
L’OM change de visage, mais pas d’habitudes. Après une saison de crises — vestiaire en guerre, entraîneur débarqué, président remplacé, direction sportive en pleine valse —, le club marseillais tente de repartir sur des bases « saines » : austérité imposée par le propriétaire étatsunien, nouvelle direction, discours d’humilité. Mais à peine arrivé, Stéphane Richard, condamné dans l’affaire de la procédure d’arbitrage Tapie, se trouve happé par la campagne présidentielle d’Edouard Philippe. Et le nouveau directeur sportif Grégory Lorenzi a déjà un fil judiciaire à la patte. À l’OM, même le renouveau a un train de retard sur la justice.
Loin des terres de conquête américaines qui accueillent une Coupe du monde à l’ambiance trumpienne, l’Olympique de Marseille, propriété de l’étatsunien Frank McCourt, échappe exceptionnellement au tourbillon médiatique qui l’entoure d’habitude. Le club sort d’une saison guignolesque. Elle a démarré par une bagarre de vestiaire et l’exfiltration de son meilleur élément, Adrien Rabiot. Elle s’est ensuite déchaînée : chute de l’iconique entraîneur Roberto de Zerbi, départ du président Pablo Longoria, vraie-fausse démission du directeur sportif Mehdi Benatia. Le championnat s’est achevé fin mai, au grand soulagement de supporters lessivés et de joueurs qui n’ont pas réussi à qualifier le club pour la Ligue de champions.
De son côté, l’actionnaire n’a pu que constater les dégâts : un trou béant de plus de 100 millions d’euros dans les caisses, des sanctions de l’UEFA pour non-respect du fair-play financier et, logiquement, les remontrances de la Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG). Le gendarme financier du foot professionnel français constate en effet, saison après saison, une quasi faillite.
Pour se remettre à l’endroit, mener cette cure d’austérité et espérer honorer de nouveau la devise du club, « Droit au but », le propriétaire a constitué une nouvelle équipe dirigeante. Ce triumvirat se veut moins impulsif et explosif que le précédent — le trio hispano-italo-marocain qui a explosé en vol —, respecté des médias et censé mieux résister à la fameuse pression marseillaise. De toute façon, vu les circonstances, les nouveaux venus n’ont pas le choix. Résultat : la direction revendique la simplicité et l’humilité, et vise la tranquillité, tout en gardant assez de malice pour tenter de conserver une équipe compétitive en réduisant les dépenses.

Le propriétaire a propulsé, au poste de président, l’ancien PDG d’Orange Stéphane Richard, 64 ans. Il affiche un CV qui en jette, une longue expérience de l’entreprise et un solide carnet d’adresses politique, qu’il a constitué notamment au ministère de l’Économie, comme directeur de cabinet de Christine Lagarde, l’actuelle patronne de la Banque centrale européenne. Richard a même été aperçu dans les gradins du meeting parisien d’Edouard Philippe, candidat à la présidentielle, le 5 juillet. Selon Politico, il a été sollicité par le maire du Havre pour organiser la chasse aux grands donateurs. Peut-être en trouvera-t-il à Marseille, une ville qu’il connaît bien.
Renaud Muselier, bientôt démissionnaire de la présidence de la région pour briguer un fauteuil de sénateur sous l’étiquette Renaissance, considère Xavier Giocanti, l’époux de Christine Lagarde, comme un frère. Associé en affaires, Muselier et Giocanti ont pu compter sur un client en or il y a quelques années, quand ils peinaient à vendre un programme immobilier à l’île Maurice sur lequel ils misaient gros. Ce client, c’était… Stéphane Richard, qui avait alors sorti son carnet de chèques pour s’offrir une des villas du programme. Sympa. On comprend dès lors pourquoi Renaud Muselier a tenu à rassurer tout le monde en déclarant que Richard était l’homme de la situation pour présider l’OM. Car en matière d’investissement, l'ex-patron d’Orange s’y connaît indéniablement.
Au-delà de ses relations étroites avec l’influent duo Muselier/Giocanti, Stéphane Richard est lui-même un investisseur avisé qui connaît parfaitement les subtilités locales. C’est ce qui lui a permis de rentabiliser pendant des années, jusqu’à 2018, un de ses immeubles de bureaux : il a fait payer par la ville de Marseille des locaux non occupés, contre l’avis même des services, sous le règne de feu Jean-Claude Gaudin — comme l’a révélé un des auteurs de cet article.

Pour compléter ce petit tour d’horizon et de retrouvailles, on relèvera enfin que Stéphane Richard croisera, à chaque match, le souvenir d’une vieille connaissance. Une statue de Bernard Tapie, ex-président de l’OM, trône en effet sur le parvis du stade Vélodrome, que la mairie a rebaptisé esplanade Bernard-Tapie. Un bel hommage qui, là encore, mêle expériences et compétences : en 2025, après un long parcours judiciaire, la justice a condamné l’inspecteur des finances Stéphane Richard à six mois de prison avec sursis pour son rôle, à Bercy, dans le fameux arbitrage entre Tapie et le Crédit Lyonnais.
La meilleure pizza de Marseille
Une fois la mémoire de Tapie saluée, Richard pourra s’installer en tribunes. Il y croisera tout le ban et l’arrière-ban du Marseille économique et politique, dont le maire Benoît Payan, mais aussi quelques figures du Milieu. Par exemple, Gérald et Michel Campanella, deux frères qui, des années 1980 au milieu des années 2010, sont passés du statut de braqueurs à celui de - supposés - parrains de la ville. Comme le peuple marseillais, les deux frères étaient là en mai dernier, dans les loges du Vélodrome, pour assister au dernier match à domicile d’une saison pourrie.
Officiellement retiré de ces trop judiciaires affaires, Michel Campanella partage son temps entre la sécurité privée — avec des accès sur le port de Marseille — et la restauration. Sa famille possède la Villa Rocca, au cœur du Marseille bourgeois, dans le 8e arrondissement, où il tient table ouverte. « On y mange la meilleure pizza de Marseille », affirme un ancien conseiller de Jean-Claude Gaudin (1939-2024), qui aimait s’y rendre. Toute la classe politique locale vient aussi y prendre conseil lors des campagnes électorales. La police a longtemps surveillé les lieux, et la justice enquête pour soupçons de racket et blanchiment. Des générations de voyous, corses, marseillais et lyonnais, y ont défilé, eux aussi sans doute venus goûter la fumante pizza.
L’adresse est si réputée qu’on y a déjà aperçu le nouvel entraîneur de l’OM, Bruno Genesio, intronisé le 1er juillet et soucieux de s’acclimater. « Cette adresse est située à quelques centaines de mètres des nouveaux bureaux du club, justifie la direction du club. Il s'agit d'un restaurant dans lequel nous nous rendons ponctuellement, comme dans d’autres adresses du quartier.» Une adaptation express pour le Lyonnais, qui devra contenter les exigeants supporters marseillais, qualifier l’équipe pour la lucrative Ligue des champions et recruter des joueurs à moindre coût. Face à un tel défi, mieux vaut avoir le ventre plein.


Pour l’aider à résoudre cette équation complexe, l’OM est allé chercher son nouveau directeur sportif à Brest. Grégory Lorenzi y affiche un bilan flatteur : une qualification en Ligue des champions et un vrai talent pour valoriser des joueurs méconnus, en les achetant à bas coût pour les revendre cher. L’OM lui a offert un CDI, signe de la confiance qu’il lui accorde. Mais ce recrutement a un goût amer : Lorenzi s’était engagé quelques semaines plus tôt avec l’OGC Nice. L’OM l’a débauché avant qu’il ne prenne ses fonctions sur la Côte d’Azur. Le club niçois a d’ailleurs annoncé avoir saisi les prud'hommes pour obtenir des indemnités après ce mauvais tour, assignant à la fois l’OM et Lorenzi – une information confirmée à Blast. Une péripétie qui en cache une autre.
Le parquet de Marseille mène de vastes investigations sur un réseau d'intermédiaires du football qui exercent illégalement le métier d’agent, et de dirigeants du football qui les utilisent. Selon les informations de Blast, Gregory Lorenzi fait partie des personnalités ciblées. Comme l’a écrit Mediapart, les enquêteurs se concentrent notamment sur les agissements d’un duo bien implanté dans le football, la paire Jean-Christophe Cano - Christophe d’Amico. Proches de l’ancien attaquant international André-Pierre Gignac, qui brille au Mexique depuis une décennie après avoir enflammé le Vélodrome, ce duo avait déjà été cité dans une vaste enquête — baptisée Mercato — sur de possibles extorsions de dirigeants de l’OM, à l’époque où la famille Louis-Dreyfus possédait le club. Ce dossier n’avait finalement pas abouti à leur condamnation, ni même à leur mise en examen, alors que la justice avait placé en garde à vue trois anciens présidents de l’OM (Vincent Labrune, feu Pape Diouf et Jean-Claude Dassier) et mis en examen les deux derniers pendant de longues années.
D’Amico a également eu maille à partir avec la justice dans une affaire d’extorsion d’une boîte de nuit aixoise — nom de code Calisson — que pilotait le crime organisé corse, une tradition dans la cité du Roy René.
« Je ne vois pas pourquoi on me cherche encore dans un dossier judiciaire », s’agace d’Amico auprès de Blast. « Je ne suis que collaborateur d’agent et ce sont les dirigeants qui m’appellent. Dans cette affaire je n’ai rien touché, pas de virement, pas de cash, rien. »

Cette fois encore, le service central des courses et jeux, chargé des investigations, soupçonne le duo d’avoir perçu des commissions indues sur des transferts de joueurs et d'avoir négocié sans posséder la licence d’agent requise. Et les dirigeants des clubs qui les ont utilisés en connaissance de cause, et rémunérés, d’avoir agi comme complices et receleurs de divers autres infractions : escroquerie, blanchiment et fraude…
Outre ce vieux couple des affaires du foot français, les enquêteurs ont placé en garde à vue des dirigeants de Montpellier, Lorient, Bastia et Brest, dont Grégory Lorenzi, alors encore directeur sportif du Stade brestois. « C’est un malin, il prenait garde à ne pas rencontrer les intermédiaires dans les locaux du club, mais on a réuni quand même pas mal d’éléments », glisse à Blast l’un des enquêteurs, qui a terminé son œuvre.
Le parquet de Marseille tient désormais le dossier. Il doit décider — ou non — de renvoyer devant le tribunal correctionnel une trentaine de personnes, dont Laurent Nicollin, président du club de Montpellier, Loïc Féry, son homologue de Lorient, et donc Grégory Lorenzi, ancien directeur sportif de Brest devenu dirigeant à l’OM.
« Nous avons recruté Grégory Lorenzi en tant que Directeur sportif au regard de ses compétences et des qualités professionnelles qu'il a démontrées au long de sa carrière. Pour toute précision supplémentaire, nous vous invitons à prendre directement contact avec lui et/ou son entourage.», dégage en touche le club.
« Dire qu’ils ont failli prendre Christophe Galtier comme entraîneur, alors que son fils a été condamné pour exercice illégal d’agent de joueur, en décembre 2024 (en première instance, l’intéressé ayant fait appel, Ndlr), se marre un enquêteur. Cela aurait été parfait. »
Une piste qui n’a finalement pas été au bout. D’autres ont fait l’affaire, au nom de la simplicité et de la tranquillité. Peu importe : la saison 2026-2027 de l’OM et de la Ligue 1 n’a pas encore débuté, elle est déjà pleine de promesses.
* Papier modifié à 12h50 le 8 juillet avec l’ajout des réponses de l’OGC Nice et de l’OM, et l’encadré Off.
Contactés, Jean-Christophe Cano et son avocat n’ont pas répondu à nos sollicitations. Même silence de la part de Loïc Féry et de Laurent Nicollin, présidents de Lorient et Montpellier. Grégory Lorenzi, sollicité et relancé, n’a pas non plus souhaité réagir. Selon nos informations, il n’a informé ni l’OGC Nice, ni l’OM de l’enquête judiciaire menée par le parquet de Marseille.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon