Yasmina Tellal, victime du travail dissimulé : « Je me bats pour des miettes » ?

Yasmina Tellal, victime du travail dissimulé : « Je me bats pour des miettes » ?

Laboral Terra est une entreprise d’intérim espagnole spécialisée dans le domaine agricole. Elle propose notamment de la main d’œuvre détachée aux exploitations françaises. Supposément légale, cette pratique entraîne de nombreuses dérives dont Yasmina Tellal a été une des victimes. Des préjudices aujourd'hui difficiles à faire reconnaître par la justice. Reportage à la cour d'appel de Nîmes.

« On est déjà des victimes de Laboral Terra, maintenant on va être des victimes de la justice », déclare Yasmina Tellal à la sortie du tribunal. L’ancienne ouvrière agricole de cette entreprise de travail temporaire espagnole qui fournissait de la main d’œuvre aux exploitations agricoles françaises ne décolère pas. L’audience du 22 mai à la cour d’appel de Nîmes constituait une nouvelle étape dans un combat judiciaire engagé depuis sept ans pour dénoncer des contrats frauduleux, des conditions de travail inhumaines, l’absence de protections sociales et même des agressions sexuelles.

Las, la juge semblait surtout soucieuse d’écourter la séance, malgré la gravité des faits. Quant aux gérants de Laboral Terra, ils étaient absents… tout comme leur avocat. Ce couple a déjà été condamné à 5 ans de prison (dont deux ferme) pour travail dissimulé. Ils n’ont jamais été incarcérés. « Je pense qu’ils ont fait appel pour gagner du temps et liquider tous leurs biens en Espagne », estime Yasmina Tellal. Une stratégie d’évitement judiciaire fréquente dans ce type d’affaires.

Banderole affichée devant le palais de Justice de Nîmes pour dénoncer la traite des êtres humains dans le système de détachement agricole.
Image Charlie Delboy / Blast

Dans la salle d’audience, elle reste calme et concentrée, à l’écoute de chaque mot prononcé, entourée d’une dizaine de soutiens. « C’est le genre d'affaires que la cour a déjà eu à connaître, avec des travailleurs non régularisés », a déclaré la juge en préambule. Une affirmation erronée : Yasmina Tellal et ses collègues étaient embauchés sous le régime du travail détaché, un dispositif européen permettant à une entreprise d’envoyer temporairement un salarié travailler dans un autre pays de l’UE tout en restant soumis au droit social du pays d’origine. En toute régularité. En théorie légale, ce mécanisme est souvent utilisé pour contourner les droits sociaux locaux. Le podcast de Blast « Travailleurs détachés : les dessous d’une exploitation » revient sur ces dérives systémiques.

Sous la pression d’une juge décidément pressée d’écourter l’audience, l’avocate de Yasmina Tellal résume rapidement les faits : de 2012 à 2017, sa cliente a enchaîné les missions dans des exploitations agricoles du sud de la France, souvent sans contrat clair, sans jour de repos, ni déclaration aux organismes sociaux. Son accident de travail de 2016, sur un chantier de conditionnement de fruits, n’a jamais été déclaré. Elle souffre aujourd’hui de séquelles physiques et psychologiques comme les quatre autres plaignants impliqués dans l’affaire.

L’audience civile de ce jeudi portait sur les indemnités que les dirigeants doivent verser à aux cinq plaignants : au total, près de 100 000 euros sont dus aux quatre travailleurs détachés, soit environ 25 000 euros par plaignant. Le tout fait l’objet d’un appel des dirigeants de l’entreprise espagnole, qui n’ont pas transmis leurs conclusions. « C’est dans la continuité de leur comportement lâche depuis le début de la procédure », estime l’avocate de Yasmina Tellal. La juge, expéditive, a rapidement clos les échanges, laissant peu de temps à la partie civile pour s’exprimer. Le délibéré sera rendu le 19 juin.

Le cas de ces derniers est loin d’être isolé. « On est cinq à porter plainte, mais en réalité on est des centaines concernés par ce système », affirme-t-elle. Beaucoup n’ont pas osé porter plainte : peur de perdre leur emploi, de subir des représailles ou faute de connaître les démarches à entreprendre dans le système judiciaire français. Yasmina Tellal témoigne également de pressions et d’intimidations pour se taire.

Plus que de l’argent, elle attendait une reconnaissance des violences subies. Le harcèlement sexuel et moral, la traite d’êtres humains, n’ont jamais été qualifiés pénalement. Le parquet avait choisi de limiter les poursuites aux infractions de travail dissimulé en ignorant les faits les plus graves. « J’ai vu ma vie depuis 2012 être résumée en 5 minutes, on n’a pas eu le temps d’expliquer les vrais sujets », a ajouté la plaignante, pointant le manque de considération de la part de la justice pour la parole des victimes.

Echange entre Yasmina Tellal et Maître Alicia Busto avocate des parties civiles, à la sortie de l’audience.
Image Charlie Delboy / Blast

Yasmina Tellal avait été reconnue comme lanceuse d’alerte par les autorités. Constituée partie civile dès l’instruction, elle n’avait pourtant jamais été convoquée à l’audience pénale, au cours de laquelle seuls l’État et la MSA, alors parties civiles, avaient été entendus. « La chose la plus importante, qui a eu un impact sur nous, ce sont les harcèlements qui ne sont pas reconnus. La juge n’a pas fait son travail, je suis en rage à cause de ça. J’ai aidé l’État pour cette affaire ! », exprime-t-elle avec colère.

Dans les archives de cette affaire, les conclusions rappellent la rigueur de la plainte initiale, les preuves apportées, les tentatives de faire valoir d’autres infractions. En vain. La première plainte n’incluait pas les violences sexuelles, ce qui a rendu leur reconnaissance judiciaire presque impossible. La juge n’a pas entendu les plaignants sur ces aspects et a refusé de les auditionner. « Ce sont des mauvais signaux, pour moi une silenciation de leur parole », regrette une membre du Collectif de défense des travailleurs étrangers dans l’agriculture (CODETRAS) venue soutenir Yasmina.

Banderole pour dénoncer les agressions sexuelles dans le système de détachement agricole.
Image Charlie Delboy / Blast

Aujourd’hui, elle vit avec une sclérose en plaques, des problèmes hépatiques mais une détermination intacte. Elle envisage de poursuivre jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme si les procédures pénales en France ne permettent pas de faire reconnaître l’ensemble des préjudices. Un autre procès l’attend aux prud’hommes en octobre, où elle espère obtenir des indemnités plus substantielles.

Devant une cinquantaine de soutiens rassemblés à la sortie du tribunal, la voix assurée, Yasmina Tellal s’est adressée à celles et ceux qui l’accompagnent depuis le début : « On est venus en France pour travailler, pas pour donner notre corps. Aujourd’hui, chacun d’entre nous doit vivre avec ses séquelles, mais grâce à vous je vais aller le plus loin possible dans cette affaire ».

Yasmina Tellal à la sortie de son audience, devant une cinquantaine de soutiens venus se mobiliser autour de son combat.
Image Charlie Delboy / Blast

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret