Siège : redécouverte d’un film antifa oublié de 1983

Siège : redécouverte d’un film antifa oublié de 1983

À nouveau disponible, en Blu-ray, Siège (1983) dépasse largement son statut de série B en célébrant la résistance improvisée contre une milice fasciste le jour d’une grève historique de la police en 1981.

Les amateurs de série B savent qu’il n’existe pas vraiment de « petit film », et que c’est parfois dans les marges que l’on découvre de grands bonheurs de spectateur, ainsi que des horizons de réflexion insoupçonnés. Siège, tourné en 1983 à Halifax (Canada), avec un budget dérisoire et des acteurs inconnus, appartient à cette catégorie trop souvent reléguée. Longtemps introuvable, disparu des radars après une sortie confidentielle au cinéma il y a quarante ans puis un succès éphémère chez les loueurs de VHS, le film nous revient en BluRay. Cette actualité lui rend la place qu'il mérite dans le paysage du cinéma de genre à dimension politique : modeste, mais digne d’intérêt.

Le titre anglais : Self-Defense, en dit davantage sur sa nature, puisque le film ouvre une réflexion sur la capacité d'une société à se défendre d'elle-même lorsque l'État a abdiqué. Il démarre sur des images d'archives télévisées authentiques : celles de la grève de la police d'Halifax, en 1981, qui dura plus de cinquante jours après l’échec de plusieurs semaines de négociations sur les salaires. On y voit des feux allumés dans les rues, des agents en civil sur les piquets de grève pendant que la ville, livrée à elle-même, se délite.

État vacant

C’est dans ce contexte que Siège pose son intrigue, resserrée sur une nuit longue et agitée, le 29 mai 1981. Une milice fasciste, « Ordre Nouveau », profite du chaos général pour prendre d’assaut un bar gay. L'attaque — au départ une intimidation faite d’agressions physiques et verbales — tourne mal : le patron du bar meurt accidentellement. Le chef de la milice, personnage haineux et dénué d’empathie, prend la décision d’éliminer les témoins. Mais l’un d’eux s’échappe. Il atterrit par hasard dans un appartement voisin où un couple accueille de jeunes personnes en situation de handicap, qui sera à son tour pris d’assaut par les fascistes, occasionnant le siège qui donne son titre au film.

La référence tutélaire, revendiquée par le duo de cinéastes (un couple à la ville : Maura O’Connell et Paul Donovan) est bien sûr Assaut, le chef-d'œuvre de John Carpenter sorti en 1976. Les deux films partagent une trame narrative identique autour d’une poignée d’individus retranchés dans un espace clos, attaqués par une force hostile supérieure en nombre. Mais là où Carpenter situait son huis clos dans un commissariat de police — l'institution se trouvant être le dernier rempart à la violence — Donovan et O'Connell opèrent une inversion radicale. Il n'y a plus de commissariat, plus de police. L'institution, précisément, est absente, occupée à défendre ses intérêts, pendant que la ville brûle.

Ce déplacement n'est pas anecdotique : il constitue le cœur politique du film. Siège pose une question qui taraude les démocrates depuis les philosophes des Lumières : celle de la réalité du contrat social quand l'État est vacant. Le film livre d’abord une réponse inconfortable, hobbesienne : celle de la loi du plus fort. Le vide est immédiatement comblé par les forces les plus brutales, qui n'attendaient que cette opportunité pour s'exprimer. Mais d'autre part, les scénaristes imaginent que ce vide suscite aussi une solidarité horizontale dans l’adversité, une résistance qui naît de la nécessité faisant loi.

Les résidents de l'immeuble attaqué ne sont pas des héros, bien au contraire. Non seulement ils n'ont pas de formation militaire ni d'armes, mais tous sont représentatifs des marges de la société : jeunes, précaires, personnes handicapées ou homosexuelles. Certains prennent peur, hésitent à répondre. Ceux qui s’enfuient sont tués. Mais pour ceux qui décident de se tenir debout, l'ingéniosité finit par l'emporter sur la barbarie organisée. Des armes artisanales sont fabriquées avec ce qui se trouve à portée de main et la réponse à la violence militarisée s’improvise. On pense, en creux, aux théories de la résistance populaire selon lesquelles la supériorité militaire peut être compensée par le nombre, le terrain, et la détermination, et où l’intelligence collective permet de s’organiser pour l’emporter sur la force brute.

Police partout, justice nulle part

(Attention : les lignes qui suivent révèlent la fin du film) La cible initiale de la milice — un bar gay — ne constitue pas un détail du scénario. En 1983, au Canada comme en Europe, les établissements et les refuges pour LGBT étaient régulièrement pris pour cibles par des groupes d'extrême droite, ce qui se doublait d’une homophobie structurelle des institutions (policières notamment), qui laissait ces communautés exposées. Rappelons qu’en France, l’homosexualité a cessé d’être un délit en 1982…

Les gays comme les personnes handicapées ont toujours fait partie des cibles désignées par les mouvements fascistes et nazis, auxquels les références dans le scénario sont explicites, depuis les armes des assaillants (des Luger) au mode d'exécution des témoins (une balle dans la nuque, tirée dans le dos), jusqu’au nom du groupe militant (Ordre nouveau). Le film se conclut surtout sur une image qui en dit plus long que tout ce qui précède. Dans ce plan, le dernier assaillant survivant est identifié comme étant lui-même un policier, et le spectateur comprend que l’attaque a été menée par un groupe de flics grévistes désœuvrés. La conclusion, limpide, est glaçante : le fascisme ne naît pas forcément des carences de l'institution : il est parfois issu de ses représentants.

C'est sur cette ligne que Siège rejoint une tradition de cinéma politique qui refuse de placer la force publique du côté des victimes. On pense en France aux films de Costa-Gavras, ou de l’autre côté de l’Atlantique à certains classiques du cinéma paranoïaque des années 1970, avec des cinéastes qui regardaient l'État comme une structure de domination davantage que de protection (Sidney Lumet, Alan Pakula, Brian De Palma…)

Avec les lunettes d’un spectateur de 2026, les questions posées dans Siège restent entières. Que se passe-t-il quand l'État abdique ? Qui prend le relais, à quel prix ? Qui peut porter la résistance à la violence fasciste, par quels moyens ? La réponse de Siège est porteuse d'un optimisme modéré : les citoyens ordinaires sont capables, quand ils n’ont pas le choix, de se défendre ensemble. Quarante ans après sa sortie, dans un contexte de forte poussée internationale de l'extrême droite, ce petit film canadien oublié est une redécouverte étonnante.

●      Siège, de Paul Donovan et Maura O'Connell. BluRay Sidonis Calysta.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon