raisonnement », le tout en supposant visiblement que cet indigent propos allait passer comme une lettre à la poste, ce qui est fort téméraire mais pensez à vous hydrater tout de même.
N’étant pas adepte de la pratique consistant à tirer sur une ambulance, nous ne nous attarderons pas ici sur le fait que, dans la foulée de cette éposoutouflante « argumentation », vous avez ensuite prétendu, avec toujours autant de précision, que l’assassin de Samuel Paty était « sous OQTF », ce qui n’était pas davantage le cas, confirmant votre grande expertise du dossier et votre légitimité à s’exprimer à son propos. Et nous nous contenterons de rappeler qu’entre l’énonciation de deux contre-vérités vous êtes un pertinent intellectuel qui pose de pertinentes questions, comme vous le faisiez en avril 2022 dans le Figaro alors que vous vous inquiétiez « [des] mensonges qui envahissent l’espace public en matière d’économie ou de géopolitique pendant les campagnes électorales et les guerres au point que, parfois, on se sent littéralement cerné par des fake news qui l’emportent sur les vérités de simple bon sens ». Et de poursuivre : « Comment expliquer cette emprise des rumeurs les plus absurdes dans un monde où, pourtant, l’éducation est devenue obligatoire et où les sources d’information et l’accès aux livres n’ont jamais été aussi aisés dans toute l’histoire humaine ? » C’est vrai ça, on se le demande bien.
Cher Luc Ferry, voici désormais plus de 20 ans que vous officiez sur les plateaux de LCI, félicitations à vous, deux décennies au cours desquelles vous êtes devenu un véritable pilier de la chaîne d’information en continu du groupe Bouygues, comme en témoigne ce résumé — non exhaustif — de votre parcours à l’antenne :
- 2004-2011 : débat hebdomadaire avec Jacques Julliard (éditorialiste au Nouvel Observateur) (1);
- 2011-2022 : intervenant/éditorialiste/chroniqueur régulier dans diverses émissions ;
- 2022-2025 : débat hebdomadaire avec Daniel Cohn-Bendit ;
- depuis 2024 : émission hebdomadaire (« L’Heure de Ferry »).
Un parcours de longue haleine donc, qui a connu jusqu’ici son apothéose avec l’attribution d’une tranche d’une heure d’antenne rien que pour vous et pour ce qui vous tient lieu d’idées, un révélateur de votre statut spécial sur LCI dans la mesure où, après avoir longtemps été un invité récurrent et un « débatteur », vous est ainsi devenu l'une des rares personnalités non journalistes de la chaîne à disposer d'une émission portant son nom, quel talent.
Signalons que LCI n’est pas le seul média dans lequel vous intervenez régulièrement, avec une présence chaque lundi dans l’émission « Esprit libres », diffusée sur Radio Classique, où vous nous avez par exemple appris le 22 juin que « la climatisation n'est pas fasciste, elle est vitale dans les EHPAD », intéressant, ainsi qu’une chronique hebdomadaire dans le Figaro, alimentée depuis maintenant plus de 15 ans, belle performance, dans laquelle vous nous avez par exemple expliqué le 1er juillet que « Marc Bloch est mort en criant "Vive la France !" : il incarnait à peu près tout le contraire de ce que représente LFI », voilà qui est profond — et original. Des présences régulières auxquelles s’ajoutent diverses invitations plus ponctuelles, entre autres à l’occasion de la sortie de vos livres : c’est ainsi que lors de la parution, en janvier 2025, de IA : grand remplacement ou complémentarité ?, vous aviez été convié sur les plateaux de Paris Première (13 janvier), CNews (20 janvier), France Info (21 janvier), BFMTV (23 janvier), RCJ (24 janvier), LCI (24 janvier), RMC/BFMTV (28 janvier), RMC (4 février), France 5 (5 février), CNews (6 février), RTL (8 février), Europe 1 (8 février) et Sud-Radio (9 février), autrement dit une bien jolie tournée (2).
Avec une telle exposition, à laquelle s’ajoutent votre remarquable longévité et votre notable propension, comme on a déjà pu le constater, à débiter outrances et inepties, nous ne tenterons pas de réaliser ici, ayant décidé d’écrire une lettre et non une encyclopédie, une revue de détail exhaustive de vos exploits dans les médias. Nous avons toutefois décidé de proposer à nos lectrices et lecteurs une sélection — subjective et donc forcément arbitraire — de 10 de vos meilleurs moments de ces 10 dernières années, que nous exposerons ci-dessous sans commentaire — tant ces fulgurances se suffisent à elles-mêmes — afin que celles et ceux qui n’auraient pas attentivement suivi votre carrière médiatique puissent se familiariser davantage avec votre « pensée » :
- Sur la fortune des ultra-riches (LCI, février 2025) : « Je suis désolé mais Bernard Arnault ou François Pinault sont 1000 fois plus utiles pour la France qu’un militant de la CGT. J’y peux rien, c’est comme ça. »
- Sur le développement de l’enseignement de l’arabe à l’école (Europe 1, septembre 2018) : « Est-ce que c’est une bonne idée de faire un enseignement précoce de l’arabe ? Qui le fera ? Qui le fera ? C’est ça la grande question. Qui va le faire ? Qui va enseigner cette langue ? Est-ce qu’il s’agit de lutter contre l’islamisme ou est-ce qu’il s’agit de le faire entrer dans l’Éducation nationale ? La question est posée. »
- Sur l’« islamo-gauchisme » dans les universités (le Figaro, mars 2021) : « L’islamo-gauchisme ne cesse de gagner du terrain en s’alliant à l’écoféminisme et au mouvement décolonial pour former cette fameuse "cancel culture woke" qui met peu à peu en place à l’université la chape de plomb d’une véritable police de la pensée. »
- Sur le droit international et la guerre contre l’Iran (LCI, mars 2026) : « Le droit international, c'est formidable entre nations respectables. […] Mais avec des voyous criminels, l'appel au droit international, non seulement c'est une plaisanterie […] mais la vérité c'est que ça dissimule non seulement une méconnaissance complète de ce qu'est vraiment le droit international, mais ça dissimule en vérité dans les trois quarts des cas la haine d’Israël. »
- Sur le « plan Trump » pour la bande de Gaza (Radio classique, octobre 2025) : « J’ai regardé évidemment de près le plan de Trump, ce fameux plan en 20 points, il est quand même génial, c’est quand même un plan formidable et c’est vraiment un plan très intelligent. »
- Sur l’écologie politique (RTS, septembre 2019) : « L’écologie politique a été très largement le recyclage du vieux gauchisme des années 60, dans la haine du libéralisme et des démocraties libérales. […] Les écologistes sont des maoïstes ou des trotskistes qui se sont recyclés dans la haine du libéralisme et de la modernité. »
- Sur l’âge de départ à la retraite des conducteurs de trains et métros (LCI, décembre 2019) : « Il faut dire les choses comme elles sont. Ce n'est pas stressant. Moi ça m'arrive de conduire des Formule 1. J'ai 70 ans ou presque […]. Qu'on ne me dise pas qu'à 52 ans, on ne peut plus conduire un métro, ça n'a pas de sens. »
- Sur la répression du mouvement des Gilets jaunes (Radio classique, janvier 2019) : « Quand on voit des types qui tabassent à coups de pied un malheureux policier qui est par terre, mais enfin, voilà, qu’ils se servent de leurs armes une bonne fois ! Écoutez ça suffit, voilà il y a un moment où ces espèces de nervis, ces espèces de salopards d’extrême droite ou d’extrême gauche ou des quartiers qui viennent taper du policier, ça suffit ! […] On a je crois la quatrième armée du monde, elle est capable de mettre fin à ces saloperies. »
- Sur la France insoumise (le Figaro, avril 2026) : « LFI fut dès sa naissance un parti néobolchevique, à la fois démagogue et populiste, autoritaire, voire totalitaire dans ses principes les plus fondamentaux. Sa rhétorique révolutionnaire n’en est pas moins d’une vacuité intersidérale et ce pour une raison de fond : Marx est mort, le communisme aussi ! »
- Sur le Parti communiste français (RMC, avril 2026) : « On a encore un Parti communiste aujourd’hui, alors que le communisme a été responsable de 120 millions de morts dans le monde. Mais pourquoi pas un parti nazi pendant qu’on y est ? »
Interlude : Dans le village de Ricarville (Seine-Maritime), une école primaire porte le nom « Luc Ferry ». Pensées émues pour les élèves, leurs parents et les personnels de l’établissement.
On l’aura compris, cher Luc Ferry, vous êtes un intellectuel de haut vol, à qui il peut certes arriver de confondre les pays baltes et les Balkans, personne n’est parfait, ou de stigmatiser les autistes en les assimilant à des « barjots complets », c’est élégant, mais un intellectuel malgré tout — en général affublé du titre de « philosophe ». À en croire Wikipedia, vous avez d’ailleurs écrit ou co-écrit, depuis votre premier ouvrage, Philosophie politique, publié en 1984 aux Presses universitaires de France, pas moins de 48 livres, soit un peu plus d’un par an en moyenne, chapeau bas, parmi lesquels nombre portent des titres qui illustrent à quel point vous êtes un esprit brillant — et un être tout en modestie, d’Homo aestheticus : l'invention du goût à l'âge démocratique (1990) à Ne vous mariez jamais ! Vraiment ? (2026) en passant par L'Homme-Dieu ou le sens de la vie (1996), La Sagesse des modernes(1998), Qu'est-ce que l'homme ? (2000), Qu'est-ce qu'une vie réussie ? (2002), Apprendre à vivre : traité de philosophie à l'usage des jeunes générations (2006), Face à la crise : matériaux pour une politique de civilisation (2009), Sept façons d'être heureux (2016) ou encore Les sept Écologies : pour une alternative au catastrophisme antimoderne (2021), y’en a marre du catastrophisme climatique on n’est pas à Auschwitz non plus.
Pas sectaire, vous n’hésitez d’ailleurs pas à rédiger des livres à quatre mains avec d’autres éminents esprits, comme ce fut par exemple le cas en 2009 avec Quel devenir pour le christianisme ?, co-signé avec le cardinal Philippe Barbarin, un aimable personnage réputé pour ses positions radicalement anti-IVG, qui l’ont amené à participer à diverses reprises aux « Marches pour la vie », sympathiques rassemblements où grenouillent tous les groupuscules d’extrême droite, pour son hostilité tout en nuances au mariage pour tous (« Après, ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Après, un jour peut-être, l'interdiction de l'inceste tombera »), mais aussi pour ses silences concernant les abus sexuels d’un prêtre sur des jeunes scouts (4). À signaler également, en 2011, une enthousiasmante collaboration avec le formidable Nicolas Bouzou (La Politique de la jeunesse), économiste ultra-libéral et multimédia connu entre autres pour avoir pronostiqué, en 2014, que « dans 10 ans nous aurons deux fois trop de lits d’hôpitaux », de toute évidence entre visionnaires on sait se retrouver.
Mais les deux ouvrages par lesquels vous avez acquis votre célébrité sont sans aucun doute, d’une part, La Pensée 68, co-écrit avec votre collègue philosophe Alain Renaut, publié en 1985 chez Gallimard et, d’autre part, Le Nouvel Ordre écologique, publié en 1992 chez Grasset. Dans le premier de ces deux livres, vous vous en prenez, ainsi que son titre l’indique, à une supposée « pensée de Mai 68 », identifiable selon vous à cinq principaux auteurs (Foucault, Deleuze, Derrida, Bourdieu et Lacan), coupables à vos yeux de nier l’idée d’un sujet humain autonome, rationnel et libre, en résumé d’être « anti-humanistes », on en aurait des choses à dire à ce propos mais le format de notre missive ne s’y prête malheureusement pas (4). Le second ouvrage est quant à lui un procès en règle de l’écologie politique, qui serait d’après vous une utopie anti-humaniste (bis), anti-moderne et anti-Lumières, que vous comparez notamment au romantisme allemand, aux « motifs futuristes de l’extrême gauche » et au… nazisme (5), lorsque l’on sait que ce livre a été écrit il y a plus de 30 ans on se dit que vos récentes outrances climato-négationnistes ne viennent décidément pas de nulle part.
Ces deux livres ont largement contribué à asseoir votre notoriété intellectuelle, en premier lieu dans les milieux conservateurs voire réactionnaires, ce qui vous a valu de rejoindre le très à droite hebdomadaire L’Événement du jeudi et le très à droite hebdomadaire l’Express dans la deuxième moitié des années 1980, qui vous confieront respectivement la direction des pages « philosophie » et de la rubrique des « idées », avant que vous ne ralliiez au milieu des années 1990 le très à droite hebdomadaire le Point où, d’après certains, vous auriez convoité la succession de l’indéboulonnable Jean-François Revel, puis d’éditorialiser dans le très à droite magazine Challenges et dans le très à droite journal le Figaro, où vous commettez aujourd’hui encore une chronique par semaine. Et ce qui vous a également valu d’être repéré par certains politiques (de droite), et pas des moindres, parmi lesquels un certain François Bayrou, alors ministre de l’Éducation nationale, qui vous a nommé fin 1993 à la tête du Conseil national des programmes, instance chargée de donner des avis et d’adresser des propositions au ministre sur la conception générale des enseignements (6), une responsabilité que vous occuperez jusqu’en 2002.
2002 sera l’année de votre plus importante promotion avec votre nomination, suite à la seconde victoire de Jacques Chirac à l’élection présidentielle, au poste de ministre de la Jeunesse, de l'Éducation nationale et de la Recherche, auquel vous resterez installé durant deux années dans le cadre des gouvernements Raffarin I et II. Deux années qui n’ont pas laissé un souvenir impérissable aux salariés de l’Éducation nationale, entre le recul sur votre « grande loi sur l’école », devenue un simple « débat national » en raison notamment de la défiance d’un corps enseignant chauffé à blanc par les mobilisations contre la « réforme » des retraites en mai-juin 2003, un transfert partiel des personnels vers les collectivités locales que vous avez annoncé dans un premier temps ne pas souhaiter avant d’en devenir un fervent partisan, ou encore l’ajournement de votre projet de loi dit de « modernisation des universités », un bien beau bilan. À noter toutefois : c’est alors que vous étiez ministre de l’Éducation qu’a été adoptée la loi du 15 mars 2004 prohibant le port du voile dans les établissements scolaires, dont on mesure aujourd’hui encore les effets délétères pour les premières concernées et dans le débat public.
Votre incursion sur le champ politique sera finalement de courte durée et participera de votre théorisation de « l’impuissance du politique », malgré un compagnonnage revendiqué avec l’UMP à l’ère Sarkozy, favorisé par votre proximité avec son épouse Carla Bruni, qui se soldera toutefois en 2009 par votre échec à obtenir la tête de liste du parti en Île-de-France lors des élections européennes de juin et votre refus d’une place éligible dans le Sud-Est, un si brillant esprit n’allait tout de même pas se compromettre avec de vulgaires provinciaux. Dans le même temps et par la suite, parfaitement inséré dans les réseaux de la droite et désireux, tout en vous tenant à une certaine distance de l’exercice direct du pouvoir, de collectionner les casquettes, vous serez tout de même nommé à moult postes à responsabilité dans diverses instances et comités, du Conseil d'analyse de la société au Conseil économique, social et environnemental en passant par le Comité de réflexion sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions et le Comité consultatif national d’éthique, mais où trouve-t-il toute cette énergie.
Cher Luc Ferry, on en oublierait presque que durant tout ce temps vous étiez officiellement un universitaire, qui affiche sur son CVles titres de docteur en science politique, professeur agrégé de philosophie et de science politique, attaché de recherche au CNRS et professeur des universités, ça en jette, et que se posait donc, au vu de vos activités multiples, la question de la réalité de vos travaux d’enseignement et de recherche. Une réalité qui s’est cruellement rappelée à vous en juin 2011, lorsque le Canard enchaînéa révélé que vous n’aviez pas mis les pieds à l’université depuis 1994, ayant bénéficié de décharges en tant que président du Conseil national des programmes (1994-2002), ministre de l’Éducation (2002-2004) et président du Conseil d'analyse de la société depuis 2004 — tout en continuant d’encaisser vos salaires. Avec toutefois un hic : des sommes indûment perçues de l’Université Paris VII pour l’année 2010-2011 (4499 euros nets par mois, une paille) et dès lors réclamées par l’établissement, qui seront finalement remboursées par Matignon, c’est vrai que c’est plus simple comme ça.
Une affaire qui présentait un côté pour le moins ironique dans la mesure où c’est en raison de l’autonomie, notamment financière, attribuée/imposée aux universités par la loi Pécresse votée en 2007 et progressivement entrée en vigueur ensuite, que Paris VII a revendiqué, en 2011, de ne plus vous verser de salaire puisque vous ne prodiguiez aucun enseignement dans ses murs, une autonomie dont vous étiez justement le chantre lorsque vous étiez ministre, on avoue qu’on a trouvé ça plutôt drôle. Et une affaire qui a en outre permis de prendre connaissance de vos confortables émoluments, puisque vous avez longtemps cumulé les revenus de l’université et les indemnités liées à vos diverses fonctions, ainsi que de votre remarquable mauvaise foi, comme lorsque vous avez expliqué que vous ne cumuliez pas les salaires puisque vous ne perceviez qu’un « traitement », celui d’enseignant (4500 euros), le reste étant une simple « indemnité » : « Je touche mon traitement de prof, c'est tout, point final. S'ajoute à cela une indemnité de 1800 euros », on ne va tout de même se formaliser pour si peu (7).
Un rapport contrarié à l’argent qui s’est exprimé quelques années plus tard lorsque, sans aucune gêne et alors que vous aviez été membre du gouvernement qui a imposé, en 2003, la contre-réforme des retraites dite « Fillon », vous avez expliqué en mai 2021que votre retraite, d’un montant total de 4000 euros, ne vous permettait pas de vivre, doublant ce cri d’alarme d’un cri du cœur : « Il me faut beaucoup plus ! », peut-être pourriez-vous suggérer à Jean Messiha de lancer une cagnotte. Et c’est sans doute en raison de cette situation précaire que vous faites partie de ces intellectuels médiatiques dont on retrouve les noms dans le catalogue des sites spécialisés dans le business de la « vente » d’interventions de conférenciers plus ou moins célèbres à l’occasion de congrès, conventions et autres séminaires d’entreprises, le tout pour des prix pas très modiques : une enquête publiée en 2016 dans le Nouvel Obs nous apprenait ainsi que vos tarifs se situaient entre 6000 et 8000 euros l’intervention (8), tout de même, et on imagine qu’avec l’inflation le prix a dû augmenter depuis 10 ans.
À propos de ces conférences, et avant d’en finir avec cette missive, il nous est impossible de ne pas revenir sur le savoureux article publié dans le Monde diplomatique en août 2009 par notre collègue Sébastien Fontenelle, qui avait eu le privilège d’embarquer pour une croisière de 10 jours en Méditerranée organisée par Philosophie Magazine, au cours de laquelle les heureux passagers bénéficiaient chaque jour des leçons prodiguées par vos soins et par ceux de Jacques Julliard et Pascal Bruckner, avec même parfois des débats entre vous, frissons garantis. Dix jours impossibles à résumer ici mais dont on pourra retenir qu’ils ont été l’occasion pour vous de comparer le Forum social de Porto Allegre, auquel vous vous étiez rendu alors que vous étiez ministre, à « une foire aux bestiaux, même si on y trouvait des altermondialistes et pas des vaches », c’est très fin, d’affirmer que « tous ces Badiou, ces Rancière, pardon... pour moi, c'est des guignols », ça vole haut, ou de proférer l’imbécilité qui suit : « L'intérêt des utopistes révolutionnaires pour le collectif n'est-il pas la compensation d'une vie privée médiocre ? La question mériterait d'être posée », par charité nous nous abstiendrons ici de tout commentaire.
Cher Luc Ferry, on comprend donc au total que vos abjects propos concernant les effets de la canicule ne sont que l’aboutissement d’une longue carrière d’enseignant qui n’enseigne pas et de chercheur qui ne cherche pas, préférant se répandre dans les médias — lesquels continuent, toute honte bue, de vous tendre leurs micros — pour y asséner des insanités, après avoir tenté de se poser en conseiller du prince et même de se jeter dans l’arène politique, avec le succès que l’on a rappelé (9). Et si l’on pourrait être tenté de vous traiter par l’ignorance voire le mépris, nous n’oublions pas que vous n’êtes pas juste un « philosophe » en fin de course qui raconte un peu n’importe quoi et dont on pourrait cyniquement se moquer, mais bien un individu néfaste qui a entre autres largement contribué ces dernières années, ainsi que l’a notamment relevé Acrimed, à la « constante normalisation de Marine Le Pen » (« Je ne pense pas que Marine Le Pen soit fasciste. Je la connais un peu, je sais très bien qu’elle n’est ni raciste ni antisémite »), ou qui a pu tranquillement se retrouver à la « Une », en juin dernier, du JDNews de Bolloré, au côté d’individus aussi recommandables que Philippe de Villiers et Nicolas Dupont-Aignan, dans un numéro dédié à la diffusion de la propagande de Vladimir Poutine concernant l’Ukraine.
Bref, n’en rajoutons pas. Et pour conclure, souvenons-nous des mots du poète, qui avait su résumer il y a 15 ans une aspiration alors déjà largement partagée — et probablement encore un peu plus répandue aujourd’hui :
« Ferme ta gueule Luc Ferry ».
Cordialement,
Jules Blaster
(1) À propos de vos « débats » avec Jacques Julliard, signalons cette délicieuse séquence du film les Nouveau Chiens de garde (2011).
(2) Cette liste d’invitations, probablement non-exhaustive, a été réalisée sur la base de l’agenda (incomplet) disponible sur votre site (en sommeil) et de nos propres recherches. Les dates sans hyperlien sont celles, issues dudit agenda, pour lesquelles nous n’avons pas retrouvé d’archives en ligne.
(3) Silences qui lui ont valu une condamnation en première instance avant de bénéficier d’une relaxe en appel : « Le cardinal Barbarin, mis au courant des agressions du prêtre dans les années 2000, l’avait convoqué en 2010 en vue d’un changement d’affectation. Comme en première instance, la cour d’appel a estimé que l’archevêque en savait assez, alors, pour le dénoncer. Mais ce délit tombe sous le coup de la prescription, dont le délai est de trois ans en matière de non-dénonciation. »
(4) Pour une lecture critique de vos thèses sur Mai 68, on pourra notamment se reporter à Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, publié en 2005 aux éditions Complexe/Monde diplomatique — et réédité en 2010 chez Agone.
(5) Pour une lecture critique du Nouvel Ordre écologique, voir entre autres Hervé Kempf, « Luc Ferry, un modèle de manipulation intellectuelle », extrait du livre La Baleine qui cache la forêt : enquête sur les lieux communs de l’écologie, publié en 1994 à la Découverte.
(6) Le Conseil national des programmes, créé en 1989, est par la suite devenu le Haut Conseil de l’éducation puis le Conseil supérieur des programmes.
(7) Signalons ici, ainsi que l’avait relevé Arrêt sur images à l’époque, que cette piteuse défense reposait en outre sur une profonde et déroutante méconnaissance de ce qu’étaient vos fonctions, puisque vous avez proclamé que vous présidiez « le Conseil d’analyse de la société (CAS), qu’on appelait autrefois le Commissariat au Plan », alors que ledit conseil n’a rien à voir avec le Commissariat au Plan, lequel fut certes remplacé en 2006 par un « CAS », mais pas le même : le Centre d'analyse stratégique, il est quand même dommage de ne même pas savoir quelle est la structure que l’on est supposé diriger.
(8) Sur votre site internet, on trouve une liste des 57 thèmes (!) que vous proposez pour lesdites conférences. Nous en avons fait une sélection qui donne une idée de l’étendue de votre talent : « La question du bien-être au travail » ; « Qu’est ce que le libéralisme ? Pourquoi la France est elle anti-libérale contrairement au monde anglo-saxon ? » ; « L’histoire du mariage » ; « Le vin. Une histoire de son invention » ; « Le sport. Est-il vraiment moral ? » ; « La droite républicaine et la gauche démocratique. Pourquoi elles s’effondrent au profit des extrêmes » ; « Les fêtes chrétiennes. À l’origine de Noêl [sic], de Pasque [re-sic] et de la Toussaint » ; « La politesse, une valeur en déclin à l’âge de la déconstruction ? » ; « Narcissisme et souci de soi : un fléau contemporain » ; « Les deux féminismes, le républicain universaliste et le démocrate différencialiste » ; etc.
(9) Et avec aussi quelques sorties de route qui vous ont valu bien des inimitiés, à l’instar de vos déclarations, le 30 mai 2011 dans le « Grand journal » de Canal+, au sujet d'un « ancien ministre » qui se serait « fait poisser à Marrakech dans une partouze avec des petits garçons », avant de reconnaître quelques jours plus tard n'avoir « aucune preuve ni aucun fait précis sur cette affaire » et en avoir seulement « entendu parler » lorsque vous étiez ministre, no comment.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret