Coupe du Monde 2026 : les États-Unis aiment les minerais du Congo, pas ses citoyens

Coupe du Monde 2026 : les États-Unis aiment les minerais du Congo, pas ses citoyens

L’administration Trump s’entend bien avec la République démocratique du Congo (RDC). Elle lui promet une protection militaire contre les rebelles du M23, en échange de ses ressources naturelles. Mais en même temps, les autorités américaines ont interdit à ses supporters de voyager. Elles ont aussi obligé ses joueurs à rester isolés pendant 21 jours à cause d’une épidémie d’Ebola. Pourtant, cette épidémie touche une zone située à des milliers de kilomètres de Kinshasa, la capitale. Où aucun joueur n’habite.

Les Léopards de la RDC se sont qualifiés pour les seizièmes de finale dès leur retour en Coupe du monde. L’Angleterre les a ensuite éliminés avec les honneurs (1-2) le 1er juillet. Au moment de faire le bilan, la fierté sportive l’emporte. Mais une grande frustration demeure : celle de l’accueil et le traitement qu’on leur a infligés.

Cela faisait 52 ans qu’ils n’avaient pas participé au tournoi. Cette qualification a offert un moment rare à tout un peuple qui a beaucoup souffert : de la joie, de la fierté, et l’illusion, le temps d’un instant, d’une nation enfin réunie. Des rues de Kinshasa à celles de Goma, une ville occupée par les rebelles, des millions de Congolais ont célébré ce succès ensemble, derrière le même drapeau.

Mais ceux qui auraient dû accompagner cette aventure en premier — les supporters, les journalistes, les figures populaires venues de RDC — n’ont pas pu entrer aux États-Unis. L’administration Trump leur a fermé la porte. Comment en est-on arrivé là ?

Une qualification historique… vécue à distance

« On mérite d’affronter l’Angleterre, une des meilleures équipes du monde. On doit profiter de ce genre de matchs. Vous savez, ce n’est pas facile dans notre pays. Il y a la guerre à l’Est du Congo. Et à chaque fois qu’on porte ce maillot, on pense à eux. »

Yoane Wissa a marqué trois buts pendant la phase de groupes. Avec ces quelques mots, il a résumé l’état d’esprit des Léopards. L’attaquant congolais aime dire que les joueurs sont des « ambassadeurs » d’un pays d’une richesse si énorme qu’elle nourrit des guerres depuis 30 ans. L’Est du pays reste déchiré par un conflit alimenté, précisément, par cette richesse.

Dans ce contexte, voir le drapeau congolais flotter aux États-Unis représentait un symbole puissant. La dernière fois que les Léopards avaient disputé une Coupe du monde, Pelé jouait encore. Valéry Giscard d’Estaing entrait tout juste à l’Élysée. Et le code-barres était encore une nouveauté dans les supermarchés américains. Surtout, le pays s’appelait encore Zaïre. Le maréchal Mobutu le dirigeait d’une main de fer.

C’était en 1974, en Allemagne de l’Ouest. Une autre époque. Un autre monde.

Cette fois, les Léopards ont fait plus que participer. : ils ont impressionné. Ils ont d’abord fait match nul contre le Portugal, cinquième nation mondiale (1-1). Ce résultat ressemblait déjà à une victoire. En décrochant le premier point de leur histoire en Coupe du monde, les Congolais ont aussi inscrit leur premier but dans la compétition. Ensuite, ils ont remporté leur première victoire face à l’Ouzbékistan (3-1). Elle leur a offert leur première qualification pour les seizièmes de finale. Et tout cela s’est produit dans un contexte particulièrement difficile pour le pays. Une fois de plus, le football a réussi ce qu’il sait faire de plus profond : unir les gens.

L’équipe des Léopards lors de la CAN 2025.
Image Léopardsfoot

À Kinshasa la capitale, à Lubumbashi la grande ville du cuivre, ou encore à Bukavu et à Goma, deux villes de l’Est sous la domination du M23, le drapeau congolais flottait partout dans les rues. Les gens chantaient et dansaient ensemble, sans distinction d’ethnie, de région ou de politique. Un tel moment reste rare en RDC.

Hélas, seuls quelques rares privilégiés ont pu vivre ce moment sur place.

Une Coupe du monde avec le Congo… sans les Congolais

L’administration Trump a placé la RDC sur une « liste noire ». Derrière cette formule brutale se trouvent plusieurs pays africains ou du Sud global, dont le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, eux-aussi qualifiés pour la compétition. Les autorités américaines ont bien prévu des dérogations pour les équipes, leurs staffs et les délégations officielles. Mais elles ont parfois soumis ces personnes à des tracasseries et à des humiliations, comme dans le cas du Sénégal. Quant aux simples supporters, les autorités les ont largement tenus à distance.

Pour les Congolais, la règle était simple : sans visa déjà valable avant le 1er janvier 2026, personne ne pouvait faire le voyage. Pour une Coupe du monde censée « unir le monde », on aurait pu imaginer un meilleur symbole.

Pour beaucoup de journalistes congolais, cette Coupe du monde devait marquer un tournant dans leur carrière. Plusieurs d’entre eux avaient déjà investi des sommes considérables dans leurs démarches administratives, avant que les restrictions américaines ne viennent tout remettre en cause.

« C'était une énorme chose. La Coupe du monde n'a lieu que tous les quatre ans, et c'était le retour de la RDC cinquante-deux ans après. Nous n'avions jamais vécu un moment pareil. Après avoir couvert plusieurs compétitions de la CAF, je voulais vraiment couvrir une Coupe du monde. Professionnellement, c'est une immense déception », confie un journaliste d’un média réputé au Congo, qui préfère garder l'anonymat.

Pour lui, la frustration est aussi financière : « J'avais commencé les démarches dès janvier. Entre les frais de visa, les démarches pour le Canada, les hôtels réservés à Toronto et Vancouver, les billets de match et les prestations administratives, j'ai dépensé près de 1 260 dollars, sans compter les hôtels non remboursables. Je n'ai pu revendre que deux de mes trois billets, et à perte. C'est extrêmement frustrant. »

Florence Zaina, journaliste à Dynamique RT et fondatrice de ZMediaInfos, faisait quant à elle partie de la délégation officielle prévue par le ministère des Sports. « Cette Coupe du monde représentait énormément pour moi, sur les plans professionnel et personnel. J'en rêvais. Cela aurait été ma toute première Coupe du monde sur place, une expérience unique qui m'aurait permis de franchir un nouveau cap dans ma carrière. » Malgré les négociations menées par les autorités congolaises, elle n’a jamais reçu son visa.

La paix contre l’extraction

En réalité, le football professionnel est infiniment politique. Il perd souvent son essence, qui est pourtant simple : être un jeu. Cette Coupe du monde le rappelle brutalement.

Car au même moment, les relations entre Kinshasa et Washington n’ont jamais été aussi proches. Disons… pragmatiques. L’administration Trump s’est rapprochée du gouvernement de Félix Tshisekedi, sur fond de guerre à l’Est du Congo et d’un intérêt américain croissant pour les minerais stratégiques congolais.

Entre Donald Trump et Félix Tshisekedi, dit « Fatshi », une entente intéressée : protection militaire contre minerais.
Image Compte Instagram Présidence de la RD Congo

Cobalt, cuivre, coltan : ces ressources servent à fabriquer des batteries, de l’électronique, des technologies militaires, et font tourner l’économie numérique mondiale. Washington joue un rôle de médiateur dans le conflit entre la RDC et le Rwanda, un rôle dont l’efficacité reste d’ailleurs loin d’être parfaite. Le Rwanda soutient la rébellion, et beaucoup de Congolais l’accusent d’agir comme un « proxy » des intérêts occidentaux, dont les intérêts américains, dans la région. En échange de ce rôle de médiateur, Washington cherche à obtenir un accès privilégié aux richesses du sous-sol congolais. On pourrait résumer cette stratégie ainsi : la paix contre l’extraction.

En février, lors du National Prayer Breakfast à Washington, Donald Trump a même qualifié Félix Tshisekedi d’« homme courageux et merveilleux ». Plus tard, avec ses fanfaronnades habituelles, il s’est vanté d’avoir « arrêté la guerre entre le Congo et le Rwanda ». Il a ensuite ajouté que les Congolais auraient demandé aux Américains de venir « prendre leurs minerais ». Ce qu’il allait, selon lui, « faire volontiers ».

Lumumba non grata

Les minerais congolais traversent donc l’Atlantique sans aucune difficulté. Les Congolais, eux, le traversent beaucoup moins facilement. Même pour venir soutenir leur pays.

Le symbole le plus cruel reste peut-être celui de Lumumba VEA. Ce « superfan » congolais a atteint un statut de star sur le continent africain lors de la dernière CAN, en incarnant avec panache Patrice Lumumba, le héros de l’indépendance congolaise assassiné en 1961. Malgré cette notoriété, malgré les efforts de son équipe et même des interventions politiques, les autorités américaines lui ont aussi refusé le visa. Il n’a pu assister qu’à un seul match, celui contre la Colombie, disputé à Guadalajara, au Mexique.

Aucune exception ne lui a été accordée.

Le supporter emblématique des Léopards, Lumumba Vea, n’a pas pu se rendre aux États-Unis. Il a en revanche pu assister à la qualification des Congolais au Mexique.
Compte instagram Lumumba Vea

Difficile, dans ce contexte, de ne pas voir l’ironie de l’histoire. Le nom Lumumba reste associé à l’un des épisodes les plus troubles de l’histoire congolaise. Pendant la guerre froide, on a soupçonné les États-Unis d’avoir joué un rôle dans la chute et l’assassinat du Premier ministre souverainiste et panafricain du Congo indépendant. Plus de soixante ans plus tard, un Congolais qui porte ce nom comme un étendard se retrouve à son tour indésirable.

Ebola, ou le principe de précaution à géométrie variable

À la politique migratoire s’est ajoutée une autre justification : Ebola.

La maladie est réapparue dans le Nord-Est de la RDC depuis fin mai. Cette résurgence est réelle, grave, et il faut évidemment la prendre au sérieux. Mais utiliser cet argument pour bloquer tous les voyageurs congolais pose question.

En effet, le foyer de l’épidémie est concentré dans une zone enclavée de l’Ituri, à la frontière avec l’Ouganda et le Soudan du Sud. Ce territoire se trouve à près de 3 000  kilomètres de Kinshasa et de Lubumbashi, dans un pays quatre fois et demie plus grand que la France. Dans les grandes villes congolaises, les habitants connaissent Ebola, mais la maladie ne structure ni n’impacte leur vie quotidienne.

Pourtant, les autorités américaines ont pénalisé tous les Congolais, sans distinction.

Les autorités américaines et canadiennes ont suspendu l’accès à leur territoire pour toute personne ayant récemment séjourné en RDC, en Ouganda ou au Soudan du Sud. L’ambassade américaine à Kinshasa a suspendu ses services de visas. Plusieurs journalistes disent avoir compris très tôt que leurs chances étaient pratiquement nulles.

« Quand j'ai appris que l'ambassade américaine était fermée pendant trois semaines et qu'il fallait passer 21 jours d'isolement dans un pays tiers avant d'entrer aux États-Unis, j'ai compris que nous ne partirions pas. J'ai eu le sentiment qu'on voulait surtout nous décourager. »

Kinshasa, la capitale, se trouve à près de 3 000 kilomètres des foyers de l’épidémie d’Ebola.
Image Blast

Ce journaliste, qui souhaite lui aussi garder l'anonymat, pense que d’autres solutions existaient : « Je comprends parfaitement que les États-Unis et le Canada veuillent se protéger face à Ebola. Mais la RDC a déjà démontré qu'elle savait combattre cette maladie. On aurait pu imaginer des contrôles sanitaires renforcés, des examens au cas par cas ou des quarantaines adaptées plutôt que de fermer totalement les portes. »

Les Léopards ont pu entrer sans encombre. Alors qu’aucun d’eux ne réside au pays, ils ont dû respecter une période d’isolement de 21 jours et des contrôles sanitaires poussés. Mais pour les supporters, journalistes et citoyens ordinaires, la porte reste fermée.

Le nouveau président de la fédération congolaise de football, Véron Mosengo-Omba, aussi ancien membre influent de la FIFA, a demandé à l’instance mondiale de rembourser les supporters qui avaient déjà acheté leurs billets. « Ce n’est pas parce qu’on vient de RDC qu’on a Ebola », a-t-il rappelé. « Le Congo est immense et le pays connaît bien cette maladie. »

Florence partage ce sentiment. « Je ne peux pas affirmer qu'il s'agissait d'une discrimination contre les Congolais. Mais l'épidémie ne touche pas l'ensemble du territoire national. Il existait peut-être d'autres solutions : un traitement au cas par cas ou des contrôles sanitaires renforcés, tout en respectant les impératifs de santé publique. »

C’est là toute la question…

Était-il vraiment impossible d’appliquer des contrôles individualisés ? Des restrictions ciblées, ou même des quarantaines adaptées ? Ou les autorités ont-elles simplement choisi la plus simple, une fois de plus : considérer tout un pays comme pestiféré ?

La Coupe du monde révèle ce que le monde préfère oublier

La RDC donne pourtant énormément au monde. Ses minerais entrent dans la fabrication des téléphones, des batteries, des voitures électriques, des ordinateurs, des armes et des infrastructures technologiques qui font tourner nos vies modernes. Et ce n’est pas nouveau : au début du XXème siècle, le colon belge a extrait le caoutchouc congolais dans le sang pour nourrir l’essor de l’industrie automobile. Mais quand les citoyens congolais veulent simplement accompagner leur chère équipe nationale, ils comprennent que le monde désire beaucoup moins leur présence que leurs ressources.

Au fond, cette histoire dépasse largement le football.

Elle rappelle que la couleur du passeport détermine plus que jamais la liberté de circuler. Les supporters européens voyagent. Les supporters africains, eux, doivent convaincre qu’ils ne viennent pas pour autre chose que le football. Même lorsque leur pays dispute l’événement le plus universel du sport.

Comme beaucoup de ses confrères, Florence Zaina regrette aussi le silence des instances du football. « Cette situation dépasse largement le cadre du football et soulève une question d'égalité des chances. Beaucoup auraient souhaité une prise de parole de la FIFA ou de la CAF. Une Coupe du monde est censée être une fête inclusive. Nous avons eu le sentiment qu'une partie de l'Afrique était tenue à l'écart de l'événement mondial. »

Ce contexte humiliant n’a pas empêché les Congolais d’arriver avec classe au Mondial. La délégation et les joueurs portaient des costumes imprimés Léopards, et leur esthétique a séduit tout le monde.  Les supporters, eux, ont apporté leur enthousiasme et leur énergie contagieuse dans les tribunes.

Car les Léopards ont pu compter sur leur diaspora. La sélection avait installé son camp de base à Houston, l’une des villes ou la communauté congolaise est la plus représentée en Amérique du Nord. Dans les tribunes, les drapeaux flottaient donc bien. Les chants et la ferveur résonnaient aussi.  

Sur les 26 joueurs de cette équipe, 21 ont grandi loin du pays. Le Mondial des Léopards ressemble, au fond, à celui de beaucoup des Congolais : vécu de loin, porté par ceux qui ont pu faire le voyage à leur place.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Blast, le souffle de l’info