Kanye West, le retour du rappeur sociopathe

Kanye West, le retour du rappeur sociopathe

En dépit de multiples outrances racistes, sexistes et surtout antisémites (dont une chanson carrément intitulée « Heil Hitler »), Kanye West est de retour sur scène. À Los Angeles ou à Istanbul, il fait salle comble. Interdit en France, au Royaume-Uni, en Pologne, en Suisse et en Italie, le rappeur américain est autorisé pour l’instant à se produire aux Pays-Bas les 6 et 8 juin prochain. Mais peut-être les concerts n’auront-ils pas lieu. Et peut-être les gens désirant y assister prendront-ils le temps de questionner les valeurs morales qui les amènent à payer pour applaudir un sociopathe aux vues si viles.

Ils étaient 118 000 à Istanbul, par deux fois 70 000 à Los Angeles : à quoi son public que d’aucuns disent né après la honte peut-il s’attendre en allant voir un concert de Kanye West ? Perché au sommet d’une énorme sphère nébuleuse représentant rien moins que le globe terrestre, un homme guère plus gros qu’une fourmi qui se meut avec difficulté sur la surface arrondie — pas top pour un type qui a toujours clamé que son inspiration première était Michael Jackson. Kanye, qui se fait désormais appeler « Ye », ne chante ni ne rappe vraiment davantage : 90% de ses vocaux sont préenregistrés, tout comme l’est la musique. Il mime donc en playback presque intégral (saturé d’effets façon vocoder) ses plus gros hits ainsi que quelques titres de son dernier album Bully (L’Emmerdeur en VF).

Pas de groupe pour l’accompagner : à Los Angeles, où le prix moyen du ticket était de 600 euros et a pu grimper jusqu’à 7000, trois ou quatre rappeurs/chanteurs invités ont certes créé une diversion bienvenue au spectacle monotone de Ye perdu dans l’espace, mais à Istanbul (et ce sera aussi le cas aux Pays-Bas si le concert a lieu) il a opéré seul pour la totalité de son set de plus de deux heures qui le voit dérouler un répertoire caractérisé par l’auto-apitoiement, car il tient à montrer à quel point il est vulnérable, victimisé et pourtant résilient malgré tout. Ennui, et de plus, il paraît que le son est pourri.

À Los Angeles encore, la médiocrité des prestations n’a pas eu l’air d’affecter l’enthousiasme des foules. L’humeur semblait même au grand pardon. Le fils prodigue était de retour et surtout, il se conduisait bien, s’abstenant de toute diatribe pouvant prêter à controverse. Ses prestations ont même été précédées d’une interview montrant le rappeur présenter ses excuses à la communauté juive ainsi qu’à ses autres détracteurs, avançant en guise de justification sa bipolarité et les médicaments qu’il prend — ou pas — pour la combattre comme la raison première de ses délires nazis d’hier. 

Programmation irresponsable

En Europe et au Royaume-Uni, les pouvoirs en place oublient et pardonnent moins facilement. « Après une longue réflexion, c’est ma décision propre de reporter mon concert à Marseille jusqu’à nouvel ordre », a lancé Ye sur X le 14 avril à propos de son unique date prévue en France le 11 juin. Manière de garder la face ? En tout cas, ce « report » est intervenu après que le maire de la ville Benoît Payan a déclaré dès le mois de mars que le rappeur et son « nazisme décomplexé » n’étaient pas les bienvenus au Vélodrome de la ville, suivi du ministre de l’intérieur Laurent Nunez qui a dit vouloir interdire le concert.

Au Royaume-Uni, le rappeur, qui devait se produire trois soirs de suite en tête d’affiche du Wireless Festival de Finsbury Park du 6 au 8 juillet, n’a même pas été autorisé à poser le pied sur le territoire. Après que le maire de Londres Sadiq Khan a rappelé les « propos et actes passés offensants et inacceptables » de West, c’est le premier ministre Keir Starmer qui a blâmé le festival pour sa programmation « irresponsable » et pris la décision, martelant que l’antisémitisme devait être combattu avec fermeté partout où il se manifestait. Ce qui ne sera donc pas le cas au Wireless Festival qui a d’ailleurs déclaré forfait après que plusieurs de ses sponsors — dont Pepsi, le principal —ont retiré leur parrainage.

Un concert en Pologne prévu le 19 juin a également été annulé, ainsi qu’un autre en Suisse le 26 juin et un dernier en Italie le 18 juillet. Restent donc pour l’instant : les Pays-Bas les 6 et 8 juin, l’Albanie le 11 juillet, l’Espagne le 30, et le Portugal le 7 août. Sans oublier la Géorgie le 12 juin, un concert déjà sold-out et très singulier puisque produit par… une antenne de Live Nation Israël (1). Comme l’a observé le magazine Rolling Stone : « Rien ne pourrait mieux illustrer l’absurdité de l’année 2026 qu’un concert à venir de Kanye West dans une ex-république soviétique avec ce producteur ».

Incorrigible vantard

Deux documentaires retraçant son histoire truffée d’épisodes d’auto-sabotage et autres provocations extrêmes permettent d’appréhender le paradoxe qu’est Kanye West. Le dernier en date, dont il sera question plus loin, est sorti en 2025 et s’intitule In Whose Name. L’autre, paru en 2022, a pour titre Jeen-Yuhs : A Kanye Trilogy, et détaille en trois épisodes le parcours de West depuis l’enclave petite-bourgeoise de Chicago où il a grandi, élevé par une mère (divorcée) professeure de littérature gaga de son rejeton à qui elle passait tout. Son père, quant à lui, a fait brièvement partie des Black Panthers avant de devenir enseignant comme son ex-épouse.

Filmé par un ami qui l’a suivi de nombreuses années, Jeen-Yuhs dévoile pour la première fois Kanye à 17 ans. Look propret et affublé de lunettes de nerd, l’ado est entouré d’un « posse » d’allure nettement plus « ghetto » que lui devant lequel il se targue d’être si talentueux que le cameraman va lui consacrer un documentaire entier. Interrogé par Rolling Stone, le père de Kanye dira qu’un dénommé Buster, son grand-père maternel, était connu pour être l’incorrigible vantard à l’origine de la mégalomanie de son petit-fils.

Entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, West commence à affirmer ses talents de faiseur de hits. Il n’est pas musicien au sens conventionnel du terme, mais possède une oreille sûre pour dégoter les samples ingénieux dont il parsème les disques des autres, et sait également tirer d’une drum-machine des beats que la communauté hip-hop trouve irrésistibles. Résultat, il devient très demandé comme collaborateur de l’ombre, et des superstars afro-américaines telles Jay-Z et Jamie Foxx décrochent des méga-hits basés sur ses sons. Mais rester dans l’obscurité ? Très peu pour lui. Kanye West veut lui aussi devenir une superstar du rap, même si les décideurs du milieu hip-hop doutent de sa street crédibilité et ne l’envisagent pas comme commercialement viable.

Un rêve de journaliste paresseux

Plusieurs scènes de Jeen-Yuhs le montrent en studio au début de sa carrière. L’endroit est généralement peuplé de jeunes types noirs avachis dans un brouillard de weed. Par contraste, West aux manettes déborde d’énergie : il organise la séance, joue ses beats, élabore des grooves, montre au rappeur du jour comment poser ses lyrics et se retrouve généralement à faire tout le boulot et à interpréter le résultat pour l’autre qui n’a plus qu’à reproduire. Ces moments en studio attestent qu’avant de vriller, West fût d’abord un artiste dynamique, presque aimable et sans aucun doute talentueux. Assez pour que le label de Jay-Z finisse par donner le feu vert à la sortie du premier album de West, The College Dropout, en 2004. 

Le jeune homme se saisit de l’occasion pour affirmer que ses buts dans la vie sont : « Devenir disque d’or et de platine. Que mes chansons soient respectées. Avoir de l’influence sur la culture, changer le son de la musique et inspirer de futurs artistes à faire de même. » De nobles souhaits que West réalisera tous à partir de 2004. Mais la gloire et l’instabilité mentale ne font pas bon ménage et le mélange lui montera vite à la tête, jusqu’à s’illusionner au point de concourir brièvement — et pour un coût exorbitant — aux fonctions de président des États-Unis en 2020.

Devenu immensément riche et célèbre dès la sortie de son premier album, il est pareillement convoité par diverses maisons de couture, officines de parfums et marques de luxe qui s’acquittent de sommes mirifiques pour s’associer à lui. Durant quelques années, il est intouchable. On lui pardonne d'interrompre grossièrement Taylor Swift, âgée de 19 ans, alors qu’elle recevait une récompense lors des MTV Video Music Awards. « C’est juste Kanye, il est comme ça », dit-on du type qui se prend pour le Léonard de Vinci du hip-hop tout en se comparant à Pablo Escobar. Un temps, les critiques laissent faire sans broncher ce personnage toujours prêt à sortir une dinguerie : un rêve de journaliste paresseux. Surtout, ses premiers disques sont bons et réussissent un rare mélange d’expérimental et de commercial. Le rap a dégommé le rock en devenant le style de musique le plus écouté des jeunes et de 2000 à 2010, West en est la star incontestée.

Bromance avec Donald Trump

Las, le méga-succès s’accompagne de tragédies. En 2002, il est victime d’un grave accident de voiture qui lui bousille la mâchoire et lui vaudra de subir durant les années suivantes de multiples opérations. Puis en 2007 Donda, sa mère adorée, décède de complications lors d’une opération de chirurgie esthétique, laissant son seul fils s’abîmer dans un océan de tristesse qu’il traduira en hommages affligés sur ses albums. Il continue à enregistrer et tourner sans répit mais, inconsolable, verse dans les pires clichés de star déconnectée : « J’ai la gloire et l’argent et c’est de la merde… Mec, on est tellement seul au sommet. »

Peu après, il rencontre la star de téléréalité Kim Kardashian et entre dans une toute nouvelle phase ébouriffante de sa vie. Ils se marient, font quatre enfants, et deviennent pour un temps le couple « people » numéro 1 des États-Unis — une version hip-hop d’Elizabeth Taylor et Richard Burton. Kim ne tarde pas à s’effrayer des violentes sautes d’humeur de son époux. Elle n’est pas la seule : dans Les Kardashians, le show télé de la famille, figure une scène montrant la mère de Kim se disputer avec West, qui réagit en piquant une crise digne d’un gamin de six ans à qui on vient d’enlever son jouet.  

Le motif de cette engueulade ? West refuse de prendre ses médocs. De fait, les deux documentaires qui lui sont consacrés traitent par le menu de son état mental. De son propre aveu, le traitement qui lui est prescrit pour sa bipolarité le transforme en « zombie ». Quand il ne le prend pas, son esprit se réveille, il retrouve son énergie et sa créativité. Mais il se transforme également en maniaque mégalomane, s’intéresse à toutes sortes de théories complotistes et se connecte sur divers sites internet d’extrême droite pour « s’informer ». Tel virage politique déstabilise fortement son public. Et pour cause : quand il est devenu célèbre, c’était un libéral et un fervent soutien d’Obama. Mais lorsque Donald Trump fait son apparition dans l’arène politique, West se prend de passion pour l’homme. Pour les démocrates que sont les Kardashian, c’est la goutte d’eau : Kim demande le divorce et la garde des enfants, laissant Kanye à sa bromance avec Donald.

Désespérément accro au protoxyde d’azote

C’est alors que la véritable folie s’invite. En 2018, il choque son public noir en déclarant en substance que l’esclavage en Amérique aurait été « un choix ».

2020 est l’année de la regrettable candidature présidentielle, avec la tenue de plusieurs meetings et des prises de position anti-vaccins, anti-IVG et particulièrement bigotes. Dans la foulée, celui qui s’était auto-désigné « candidat de Dieu » se branche sur la religion et fonde sa propre église, qu’il agrémente d’un culte bien à lui. Sa musique se dote d’une chorale chantant les louanges de Jésus. Mais la prière et une lecture intense de la Bible n’y font rien et il reprend ses habitudes extravagantes et outrancières. Il se remarie, avec Bianca Censori, une femme 18 ans plus jeune que lui sur laquelle il dit exercer une « domination totale », n’hésitant pas à ajouter, au cas où on n’aurait pas compris : « On ne fait pas dans la merde féministe woke. » Et de le prouver en s’affichant avec son épouse (dé)vêtue de robes tellement transparentes qu’elle pourrait aussi bien être nue.

West célèbre également cette nouvelle union en devenant, selon un praticien s’étant occupé de son cas, « désespérément accro » au protoxyde d’azote, ou gaz hilarant. À ce moment-là, il s’est dégoté à Hollywood un dentiste complaisant qui lui fournit d’énormes bonbonnes qu’il stocke dans sa cave et dont il use et abuse pour se stimuler. Ce qui lui vaut rapidement de se cramer les neurones et de multiplier les déclarations accablantes pour sa carrière — plus tard, West et son épouse poursuivront le dentiste en justice pour abus de prescriptions.

Il déraille ainsi gravement durant quatre longs mois du premier semestre 2025. Il prend la défense de son ami P. Diddy incarcéré pour des accusations liées à la prostitution, se répand en tweets antisémites et va jusqu’à enregistrer un rap pro-Fuhrer intitulé « Heil Hitler ». Lorsqu’il se met à designer et vendre des tee-shirts ornés de croix gammées via sa marque de fringues Yeezy, même ses alliés les plus fidèles en ont soupé. Son agence de booking « 33 & West » le lâche et même son poto Elon Musk le vire de X.

J’aime le peuple juif

Craignant pour la santé de son mari (!), Bianca Censori l’emmène en Suisse durant l’été 2025 pour qu’il s’y fasse soigner. Six mois plus tard, le 27 janvier 2026 et alors qu’il s’apprête à sortir un nouvel album, Ye s’offre une pleine page dans le Wall Street Journal pour y publier une lettre dans laquelle il justifie son comportement par sa bipolarité, laquelle se serait déclarée en 2002 à l’occasion de son accident de voiture, mais n’aurait été diagnostiquée que bien plus tard, causant entretemps des dégâts qu’il était loin d’avoir escomptés : « J’ai perdu contact avec la réalité », écrit le rappeur. « Le plus effrayant avec la bipolarité, c’est qu’elle est très convaincante quand elle te dit "Tu n’as pas besoin d’aide." Ça te rend aveugle mais convaincu que tu y vois très clair. Tu te sens puissant, sûr de toi, invincible… »

Et d’enfin demander pardon pour son inconduite : « C’est pourquoi je me suis tourné vers le symbole le plus destructeur qui soit, la croix gammée, et que j’ai même vendu des tee-shirts avec des swastikas. Je regrette et suis même mortifié par mes actes dans cet état, et je suis déterminé à faire amende honorable, à me soigner et à changer en profondeur. Ce qui n’excuse pas ce que j’ai fait, j’en suis conscient. Je ne suis ni nazi ni antisémite. J’aime le peuple juif. »

Ne voulant pas être en reste, le magazine Vanity Fair a demandé dans la foulée des explications supplémentaires à Ye quant à ces excuses au timing choisi et les a accompagnées des considérations de deux docteurs, dont Avinoam Patt, directeur du Centre d’étude de l’antisémitisme de l’Université de New York, qui apprécie la musique de West mais souligne que la bipolarité n’est pas connue pour entraîner des idées racistes chez les individus qui en sont atteints. Autre chose, West n’évoque pas non plus les années passées à s’auto-médicamenter avec du gaz hilarant. Là-dessus, il a son propre narratif, qui lui fait grosso modo soutenir que les génies sont de toute façon enclins à l’instabilité mentale et qu’il faut lui pardonner ses écarts et se concentrer sur son talent.

Le seul problème avec cette proposition, c’est que Kanye West n’est pas un génie. Cela devient particulièrement apparent à l’écoute de son dernier album poussif Bully, ou au visionnage du documentaire In Whose Name pour les besoins duquel un jeune type de 18 ans l’a suivi en mode petite souris de 2018 à 2025. Filmé l’an dernier en studio d’enregistrement, Ye ne brille plus par sa créativité. Il accuse une prise de poids et une perte d’inspiration. À l’instar d’autres étoiles à l’éclat bientôt éteint, il a eu ce qu’il voulait et perdu ce qu’il avait.

Donald, Elon et Kanye

Depuis dix ans, trois hommes monopolisent les médias US : Donald Trump, Elon Musk et Kanye West. Tout le monde essaie de s’introduire dans leur tête pour découvrir ce qui stimule leur cerveau de multimillionnaires. L’improbable trio n’est pourtant pas constitué de maîtres à penser et ne partage rien d’autre qu’une cupidité démentielle, une soif insatiable d’attention et le besoin d’être adulé par les masses. Derrière son pouvoir et son influence, Trump n’est qu’un escroc en proie à un début de démence sénile et le magnat de l’espace Elon Musk contrôle certes ses nombreux employés, mais de moins en moins son cerveau et son corps en raison notamment de son addiction à la kétamine.

Puis vient Kanye West avec (ou sans) ses médocs et son gaz hilarant. Quoi qu’il advienne de sa carrière, il trouvera un moyen ou un autre de revenir dans le game. Des maniaques comme lui, Musk ou Trump, ne sont pas programmés pour se faire oublier sans causer un maximum de grabuge, et les succès publics des premiers concerts de la tournée du rappeur ne sont pas là pour nous rassurer.

(1) Contacté par le magazine américain Rolling Stone, qui écrivait récemment que « rien ne pourrait illustrer l’absurdité de l’année 2026 comme un concert de Kanye West dans une ex-république Soviétique produit par Live Nation Israel », un porte-parole du géant des tournées mondiales a tenu à rectifier en disant que ce n’était pas sa compagnie qui produisait mais une structure appelée Blue Stone Productions. Il n’a toutefois pas précisé que ladite structure était fondée par Guy Beser, boss de Live Nation Israel (lequel s’est refusé à tout commentaire) et qu’une équipe israélienne était déjà sur place pour les préparatifs du show du rappeur le 12 juin à la Dinamo Arena de Tbilissi, en Géorgie.  

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon