Rodolphe Saadé : un empire médiatique ami du pouvoir

Rodolphe Saadé : un empire médiatique ami du pouvoir

Il n’a fallu que trois ans à Rodolphe Saadé pour devenir un poids lourd des médias français. En 2022, le milliardaire marseillais rachète La Provence. En 2023, il s’offre La Tribune. Puis il met la main sur BFMTV et RMC, avant de racheter Brut. Mais que compte-t-il faire de ce nouveau pouvoir ?

Si l'information de L'Express est exacte, elle a de quoi troubler. Selon l'hebdomadaire, Rodolphe Saadé aurait proposé, cet été, un million d'euros par an à Pascal Praud pour le faire venir sur BFMTV et RMC, deux chaînes dont le milliardaire marseillais est désormais propriétaire. Proche de Vincent Bolloré, l’animateur aurait refusé l’offre. Le groupe BFM a, bien sûr, démenti ces informations. Dans la même veine, plusieurs sources internes au groupe BFM affirment que Léa Salamé aurait reçu, avant qu’elle ne reprenne le 20 heures de France 2, une proposition à 1,5 million d’euros par an, assortis d'un contrat de coproduction. Le contraste est frappant entre deux figures médiatiques aux profils opposés. Mais dans la course à l'audience, l’argent générée par cette dernière n’a, semble-t-il, pas d'odeur.

Une certitude s’impose : Rodolphe Saadé est prêt à faire chauffer son carnet de chèques pour bâtir, consolider et étendre son empire médiatique. La trajectoire impressionne autant qu’elle interroge. Après le rachat de BFMTV et RMC, il y a 18 mois, le milliardaire accélère encore. En septembre dernier, il rachète l’hebdo aéronautique Air&Cosmos. Il reprend ensuite le média en ligne Brut, qui cumule plus de deux milliards de vues par mois et attire les jeunes générations. Rodolphe Saadé entre ainsi de plain-pied dans le petit cercle des milliardaires qui fait main basse sur l'information en France, au point de poser une menace très concrète pour la liberté de la presse.

Sans dresser ici la liste exhaustive de ces « médiardaires », on notera qu'avec Vincent Bolloré, Martin Bouygues, Bernard Arnault et Rodolphe Saadé, quatre grandes fortunes contrôlent désormais trois des quatre chaînes d'information en continu (CNews, LCI et BFMTV), la quasi-totalité de la presse économique (Les Échos, Investir, Challenges, La Tribune et Capital), et toute l’information dominicale (Le JDD, La Tribune Dimanche, Le Parisien week-end). 

La quête du profit n’apparait clairement pas comme l'objectif prioritaire. Pour bâtir son empire médiatique, Rodolphe Saadé accepte de perdre de l’argent. Beaucoup d’argent. Un an seulement après le rachat de RMC et BFMTV, la valeur de ce pôle audiovisuel a été dépréciée de 250 millions d'euros dans ses comptes. Il faut dire que le chèque de 1,55 milliard d'euros versé à Altice en juillet 2024 a semblé largement surpayé, tout comme les 300 millions mis dans les cinémas Pathé, ou les 80 millions déboursés pour l'achat de La Provence. Mais qu’importe. « 80 millions ? C'est le prix d'un moteur de porte-conteneur », relativise un proche de la direction. Et la facture ne s'arrête pas là. Selon le site L'Informé, ses activités dans la presse (La Provence, Corse Matin, Latribune.fr et La Tribune Dimanche) ont cumulé 46 millions d’euros de pertes en 2024. Certes, au regard de la puissance de CMA CGM et ses 55 milliards d’euros de chiffre d'affaires, ces sommes pèsent peu. Pourtant, la question s’impose, lancinante : qu’est-ce qui justifie de telles dépenses ? Que vient réellement faire Rodolphe Saadé dans les médias ? 

Le storytelling de l’héritage familial

Plusieurs lectures se superposent. La première se veut rassurante. Elle propose une interprétation purement industrielle, fondée sur la diversification, et donc présentée comme inoffensive. Chez l'armateur, un porte-voix l'assure : « Il est vraiment passionné par le secteur ». D'ailleurs, CMA Média, la filiale qui regroupe toutes ces activités, est détenue en direct par la famille Saadé à hauteur de 20%, via leur holding Merit, et c'est l'épouse de Rodolphe Saadé, Véronique Albertini Saadé, qui en assure la présidence. Selon un proche de la direction de CMA Média, la télé et les journaux constitueraient avant tout, pour le milliardaire, un moyen de jeter des paillettes dans la vie de ses héritiers. Rodolphe Saadé, croit savoir cette source, « voudrait offrir à ses deux enfants et trois neveux et nièces la possibilité de piloter des activités plus glamours que les porte-conteneurs ». Le glamour, donc. Et, toujours selon cette version, cette offensive de Rodolphe Saadé n’aurait rien à voir avec un projet idéologique à la manière de Vincent Bolloré, qui impose une ligne politique assumée, ni avec la stratégie de Bernard Arnault, qui utilise ses journaux pour défendre ses intérêts économiques, mettre en avant ses marques ou attaquer ceux qui les menacent. On se souvient qu’Arnault avait qualifié l’économiste Gabriel Zucman de « militant d'extrême gauche ». Saadé, lui, n'aurait aucune arrière-pensée. Une explication qui, au regard des sommes engagées et des enjeux politiques colossaux liés au contrôle de l’information, peut prêter à sourire. 

Au service de ses intérêts

Une autre lecture, plus réaliste, domine dans les milieux d’affaires et chez les observateurs de l’économie des médias : la théorie de l’influence. Jean-Marie Messier, conseiller du groupe, ancienne gloire du CAC 40 reconvertie en banquier d'affaires, résume cette logique en un mot : le « goodwill ». Ce jargon désigne le fait d’accepter de surpayer un bien lorsque la « survaleur » permet d’obtenir, à terme, des avantages décisifs. Traduisons : l'argent que Rodolphe Saadé consent à perdre en payant trop cher ses acquisitions se trouve largement compensé par les gains indirects qu'il en retire grâce à son influence politique. Concrètement, ce levier peut lui servir à convaincre, à dissuader, ou simplement à s’assurer que le pouvoir ne viendra pas entraver ses affaires. Voire qu’il les protègera, comme la niche fiscale dont bénéficient les armateurs et que les élus macronistes ou LR défendent bec et ongles à l'Assemblée nationale (lire notre article).

Au sein des rédactions du groupe CMA Média, les journalistes prêtent à ces investissements médiatiques une autre finalité, non exclusive du pouvoir d'influence. En rachetant successivement RMC BFM, La Tribune, La Provence, Brut ou encore Corse-Matin, Rodolphe Saadé se serait mis au service d’Emmanuel Macron afin de contenir l’offensive médiatique de Vincent Bolloré, devenu l’un des adversaires frontaux du président et l’ardent promoteur d'une union des droites jusqu'aux extrêmes. Et ce dans un contexte de rareté des fréquences de la TNT, où chaque canal compte. 

Bolloré et Macron sont « deux grands hommes »

Certains éléments viennent toutefois nuancer cette lecture. Le rachat de La Provence, sur ses terres marseillaises, coulait de source. Saadé ne voulait surtout pas se faire doubler par Xavier Niel — un patron également réputé proche de Macron —, déjà propriétaire de Nice-Matin et, avec d’autres, du Monde. « Est-ce que Marseille a vocation à devenir une filiale de Nice ? », avait lancé Saadé aux journalistes du quotidien pour emporter leur adhésion. Autre bémol : en novembre 2024, Rodolphe Saadé s’est associé à Vincent Bolloré et Bernard Arnault pour racheter l’ESJ-Paris, l'École supérieure de journalisme (non reconnue par la profession). Une manière d’agir en amont, sur les réflexes professionnels de futurs leaders d'opinion. Comme preuve de divergence idéologique avec le tycoon breton, on peut faire mieux. D'autant que l'équipe placée à la tête de l’école ne laisse guère de place au doute : elle dessine une orientation tout sauf neutre. L’ESJ-Paris est présidée par Vianney d'Alançon, gestionnaire du parc à thème le Rocher Mistral, dans les Bouches-du-Rhône, surnommé « le Puy du Fou provençal ». L’homme, qui a décliné notre demande d'entretien, soutient la fondation anti-avortement Jérôme Lejeune et promet de développer une « école libre qui crée des hommes libres ». Des hommes surtout libres d’accompagner des idées situées à droite de l’échiquier politique, voire à l'extrême droite, comme le suggère la composition du comité pédagogique. On y retrouve en effet : Sonia Mabrouk, la présentatrice de CNews qui alerte régulièrement sur l’épuisement d’une civilisation occidentale minée par le « wokisme », conspue le port du voile et défend les racines chrétiennes de la France ; Donat Vidal Revel, le directeur général d'Europe-1, qui a confié le service politique de la radio au journaliste d’extrême droite Louis de Raguenel, transfuge de Valeurs actuelles ; Olivier Babeau, professeur de gestion et porte-voix ultralibéral du patronat ; Guillaume Roquette, directeur du Figaro magazine, lui aussi passé par Valeurs actuelles, ou encore Franz-Olivier Giesbert, éditorialiste au Point, dont les chroniques décrivent régulièrement une France « avachie », en déclin, et qui agite le spectre d’une Europe islamisée. CMA Media nous indique ne pas intervenir dans la gestion opérationnelle de l'école. Mais l’orientation politique marquée de ceux qui la dirigent, peu ouverte au pluralisme, pose une question centrale : quelle ligne éditoriale se dessinera, à terme, dans les médias du groupe Saadé ? Entendu à huis clos le 27 mars 2024 par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur l’attribution des fréquences TNT, le milliardaire a joué profil bas, selon le ressenti de l’un des députés interrogés par Blast. Sans renoncer pour autant à dérouler sa partition. « Vous m’avez demandé si j’étais "le chouchou d’Emmanuel Macron "ou "l’anti-Bolloré". Je les apprécie tous les deux, ce sont deux grands hommes. Mais je suis Rodolphe Saadé, PDG de CMA CGM, qui est en train de développer son pôle média. C’est tout », a lâché le nouveau Mogul, avant de se dévoiler un peu plus : « La ligne éditoriale de BFMTV nous convient. Nous la suivrons en y ajoutant les valeurs du groupe, qui sont des valeurs universelles qu’Altice Media applique aussi. » Interrogé de nouveau en septembre par des députés sur ce sujet sensible, Rodolphe Saadé a voulu se montrer rassurant : « Les journaux ou chaînes de télévision qu’on a rachetés ont une indépendance, ce sont des journaux qui sont nuancés, qui offrent le pluralisme » a-t-il assuré. Puis il a insisté, comme pour se démarquer de Vincent Bolloré : « Je ne m'immisce pas dans leur ligne éditoriale ». Du pluralisme, donc. De la nuance. Et des journalistes libres. Mais que disent ceux qui travaillent dans ces rédactions ? Cette indépendance promise se vérifie-t-elle réellement à l’intérieur des médias du groupe Saadé ? 

En tant que PDG, je ferai savoir que je n’apprécie pas qu’on dise du mal de mon groupe

À la Société des journalistes (SDJ) de BMFTV, on résume à Blast ce que le propriétaire attend, a minima, de ses rédactions : qu'elles « ne jouent pas contre leur camp ». Traduction immédiate : ne pas froisser les annonceurs, éviter les sujets susceptibles de nuire aux intérêts économiques du groupe et, surtout, ne pas exposer les activités de CMA CGM à des enquêtes trop offensives. Le patron a d'ailleurs fait savoir à ses équipes qu'il trouverait « très agressif » que les journalistes de CMA Media mènent des enquêtes sur son propre groupe. Il l’avait lui-même formulé sans détour lors de son audition en 2024 : « En tant que PDG, je ferais savoir que je n’apprécie pas qu’on dise du mal de mon groupe ». Plusieurs journalistes évoquent aussi une règle non écrite, suggérée plus qu’imposée, mais parfaitement comprise : ne pas contrarier le pouvoir politique. 

Les épisodes de friction avec les journalistes illustrent cette déférence du nouveau magnat des médias à l’égard des pouvoirs constitués. Et ils n'ont pas manqué. Mars 2024 : La Provence frappe fort avec ce titre sans détour à sa « Une » : « Il est parti et nous, on est toujours là ». Le journal raconte la visite surprise d'Emmanuel Macron à Marseille, censée incarner le combat contre le trafic de drogue avec un plan de reprise en main des points de deal, baptisé « Place nette XXL ». Sur le terrain, écrit le quotidien, le passage du chef de l’État laisse les habitants du quartier de la Castellane sceptiques, voire désabusés. La photo choisie pour illustrer l'article montre deux jeunes, de dos, assis sur un muret, face à une policière en patrouille.  Quelques heures à peine après la publication, Blast révèle un échange au sommet : Emmanuel Macron a téléphoné à Rodolphe Saadé, propriétaire de La Provence. À l’Élysée, un conseiller tente aussitôt de désamorcer la polémique : « Personne n'engueule Saadé au téléphone », assure-t-il. Le conseiller reconnaît toutefois que « le message est bien passé ». Très bien passé, même. Peu après, Le Monde révèle que Saadé a convoqué Gabriel d’Harcourt, le directeur de publication de La Provence, pour un recadrage appuyé. Le lendemain, le journal publie un piteux mot d'excuse à ses lecteurs. La suite s’enchaîne rapidement. La direction met à pied le directeur de la rédaction, Aurélien Viers, et le convoque à un entretien préalable de licenciement. Il est finalement évincé. Aujourd’hui, il travaille à Marianne

On ne gère pas les journalistes comme des marins

Cette crispation aurait inspiré cette réflexion à Tanya Saadé, la sœur de Rodolphe, en charge de la direction de la communication de l'armateur : « On ne gère pas les journalistes comme les marins. » Le message ne semble pas avoir été totalement intégré. En septembre dernier, Rodolphe Saadé s'est fendu d'un éditorial dans « son » journal, La Provence, alors même que la journée « Bloquons tout » venait frapper au pied de la tour CMA CGM, sur le quai d'Arenc. Et l'armateur d'appeler à la « concorde nationale » dans un plaidoyer qui ne pouvait que plaire au pouvoir macroniste. La section du Syndicat national des journalistes de La Provence dénonce aussitôt, dans un communiqué interne, « une confusion des genres qui pourrait discréditer l’indépendance que revendique la rédaction à l’égard des pouvoirs, quels qu’ils soient ». L'émoi gagne rapidement les autres sociétés de journalistes du groupe, qui n'entendent pas servir de « relais d'influence » à l'armateur. 

Autre dossier : l'Olympique de Marseille, avec lequel le propriétaire de La Provence entretient une proximité délicate à gérer, entre information et intérêts économiques. Principal sponsor du club, il doit ménager la chèvre et le chou. L’OM s'est d'abord plaint du traitement de l'affaire Adrien Rabiot (le joueur s'était bagarré dans les vestiaires avec un coéquipier) par le quotidien marseillais. Puis en septembre dernier, selon nos informations, le club a de nouveau reproché au journal un manque de soutien, en s’adressant directement à Jean-Louis Pelé, le directeur général du groupe La Provence. Ce coup de pression, Rodolphe Saadé ne l'aurait pas du tout apprécié. Mais il a rapidement calmé les choses : le contrat de sponsoring de CMA CGM avec l'OM a été prolongé jusqu'en 2028. Le fait que CMA CGM soit le principal sponsor du club n'a « pas d'impact, chacun fait son travail », nous assure le directeur de la rédaction, Olivier Biscaye. Il cite en exemple la « Une » publiée après la défaite de l’OM à Lille le vendredi 5 décembre : « L'OM en dessous de tout ».

À la télévision aussi, le Citizen Kane marseillais s'autorise quelques entorses à l'indépendance des journalistes dont il se dit pourtant le garant. À l'automne 2024, la direction de BFMTV décide de décaler à plusieurs reprises la diffusion d’un documentaire consacré à Rachida Dati, tout juste nommée ministre de la Culture. Officiellement, la chaîne invoque un agenda sensible : il s’agirait de ne pas perturber les négociations en cours sur la numérotation des chaînes de la TNT, un dossier stratégique pour l’ensemble de l’audiovisuel privé. En interne, cet argument ne convainc pas tout le monde. D’autant que Rachida Dati entretient de longue date des relations avec Nicolas de Tavernost, alors vice-président de CMA Media. Contacté, Nicolas de Tavernost n’a pas répondu à nos sollicitations. Cet épisode nourrit un malaise au sein de la rédaction et accélère le départ de Philippe Corbé, alors directeur de la rédaction de BFMTV. Il dirige aujourd’hui l’information de France Inter.

150 journalistes en clause de cession

« Je ne m’immisce pas dans la ligne éditoriale » : à la lumière de ces épisodes, la formule mérite d’être relativisée. Mais plus qu'un interventionnisme débridé, c'est surtout le profil d'un dirigeant qui cherche encore ses marques qui se dégage. À BFMTV, justement, les journalistes de la chaîne prise en sandwich entre une LCI en hausse et une CNews désormais devant elle, attendent toujours un projet éditorial lisible. Une question revient sans cesse dans les rédactions : comment réagir face à une chaîne comme CNews, qui assume son modèle de 0% d’information et 100% de commentaires ? Rodolphe Saadé, de son côté, évoque une « montée en gamme » et mise sur un recours accru à la tech.

Comprendre : à une info boostée à l’intelligence artificielle, censée transformer l’offre éditoriale. Dans le même temps, il réorganise en profondeur les médias qu’il possède, avec un objectif clair : limiter les foyers de pertes. Dans la presse comme à la télé, CMA Media « rationalise ». Sur le terrain, c’est la nouvelle directrice générale Claire Léost, ancienne directrice de Prisma Media (propriété du du groupe Bolloré), qui applique la feuille de route. Les effets se font déjà sentir, et la clause de cession a provoqué une vague de départs : près d’une centaine de journalistes sur les 800 que compte le groupe BFM, et une bonne cinquantaine à La Provence dans le cadre d'un plan spécifique. 

Manœuvres avant l’assaut sur M6

Il est désormais question de chercher des « synergies ». Parmi les pistes évoquées figure le regroupement des rédactions de BFM Business et de La Tribune, même si la rédaction de cette dernière freine des quatre fers. Après la fermeture de l'antenne parisienne, les chaînes régionales de BFMTV se retrouvent, elles aussi, face à un avenir incertain. Du temps de l'ancien propriétaire Patrick Drahi, elles servaient, il est vrai, d'outil de lobbying pour décrocher des contrats pour installer la fibre. Dans les couloirs du groupe, la simplification de la chefferie a déjà commencé. Régis Ravanas, ancien DG de RTL, nommé il y moins d'un an DG de RMC BFM, a été écarté en décembre dernier. En janvier, c'est Lucie Robequain, à la tête de La Tribune et de La Tribune Dimanche, qui a à son tour été remerciée. Les mauvais résultats financiers du pôle presse ne plaident pas davantage en faveur de l'avenir de son directeur, Jean-Christophe Tortora. 

Structuré en trois pôles, presse, social (Brut) et audiovisuel, CMA Media pèse désormais près de 450 millions d'euros de chiffre d'affaires, soit environ 1% du chiffre d’affaires du groupe CMA CGM. Mais l'armateur est loin d'être rassasié. Son entrée au capital de Pathé préfigure un probable rachat, le PDG du groupe de cinémas, Jérôme Seydoux, 91 ans, n'ayant pas de successeur dans sa famille. Au sein du groupe, le directeur général délégué de RMC BFM, ancien dircab de Rodolphe Saadé, ne cache pas la volonté de son patron de revenir à l'assaut de M6, dont l’autorisation d’émettre sera renouvelée en 2028. Saadé avait déjà été candidat au rachat de la chaîne du groupe Bertelsmann fin 2022, au sein d'un attelage réunissant le producteur Stéphane Courbit et le milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière. Depuis, CMA Media est monté à 10% du capital de M6. L'embauche par Saadé, en mai 2024, de Nicolas de Tavernost, dirigeant historique de la chaîne, parti en avril 2025 diriger LFP Media (chaîne de la Ligue 1 de football), lui a aussi permis de connaître intimement la maison. Une telle opération de rachat, si elle devait aboutir, poserait de façon encore plus aiguë la question centrale : celle de l’indépendance de l’information face aux grands intérêts économiques. 

Pour se protéger, les journalistes qui restent à BFMTV, RMC et BFM Business ont négocié depuis des mois avec la direction de CMA Média afin d'arracher une charte déontologique. Leur objectif est clair : sanctuariser leur travail face aux pressions de l’actionnaire. Ils ont fini par aboutir le 13 novembre, avec une charte qui promet l’« indépendance des journalistes vis-à-vis de l'actionnaire et de la régie publicitaire », mais aussi la « fiabilité » de l’information et l’« impartialité » des rédactions. Les Sociétés de journalistes ont voulu croire à cette promesse. Elles l’ont signée. Les syndicats, eux, l'ont rejetée. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas obtenu ce qu’ils jugeaient essentiel : un droit de veto, ou à défaut un droit d'agrément, sur la nomination des directeurs ou directrices de rédaction. Une revendication ambitieuse, qui aurait pu constituer une première dans l'audiovisuel français, et offrir un véritable contre-pouvoir interne. Mais la direction a dit non. C’est Nicolas de Tavernost, alors encore vice-président de CMA Média, qui a tranché le débat, juste avant son départ du groupe. Son argument ? « L'entreprise, ce n’est pas la cogestion ». Autrement dit, le dernier mot revient à l’actionnaire. Les chartes encadrent. Elles rassurent. Mais le pouvoir, celui de Rodolphe Saadé, ne se partage pas.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon