
En plein festival de Cannes, Vincent Bolloré est devenu furieux après la publication d’une pétition dénonçant son emprise sur le milieu. Les signataires ont été promis à l’excommunication pure et simple, façon McCarthy. Alors face aux menaces, après avoir émis un petit grognement, la croisette est revenue à son habituelle turpitude.
Le récit est en général lissé le plus possible, presque écrit d’avance. Tout le petit milieu cinématographique mondial se réunit au soleil, face à la mer, pour enchaîner les visionnages de films et les soirées mondaines. Aucune forme de tension ne traverse l’assistance, pas de politique, surtout. L’honneur est à l’art, le grand, et le conflit, quand même un petit peu là, n’est réservé qu’à la seule question des lauréats : qui obtiendra, cette fois-ci, la précieuse Palme d’or ?
Bien sûr, dans le même temps, les coulisses sont tout autres. Des petites mains précaires se démènent pour que tout se passe sans encombre, des gens se font la guerre pour obtenir des places dans les salles, des acteurs et producteurs inconnus cherchent désespérément à nouer des contacts dans ce milieu fermé sur lui-même, porté par le rêve. Mais tout ça forme un équilibre. Savamment orchestré, pour que la violence qui traverse l’existence de ceux d’en bas n’asperge pas la superbe du tapis rouge, des smokings et des robes haute-couture. Comme une pièce de théâtre. Et en général, ça marche bien.
Sauf que cette année, pour l’édition 2026, des revendications sont venues rayer le disque. Quelques semaines après l’affaire Grasset, Vincent Bolloré s’est encore mis en rogne, cette fois parce qu’il a été l’objet d’une pétition. Signée par des gens du cinéma, pour dénoncer le contrôle par le magnat d’extrême droite d’une bonne partie du milieu, de la production à la distribution, et ponctuée d’une question simple : « Voulons-nous prendre le risque que demain ne soient plus financés que des films de propagande au service d’une idéologie ? » Plus de 600 personnes ont dans un premier temps apposé leur nom. Dont acte, Maxime Saada, bras droit de Bolloré, a réagi six jours plus tard : Canal + refusera désormais de financer les projets de celles et ceux qui se sont joints à cette diatribe. Depuis, dans un ingénieux mélange de tartufferie et de grotesque, la croisette tente bon an mal an de stopper l’hémorragie.
Cette tribune, signée d’abord par 600 personnalités, rejointes ensuite par plus de 2000 signataires supplémentaires, résume ainsi la chose : « En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif. » Tout en reconnaissant, en parallèle, la contradiction au cœur du système dans lequel ils évoluent : « Nous dépendons aujourd’hui, à des degrés divers, pour nos projets autant que nos salaires, de l’argent de Vincent Bolloré, mais nous voulons sortir ensemble du silence imposé insidieusement à notre secteur. » Commençons donc par reconnaître ce qui doit l’être : en un espace réduit de quelques phrases, ce texte désigne l’éléphant au milieu de la pièce avec pertinence et justesse. Et ne tremble pas devant la prononciation du juste phénomène qui pointe bien plus que le bout de son nez : le fascisme.
Parmi les principaux signataires, on a dès lors pu retrouver, sans beaucoup de surprise, des habitués de l’exercice. Ainsi de Swann Arlaud, acteur star qui n’a pas hésité à pourfendre l’extrême droite au moment de la dissolution de l’Assemblée nationale, en juin 2024, et qui ne s’est pas dérobé à son geste anti-bolloréen sous la pression. D’Adèle Haenel, actrice ayant préféré renoncer à une carrière promise comme mirifique pour rester fidèle à ses engagements, notamment contre les violences sexistes et sexuelles, d’Arthur Harari, qui avait déjà pris la parole dans la presse auparavant et qui, lui aussi, a réaffirmé, avec quelques circonvolutions néanmoins, l’intérêt de « nommer le réel ». On retrouve aussi Raymond Depardon et Claudine Nougaret, couple à l’origine de superbes documentaires sur la justice, la ruralité ou la psychiatrie, dont l’engagement semble découler de l’évidence du monde.
Surtout, ça a été beaucoup moins dit, en parallèle de ces personnalités déjà reconnues comme plutôt « de gauche », la liste des signataires a donné à voir toute une partie des coulisses. Celles et ceux que l’on ne voit jamais : ingénieurs du son, monteurs, assistants de mise en scène, ou autres perch(wo)mans. Qui se révèlent donc prêts à s’opposer frontalement au risque que fait peser l’extrême droite sur la vie de tout un chacun, et ce quitte à fragiliser encore plus leurs positions, pour une bonne partie d’entre eux sans doute déjà tout à fait précaires. Ce sont elles et eux qui, au final, portent véritablement le texte.
La tribune anti-Bolloré tant polémique vient donc dans un premier temps nous rappeler un état de fait, déjà bien connu : les petits sont plus prompts à s’engager que les puissants. Constat dont découle logiquement une question : où sont passés les autres ?
Tous celles et ceux qui ont choisi de ne pas suivre l’initiative, c’est-à-dire la quasi-totalité des grandes stars du milieu, on les a retrouvés, en filigrane, pendant le déroulé du festival. Sans doute faudrait-il commencer par l’évidence qui a fait tant parler, l’esquive de Gilles Lellouche et avec lui du réalisateur du film « Moulin », relatant la vie de Jean Moulin, résistant héroïque contre les nazis qui sera torturé jusqu’à la mort. László Nemes, le cinéaste hongrois à la direction du film, a ainsi refusé de « commenter la politique française », avant d’ajouter : « Pour moi, la liberté individuelle, c'est le plus important. Et je crois que c'est le message de Jean Moulin. » Soit une manière quelque peu originale de comprendre ce qu’a été la Résistance en réussissant, prouesse certaine, à dépolitiser ce qui ne peut intrinsèquement pas l’être. Puis Gilles Lellouche, interrogé par France Inter quelques jours plus tard, a jugé que « deux injustices » se faisaient face dans cette affaire de tribune anti-Bolloré, et qu’il en était d’un « gâchis ».
Un sillon de tempérance, donc, qui a aussi été suivi par d’autres, façon entremetteurs. L’actrice Sara Giraudeau a par exemple déclaré, devant les caméras de Konbini : « Ce sont des réactions aussi à chaud (…). Il faut que chacun fasse des compromis de chaque côté. » Du même acabit que le réalisateur Pierre Salvadori, qui a jeté au pilori ses collègues contestataires en appelant à « mettre les égos de côtés » et réunir « tout le monde autour d’une table ». Et ce tout en répondant, presque d’un même geste, aux questions posées par le Journal du dimanche, titre d’extrême droite propriété de Vincent Bolloré.
Puis certaines personnalités du petit milieu du cinéma, enfin, au-delà des défausses et autres absurdités, ont posé carte sur table. Sur X, Dominique Farrugia, célèbre producteur des premières années Canal et ex-membre des Nuls, s’est par exemple délesté d’un chaleureux et vibrant message de soutien à l’égard de Maxime Saada, bras droit de Bolloré et président du directoire du groupe Canal +. Matthieu Kassovitz, acteur prolifique et réalisateur du classique « La Haine », a jugé pour sa part que Canal + « faisait très bien son boulot ».
Pour résumer : nous serions donc, supposément, face à une fracture du milieu. Un triangle entre Canal +, d’une part, la petite avant-garde signataire de la tribune, d’autre part, et enfin le ventre mou, c’est-à-dire la majorité des grands noms, bercés entre le grotesque et l’apathie.
C’est du moins cette histoire-là qui a été raconté pendant tout le déroulé du festival. Dans un mélange de stupéfaction, de retenue de souffle et de rebondissements, que les médias se sont fait le plaisir de relater à grands coups de feux d’artifice. Extraits choisis : « La tribune anti-Bolloré enfle et met Cannes dans l’embarras » partage Télérama ; « Le bras de fer continue (…), et la Croisette ne s’amuse plus » nous explique Le Temps ; « Le cinéma français au bord de la fracture » du côté de Public Sénat ; « Bras de fer avec Bolloré : à Cannes, les nerfs à vif » titre un édito de Libération. Le tout avant que Le Monde, journal dit de référence, vienne calmer le jeu façon maître sioux, en jugeant que cette lutte « n’est une bonne nouvelle pour personne, tant un cinéma appauvri par des contingences idéologiques perdrait en attractivité, en France comme à l’étranger. », avant d’ajouter, dans un paternalisme éhonté, que « les signataires auraient gagné à se cantonner à cette fonction de lanceurs d’alerte, sans clouer au pilori leur principal financeur ». Ce qui se passe, sans aucun doute, de quelconque commentaire.
Mais logiquement, parce que c’est leur rôle et que l’affaire ne cessait d’enfler, les responsables institutionnels du secteur sont ensuite venus ajouter leur grain de sel, pour refermer la brèche. Et encore une fois, le simple recopiage du matériau brut est assez effarant pour ne pas avoir à en rajouter : « Attention aux prophéties autoréalisatrices » et « je ne me retrouve pas dans les faits qu’ils dénoncent » a réagi Gaëtan Bruel, directeur du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), à propos de la tribune anti-Bolloré. Marie Masmonteil, responsable au Syndicat des producteurs indépendants (SPI), a elle jugé l’alerte « inappropriée dans le contexte actuel », avant d’ajouter que « les signataires crient avant d’avoir mal ». Et c’est au final la ministre macroniste Catherine Pégard qui, dans l’exercice de la tasse d’eau tiède, s’en est peut-être le mieux sortie : « Je regrette que la réponse, disproportionnée à tout le moins, apportée aux inquiétudes bien réelles qui se sont exprimées, les avive » a-t-elle déclaré, à propos de la communication de Canal +. Côté Festival de Cannes, silence radio pour Thierry Frémeaux, délégué général. Pierre Lescure, directeur, s’est quant à lui simplement fendu d’un tweet pour défendre Gilles Lelouche.
La déflagration s’est donc, finalement, arrêtée nette sur le mur. Dans un mélange de lâcheté, de nombrilisme et de compromission, le monde du cinéma ne s’est en rien fracturé : il a au contraire d’abord fait corps sur lui-même, à l’unisson, pour maintenir la tambouille en vie face à la menace de coupure du robinet. Faut-il les comprendre : Canal + est le premier de leur financeur et aucune marge de manœuvre n’existerait dès lors.
Cet argument, qui poserait Vincent Bolloré comme quelqu’un de trop gros pour être attaqué, a formé la petite musique de fond. Et Maxime Saada, son sous-fifre, en a donc allégrement profité en menaçant d’arrêter de soutenir certains projets, équivalent supposé d’une déclaration de guerre nucléaire. Mais tout ça a sciemment fait fi d’une réalité des plus élémentaires, pourtant rabâchée depuis près de deux siècles : le cinéma est une industrie et, comme toutes les autres, rapporte de l’argent grâce au travail de celles et ceux qui la composent.
Transposons dans le monde réel de la vie normale : une entreprise se confronte à la menace d’une grève de la part de ses salariés, mécontents de la manière dont elle fonctionne. La direction répond : nous couperons les salaires de tous ceux qui se sont exprimés en défaveur de la direction. Les salariés rétorquent : d’abord c’est illégal, puis, par ailleurs, si c’est comme ça, qu’à cela ne tienne, nous couperons l’intégralité de l’usine. La définition du rapport de force, en somme, et du principe même de la lutte des classes. Celle qui fait l’histoire depuis la révolution industrielle.
Alors même qu’un durcissement de la lutte était tout à fait souhaitable, bien sûr, mais aussi organisable, le monde du cinéma a donc choisi de tuer la colère dans l’œuf. En conscience, de manière calculée, rejouant la classique partition des « deux extrêmes » qui s’opposeraient.
Entièrement oublié, dès lors, que le groupe Canal +, en dépit des obédiences extrêmes droitières de son PDG, est encore soumis à quelques obligations contractuelles, notamment quant à la « diversité » des films qu’il finance. Que Canal +, là encore comme toute autre industrie, est d’abord guidé par le profit et les règles qui l’encadrent, et donc que les financements d’œuvres cinématographiques suivent des logiques surtout commerciales, et non pas, comme beaucoup essaient aujourd’hui de le faire croire, philanthropiques (1). Qu’il est par ailleurs proprement illégal de discriminer des personnes à l’embauche pour leurs engagements politiques supposés. Puis par-dessus tout, car il semble malheureusement utile de la rappeler, qu’il n’est pas nécessaire de rentrer dans des finesses juridiques ou autres soucis d’équilibre façon « juste milieu » pour combattre une menace proprement fasciste : il en est d’un simple devoir moral.
(1) Canal + finance « L’histoire de Souleymane », film présenté désormais comme un totem pour s’innocenter de toute ingérence, d’abord parce que ça rapporte de l’argent. Et non pas, évidence des évidences, par empathie profonde et sincère pour l’infâme niveau de violence qui ponctue la vie des personnes réfugiées.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret