Cinéma : ambiance sauvage à Wild Bunch

Cinéma : ambiance sauvage à Wild Bunch

Un investisseur allemand englué dans des procédures judiciaires et dans l’affaire Epstein, des soupçons de malversations financières, un redressement judiciaire et des accusations de management ultra toxique : Wild Bunch, société de production et de distribution phare du cinéma français, capable de dénicher des pépites tant en France qu’à l’étranger, voit son histoire ressembler chaque jour davantage à un drame social.

Alerte sur un petit monument du septième art et de l’audiovisuel français. La célèbre société de production et de distribution Wild Bunch, en redressement judiciaire depuis le 30 janvier, passe devant le tribunal de commerce fin juillet. Les magistrats consulaires trancheront une question cruciale : l’entreprise, à qui l’on doit notamment The Artist ( aussi propulsé par Harvey Weinstein, l’homme dont les agressions sexuelles ont lancé le #metoo mondial), la découverte des films de Miyazaki dans l'Hexagone, celle des longs métrages du Mexicain Guillermo del Toro ou encore de La cité de Dieu des Brésiliens Fernando Meirelles et Katia Lund, va-t-elle poursuivre une aventure commencée il y a plusieurs décennies ?

Née dans les entrailles de StudioCanal et portée sur les fonds baptismaux notamment par le fantasque Vincent Maraval, le discret Brahim Chioua et de l’affable Vincent Grimond, Wild Bunch a incarné l’une des grandes success stories du cinéma français, autant financière qu’artistique. Multiprimée à Cannes, San Sebastian, Toronto ou la Mostra, Wild Bunch — un hommage au film La Horde sauvage de Sam Peckinpah — a su réunir assez de talents pour révéler des perles venues de tous les continents. Elle a construit un label qui compte sur la scène française comme internationale, a animé nombre de marchés du film et décroché Oscars et Palmes d’or. Mais, crise des salles aidant, une mauvaise tempête économique frappe en 2017 et contraint la société à ouvrir son capital à de nouveaux investisseurs. En 2023, ses fondateurs créent Goodfellas et quittent l’entité Wild Bunch groupe, désormais contrôlée depuis l’Allemagne par un financier au parcours cahoteux : Lars Windhorst.

Le CV peu reluisant de Lars Windhorst

Lars Windhorst, wonderboy de la finance mondiale, avec Albert de Monaco.
Image compte Instagram de Lars Windhorst

Condamné dans les années 2000 pour des banqueroutes et insolvabilités dans son pays natal, le businessman reconstruit sa réputation à Londres auprès de la City grâce à l’un de ses parrains en affaires, Peter Mandelson — un ancien commissaire européen, ministre et, jusqu’en février, ambassadeur à Washington, intime d’un certain Jeffrey Epstein. La révélation de sa complicité avec le pédocriminel étatsunien déclenche un scandale au Royaume-Uni et une enquête judiciaire, comme le relate Le Monde. Les enquêteurs le soupçonnent d’avoir divulgué à Epstein des documents confidentiels contre rémunération, ce qu’il nie.

Le nom de Windhorst apparaît même dans les Epstein files dévoilés par le ministère de la Justice étatsunien. En 2013, Mandelson sonde le pédocriminel : « As-tu déjà entendu parler d'un financier allemand du nom de Lars Windhorst ? ». Cinq ans plus tard, un intime d’Epstein, Mark Lloyd, lui dresse un portrait élogieux de l’investisseur : « Il y a un jeune entrepreneur allemand, Lars Windhorst, qui souhaiterait vous rencontrer à votre convenance. Son parcours est atypique : il a connu deux faillites, mais il est de nouveau sur la bonne voie. Je l'apprécie et je pense que vous l'apprécierez également », décrit Lloyd, enthousiaste. « Par ailleurs, Lars a récemment rencontré Les Wexner [ex-patron de Victoria’s Secret], à la demande de ce dernier, afin de discuter du récent rachat de la société de lingerie La Perla. Si cela vous convient, faites-le moi savoir et je serai ravi de vous présenter.» La rencontre n’a jamais eu lieu, à en croire les démentis de Windhorst dans la presse économique.

Dès 2013, Peter Mandelson évoque Lars Windhorst auprès de son bon ami Epstein.
Image Ministère de la Justice étatsunien
En 2018, alors qu’Epstein s’intéresse à l’industrie du luxe et de la mode, son ami Mark Lloyd veut lui présenter un jeune allemand, Lars Windhorst.
Image Ministère de la Justice étatsunien

En revanche, la justice britannique a bien condamné l’homme d’affaires à 18 mois de prison avec sursis le 30 mars dernier dans une affaire financière. Les autorités l'associent également à la rocambolesque affaire H2O, du nom d’une société d’actifs français qui avait trop largement investi dans le business de l’Allemand tout en cachant ses liens avec les dirigeants du fonds. Sous pression des autorités financières, Windhorst et H2O s'engagent à rembourser 250 millions d’euros aux épargnants lésés en 2024. Ancien actionnaire du club du Hertha Berlin, l’investisseur accumule en outre depuis des années les procédures pour insolvabilité en Allemagne, en Suisse, en France et en Californie, comme l’a recensé la lettre d’information sur le luxe Glitz.

Management de transition et « leçon d’économies pour tous »

Loin des aventures judiciaires de leur actionnaire et propriétaire, et dans l’attente de la décision du tribunal de commerce, la petite cinquantaine de salariés de Wild Bunch subit la férule du nouveau président, David Desplas. Ancien directeur financier de l’entreprise, promu à la faveur du redressement judiciaire, l’homme mène depuis presque vingt ans une carrière de « manager de transition ». Un terme élégant pour désigner celui qui « accompagne la transformation d’une entreprise». En interne, la dizaine de salariés interrogée par Blast vivent cet accompagnement comme « un enfer ». « Il fait sauter toutes les vacances, même celles posées depuis des mois, quand il s’en accorde lui-même, et il met une pression folle sur les équipes » témoigne l’un d’eux. « On a l’impression que la direction cherche à faire craquer le maximum de monde pour que l’entreprise soit à l’os », pointe un autre.

Selon les informations de Blast, la direction a également supprimé des bonus pourtant contractuels. Elle pratique aussi des brimades en réunion, convoque à des entretiens préalables à des licenciements pour faute grave avant de les annuler, impose des rendez-vous présentiels les jours de télétravail, formule des accusations de violence, répond aux messages d’un « non » lapidaire et sans explication, quand elle avait formulé un « oui » à l’oral.

Les comptes rendus récents du comité social et économique (CSE), que Blast a pu consulter, illustrent la philosophie de ce management de transition. À la question des élus du personnel sur le paiement des bonus, Desplas répond ainsi tout en douceur : « Les objectifs n’ont pas été atteints. Une petite leçon d’économie pour tous : avant de distribuer, il faut gagner de l’argent, ce qui n’a pas été le cas en 2025. »

La vie d’Adèle, l’une des Palmes d’or de Wild Bunch.
Image DR

Les gens fuient la boîte

Les conséquences sont là, chiffrées et documentées. Selon le décompte du syndicat des professionnel·les des industries de l'audiovisuel et du cinéma CGT (Spiac-CGT), trois des 42 salariés ont déposé des requêtes aux prud’hommes pour harcèlement moral, six se trouvent en arrêt maladie pour les mêmes raisons, et deux ont fait part de pensées suicidaires. Des salariés d’une trentaine d’années se voient même prescrire des mi-temps thérapeutiques ou des certificats d’incapacité de travail, tant le climat est devenu délétère. Certains services tournent en roue libre : 80% de leurs membres manquent à l’appel pour raisons de santé. « Et cela, sans compter les départs et démissions des gens qui n’en pouvaient plus et qui ont fui la boîte », soupire un employé. En avril 2025, Wild Bunch comptait encore 53 salariés, soit onze de plus… « On est face à une direction qui se moque des règles. » Plusieurs salariés l’ont même entendu avancer que son objectif, durant le redressement judiciaire, serait de contracter au maximum les effectifs.

La médecine du travail, alertée, exige des explications à la direction. L’inspection du travail, que Blast a contactée, affirme avoir été saisie. Malgré ces signaux, ni Desplas ni la mandataire judiciaire ne modifient leur cap : ils privilégient la restructuration de la dette et la recherche de repreneurs ou d’investisseurs, au détriment du volet social.

Le prêt mystère qui a provoqué la chute

Devant le CSE, Me Marine Pace, l’administratrice judiciaire, dresse un bilan sans fard. La cessation de paiement chiffre le passif à 124 millions d’euros, dont 110 millions de créances détenues par l’actionnaire lui-même, le fameux Lars Windhorst. Un point, toutefois, a fait tiquer les salariés. À l’été 2025, le financier d’outre-Rhin aurait ponctionné la trésorerie de la société de plusieurs millions. « Il a siphonné les comptes de près de 3,5 millions d’euros », croit savoir un salarié. Windhorst aurait en effet demandé un prêt à court terme à Wild Bunch, en s’engageant à le rembourser.  La présidente Sophie Jordan, ancienne missi dominici de Nasser al-Khelaïfi au PSG et à BeinSports, et le directeur financier David Desplas, valident l’opération malgré ses risques évidents. Ces risques se matérialisent : l’argent ne réapparaît jamais, ce qui contribue notamment à placer la société sous tutelle judiciaire. Le CSE a confirmé ce scénario.

« Quid de l’argent récupéré indûment par notre actionnaire cet été, en partie cause du RJ [redressement judiciaire] ? », interpellent les élus du personnel. Loin de les contredire, David Desplas et Marine Pace se veulent rassurants quant à ce qui constituerait un abus de bien social : « Une mise en demeure a déjà été envoyée pour le remboursement de la somme prélevée. Une mesure de recouvrement va être mise en place et un signalement au procureur a été fait [sic] », répondent-ils. Mais le parquet de Paris, contacté par Blast, assure ne pas avoir reçu une telle alerte.

Qui pourrait reprendre Wild Bunch ? Pendant tout le Festival de Cannes, un nom a circulé avec insistance, dans les couloirs, chez les nombreux créanciers et parmi les ayants droit du catalogue : Mediawan. Le groupe de Pierre-Antoine Capton s’est-il porté candidat ? Un de ses dirigeants répond avec prudence : « On regarde le dossier, mais c’est très compliqué en l’état actuel des choses ». Une phrase qui dit tout sans trancher.

Soupçon de harcèlement moral, casse sociale, flou financier autour d’un investisseur qui cumule les affaires judiciaires en Allemagne, en Suisse et à Londres, et l’ombre d'Epstein qui plane sur le tout. Le script de l’avenir de Wild Bunch reste à écrire. Mais il réunit déjà tous les ingrédients d’une équipée sauvage.

Malgré nos appels, mails et relance, David Desplas, sa responsable des ressources humaines Pauline Vasseur et Marine Pace n’ont pas répondu à nos sollicitations. Pas plus que Lars Windhorst. Une quinzaines de salariés et d’anciens salariés de Wild Bunch ont été interrogés, ils ont tous requis l’anonymat.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon