La justice emmerde le Front national

La justice emmerde le Front national

S’il est une concession que l’on peut faire au Rassemblement national, c’est qu’il n’a jamais eu peur du réchauffé. Une tribune de Romain Ruiz.

Les procès se suivent, les costumes changent, l’histoire se répète. Chaque fois qu’un responsable politique au destin électoral comparait devant un tribunal, le même procès est fait à la justice.

Les juges sortiraient de leur rôle, se vengeraient, entraveraient un jeu démocratique auquel ils ne comprennent rien et qui n’appartiendrait, au fond, qu’aux hommes et femmes politiques qui nous gouvernent, ou qui entendent un jour le faire.

Rien d’étonnant alors à ce que la carte de la justice contre le peuple soit dégainée par Marine Le Pen et par les cadres du RN qui comparaissent avec elle devant la Cour d’appel de Paris pour avoir détourné 2,9 millions d’euros au préjudice d’un peuple qu’ils sont pourtant les seuls, disent-ils, à véritablement comprendre.

Comme la flamme bleu blanc rouge qui en fut le logo, c’est le foyer d’un feu ouvertement factieux que le parti d’extrême droite tente ici d’entretenir. Celui d’une justice déconnectée du peuple, qui jouerait contre lui.

Lorsqu’elle écrit la chanson « Marine »au printemps 2004, Diam’s observe pourtant déjà que, comme son père, la présidente du Front national « pense que le blanc ne se mélange pas à autrui ». Vingt ans plus tard, c’est visiblement sur le banc des accusés que l’intéressée ne veut, désormais, pas se mélanger aux autres.

Contrairement à la conception qu’en a l’héritière Le Pen, le pouvoir n’est pourtant ni un bouclier, ni un totem. Pour paraphraser Philippe Poutou, « quand on est convoqués par la police, nous, vous voyez, par exemple, on n’a pas d’immunité ouvrière, désolé, on y va » (1). Car n’en déplaise à l’extrême droite, la loi n’a jamais été pensée comme un outil au service des puissants, ni comme une variable d’ajustement du calendrier électoral.

C’est même la soumission de tous les pouvoirs au respect de la même loi qui distingue la démocratie des régimes plébiscitaires. Juger un responsable politique ne fait donc pas vaciller la Constitution, mais permet au contraire de lui donner un sens.

Pourquoi dès lors le RN feint-il d’oublier que la justice est rendue « au nom du peuple français » ? Qu’elle ne tire pas son pouvoir de nulle part ? Que « pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » (2) ?

Probablement parce que ce qui ennuie au fond ce parti nationaliste, c’est précisément le fait que la justice soit rendue en notre nom à tous. Qu’elle tire sa légitimité d’un contrat social que ses sbires violent à longueur de temps et qu’en ce sens, c’est au nom de ses propres électeurs que le RN est aujourd’hui poursuivi.

Ce qui gêne d’autant plus son discours xénophobe rance et nauséabond, c’est du reste que ses champions comparaissent devant les mêmes tribunaux que les « délinquants », les « barbares » et les « nuisibles » qu’ils veulent voir réprimer à tour de bras par une justice qu’ils croient à sens unique.

La comparution de cadres nationalistes qui se drapent depuis des années dans une vertu qu’ils n’ont évidemment jamais eu détruit ainsi conscieusement la rhétorique « eux contre nous » que l’extrême droite s’emploie à répandre chaque matin, chaque midi et chaque soir.

Ce que le RN ne dit pas non plus, c’est qu’en France les atteintes à la probité et la grande délinquance économique sont infiniment moins poursuivies que les infractions liées à la pauvreté (vols, trafics en tout genre…).

Un récent rapport de la Commission européenne montre ainsi que lorsque ce type d’infraction est poursuivi, « le délai moyen de règlement des affaires contentieuses est le plus élevé d’Europe (1.335 jours) », soit 3,8 ans en moyenne (3), dans une France où, par comparaison, 240 dossiers sont jugés chaque jour en comparutions immédiates (4).

Rien d’étonnant dès lors à ce que les procès comme celui du RN provoquent par leur rareté l’ire d’une classe politique réactionnaire qui s’abrite cyniquement derrière le choix d’un peuple qui lui aurait, selon elle, signé un chèque en blanc.

Ce qu’omet pourtant de dire Marine le Pen, c’est que le premier parti de France n’est pas le sien, mais bel et bien celui de l’abstention qui a en effet dépassé, à chaque suffrage récent, la représentativité des élus jugés en ce moment même par la cour d’appel de Paris (pour les seules élections législatives anticipées de 2024, le taux d’abstention était ainsi de 33,37 % là où le Rassemblement national avait recueilli 32,05 % des suffrages (5)).

Certes, la justice n’est pas parfaite. Elle peut être lente, parfois maladroite, et elle doit naturellement rendre des comptes au peuple, rien qu’au peuple. La contester, la combattre dans ses dérives est une cause essentielle et légitime ; mais la disqualifier systématiquement lorsqu’elle dérange n’est qu’une vaste entreprise de démagogie pénale.

Contrairement à l’un des nombreux fantasmes qui entourent notre pays, la France n’est pas née démocratique. Elle l’est devenue. L’autorité judiciaire a ainsi gagné, au fil du temps et des réformes de nos constitutions, sa place de contre-pouvoir. Opposer la justice et le peuple, c’est ainsi oublier que la première tire son pouvoir du second, tout autant que l’exécutif et le législatif.

C’est surement pour cela que, comme le dirait aujourd’hui Diam’s, la justice emmerde, emmerde, emmerde … qui ? le Front national.

(1) « Nous, on n’a pas d’immunité ouvrière » : Poutou et Arthaud à l’offensive sur les affaires, Le Monde, 5 avril 2017 ;

(2) Montesquieu, L’Esprit des Lois, 1748

(3) Magali Lafourcade, La Justice en Procès, p.27, citant le Rapport 2025 sur l’Etat de droit de la Commission européenne rendu le 8 juillet 2025

(4) Selon les chiffres clés de la Justice issues du service statistique du ministère de la justice pour 2024, 60.348 affaires ont été jugées en comparution immédiate en 2023, ce qui, rapporté à 251 jours ouvrés sur l’année, donne un total de 240 dossiers jugés par jour selon cette modalité de justice expéditive.

(5) Source : https://www.archives-resultats-elections.interieur.gouv.fr/resultats/legislatives2024/ensemble_geographique/index.php

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret