Lyhanna : une justice empêchée par les choix de Gérald Darmanin

Lyhanna : une justice empêchée par les choix de Gérald Darmanin

Même si la macronie cherche désespérément à se défausser, les faits parlent d’eux-mêmes : la mort de la jeune Lyhanna, dans le Gers, révèle une écrasante responsabilité du gouvernement. Et notamment du ministre en place, Gérald Darmanin. Une tribune de l’avocat Romain Ruiz.

Il y a des drames qui révèlent davantage qu'une simple défaillance. Qui mettent en lumière des choix, des priorités assumées, les conséquences concrètes de politiques dictées au sommet de l'État. Le crime subi par Lyhanna est de ces drames qui nous heurtent tout autant qu’ils nous poussent à nous interroger.

Depuis plusieurs jours, les délais de traitement de milliers de procédures relatives aux violences commises sur des mineurs, pourtant connus de tous dans la justice, suscitent une légitime indignation. Comment accepter qu’autant de dossiers restent ainsi en souffrance, parfois pendant des mois, parfois pendant des années, alors même qu'ils concernent des enfants ? Comment tolérer qu'une justice qui se veut protectrice des plus vulnérables soit incapable de répondre efficacement à un phénomène qui n’a rien de nouveau ?

Comme tout ministère, la justice est d’abord un budget. La façon dont elle alloue telle somme à telle priorité en dit donc long sur les choix politiques que fait la chancellerie, et singulièrement sur ceux voulus par celui qui, un temps, la dirige. Or s’il est une constante chez Gérald Darmanin, c’est le culte qu’il voue à sa lutte « quoiqu’il en coute », contre un « narcotrafic » que l’on appelait plus sobrement « trafic de stupéfiant » avant son arrivée.

Le dispendieux ministre ne compte pas à la dépense lorsqu’il s’agit de guerroyer contre la supposée « mexicanisation » de la société, annonciatrice (pense-t-il) d’une France en quête d’un ordre qu’il se verrait bien incarner en mai 2027. Escortes renforcées, détenus convoyés par hélicoptères devant les tribunaux, nouvelles prisons de haute sécurité, création d’une salle d’audience flambant neuve à l’intérieur même d’une prison … on ne compte plus les « investissements » faits par un ministre aveugle face à la clochardisation de certains tribunaux.

A déshabiller Pierre, on n’a pourtant jamais habillé Paul. Mécaniquement, les moyens déployés pour combattre le « trafic », geler « l’économie parallèle », saisir les véhicules d’indésirables « dealers » ne peuvent pas être mis à la disposition des Procureurs, dont on découvre aujourd’hui qu’ils doivent gérer pas moins de 70.000 dossiers d’infractions sur mineurs actuellement en souffrance. On pourrait tout autant citer la « chasse » aux immigrés voulue par le ministre, chantre des reconduites à la frontière pendant la peine de prison et qui a récemment voulu rappeler à ses ouailles les enjeux colossaux des « mariages blancs » dans une énième circulaire.

À force de céder, d’accepter la pression comme norme irrévocable, de faire sans cesse primer la répression sous le poids de la peur, la justice, peu à peu, se défigure sans bruit.

Gerald Darmanin est un hyper-ministre, de ceux qui ne supportent pas qu’un jour se passe sans qu’ils ne se signalent au reste du genre humain. Il est celui qui a rédigé le plus d’instructions générales à l’adresse des Procureurs qui, partout en France, sont chargés d’appliquer « sa » politique pénale.

Sous sa plume, les mêmes maux reviennent sans cesse, sans que l’on puisse y voir un équilibre, une pause concrète entre les « guerres » qu’il entend faire tous azimuts, guidé par une actualité qui lui sert de boussole.

Lorsque l'essentiel du débat public, les annonces ministérielles et les moyens de justice se concentrent sur une seule et même politique pénale, tous les autres enjeux finissent inévitablement par en pâtir, et par passer au second plan.

On le sait pourtant bien, la justice ne dispose pas de ressources illimitées. Chaque magistrat affecté à une mission ne peut être simultanément affecté à une autre. Chaque enquêteur mobilisé sur des opérations spectaculaires de lutte contre les stupéfiants, les rodéos urbains et la répression d’une jeunesse en mal d’occupation manque mécaniquement ailleurs. Chaque euro investi dans une nouvelle structure dédiée à la lutte contre les lubies de Gérald Darmanin est un euro qui n'est pas consacré aux autres urgences judiciaires.

Il n’y ici ni idéologie ni polémique : simplement un constat arithmétique, budgétaire.

Quelles infractions mériteraient pourtant davantage plus de mobilisation que les violences sexuelles ? Quelles victimes devraient être considérées comme plus prioritaires que celles dont l'enfance est détruite ? Quelle cause devrait mobiliser davantage la justice que celle de ceux qui attendent, parfois dans le silence, qu’on examine leur plainte dans le respect du droit et du contradictoire ?

Le martyr de Lyhanna nous rappelle brutalement que la communication politique ne tiendra jamais lieu de politique pénale.

Derrière les slogans martiaux, les faux procès, les conférences de presse et les annonces de fermeté se cache une institution exsangue, contrainte de faire des choix impossibles et de gérer à la rustine un bateau qui n’en finit plus de couler.

Pendant que l’on promet une guerre totale contre « l’immigration » ou le « narcotrafic », des milliers de justiciables attendent que leur dossier soit simplement ouvert. Pendant que l'on multiplie les dispositifs d'exception et les pouvoirs spéciaux, mis en cause et plaignants voient leur droit à la justice repoussé à plus tard. Pendant que l'on construit une politique pénale fondée sur l'urgence et la sécurité, c'est l'urgence de l’humain qui reste sans réponse.

La séquence dramatique qui nous frappe en plein cœur est le révélateur d'un déséquilibre profond. Celui d'une justice dont les priorités ont été progressivement dictées par des choix politiques, et par la course à l’élection d’un ministre qui ne voit en son office qu’un simple marchepied pour ses seules ambitions.

La justice mérite pourtant mieux qu'une place résiduelle dans l'agenda électoral de la nation. Elle est affaire de choix, de cap, de priorités. Elle est ce qui nous lie à ceux qui souffrent, de quel côté qu’il soit, au sein du tribunal.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon