Dans les médias, la bonne propagande contre la mauvaise propagandiste

Dans les médias, la bonne propagande contre la mauvaise propagandiste

Contrairement à ce qu’ils prétendent avec ardeur, les médias dominants adorent la propagande. À une condition, seulement : qu’elle soit compatible avec la leur.

Xénia Fedorova a gagné un trophée : un portrait d’Ariane Chemin et Ivane Trippenbach, célèbres journalistes du quotidien dit « de référence » Le Monde, le 26 mai dernier. L’occasion d’un dépliage méthodique de son parcours, de la direction du média Russia Today France jusqu’à l’acquisition récente de son rond de serviette sur CNews, sous la bénédiction de Vincent Bolloré. Et ce avec une tension particulièrement palpable car ce dernier point, nous indique Chemin et Trippenbach avec gravité, « inquiète le sommet de l’État ».

Les mots et les choses

Dans ce portrait, Fedorova est décrite comme « la plus influente propagandiste du Kremlin », sans conditionnel ni guillemet. Les mots sont écrits clairement, en fin de paragraphe, renforçant d’autant plus leur poids. Contrairement aux habitudes, donc, on ne se cache pas ici derrière le paravent troué de la position journalistique pour se défausser de poser ce qu’on a à poser.

Mais ne pas se tromper, pour autant : Xénia Fedorova est du genre de personne que l’on a le droit de pointer du doigt. Elle est russe, a dirigé l’antenne française du média d’État Russia Today (RT), interdit au lendemain de l’invasion de l’Ukraine, et défend effectivement le pays dont elle est la citoyenne. Ce qui lui vaut le qualificatif récurrent de « propagandiste » jusque dans les médias dominants, et notamment ceux se réclamant de la plus pure des morales. Quand Fedorova répond sur X au portrait dressé par Le Monde par un faussement naïf « je suis journaliste », c’est ainsi Julien Bellever, chroniqueur sur l’émission Quotidien, qui la reprend, façon coup de règle sur les doigts : « Vous n’êtes pas journaliste, vous êtes propagandiste, des heures d'antenne le documentent. » Et toute la presse a depuis abondé. À l’instar de Benjamin Duhamel, matinalier de France Inter, le lundi 1er juin, qui interroge le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez sur le renouvellement du titre de séjour de Fedorova. Puis du HuffPost et de Libération, en passant par FranceInfo, toute la semaine un même vocabulaire, partout, évident. Une cascade collective qu’est même venue conclure Emmanuel Macron, le jeudi 4 juin, qualifiant Fedorova comme jadis « responsable d’une agence de propagande russe », avant d’ajouter « Les choses n’ont pas changé. »

Et loin de nous l’idée, par ailleurs, de leur donner tort : à suivre la définition du mot « propagande » telle que posée par le dictionnaire Le Robert, « action exercée sur l'opinion pour l'amener à avoir et à appuyer certaines idées (surtout politiques) », Xénia Fedorova rentre en effet dans cette catégorie. Elle reprend à son compte le vocabulaire des officiels russes, notamment quant à la guerre en Ukraine, en refusant d’en parler comme d’une agression du Kremlin. Elle fustige des supposées menaces nazies qui gronderaient aux portes de la Russie, depuis les pays Baltes. Le tout sans jamais, bien sûr, un mot de trop pour pointer l’incurie de Poutine et ses méthodes autoritaires et coloniales. Pour cause : elles étaient aussi les siennes lorsqu’elle dirigeait RT France. Une propagandiste russe, donc. Et autorisons-nous même un supplément, évident : une propagandiste russe d’extrême droite.

Ainsi d’une rare occasion d’admettre un semblant de pertinence à la doxa du journalisme français quant à la qualification d’une personnalité. Mais encore faudrait-il ajouter tout de suite une chose : d’autres trublions ne subissent, curieusement, pas tout à fait le même genre de traitement.

Gentils et méchants

Ainsi en avril 2026, quand LCI reçoit en grande pompe María Corina Machado, prix Nobel de la paix 2025, Darius Rochebin la présente simplement comme « la dirigeante de l’opposition vénézuélienne ». Reprenant là une dénomination adoptée par la plupart des médias, comme si elle était la seule. Cette femme aux positions pro-américaines, qui a ovationné l’enlèvement de Nicolas Maduro par Donald Trump en janvier dernier est d’extrême droite, fervente défenseuse des coups d’État étrangers : jamais, au grand jamais, ne s’est abattu sur elle le qualificatif infamant de « propagandiste ». Elle est même semble-t-il tout l’inverse : une « opposante » à un régime décrit comme despotique, voire dictatorial. Soit, forcément, quelqu’un de bien.

Le constat est le même pour Mona Jafarian, franco-iranienne, fondatrice du collectif « Femme Azadi ». Un profil dont les médias raffolent : aimante de son pays mais contre son régime, pro-américaine et laïcarde. Elle est la « porte-voix du peuple iranien », nous dit sobrement Public Sénat et France Télévisions, quand Le Figaro parle d’une banale « activiste franco-iranienne ». Tout ça en dépit d’un soutien invétéré à Reza Pahlavi, héritier d’extrême droite de la monarchie iranienne, proche de Benjamin Netanyahu. Ou de son affection toute particulière pour les médias de Vincent Bolloré qui adorent l’accueillir à répétition. Ou encore des multiples mensonges et contre-vérités à partir desquels elle dénonce une position « néocolonialisme paternaliste » de La France insoumise, partie politique dont les troupes, selon elle, « ne s’adressent qu’aux bulots d’extrême gauche et islamisés des facs et de la rue ». Mais rien de « propagandiste » là-dedans, à suivre nos chers médias dominants.

Puis il y a le mammouth au milieu de la pièce, bien sûr, les voix pour lesquelles il ne sert à rien de rentrer dans des détails : Olivier Rafowicz, porte-parole de l’armée israélienne et Joshua Zarka, ambassadeur d’Israël en France. Depuis près de trois ans, les deux enchaînent les plateaux de télévisions et saturent les colonnes de journaux pour répéter toujours les mêmes éléments de langage, tous mis au service d’un génocide des Palestiniens et des guerres menées dans tout le Moyen-Orient. Joshua Zarka était ainsi cette semaine invité dans Complément d’enquête, pour s’expliquer quant au massacre de plus de 200 journalistes à Gaza. Une fois n’est pas coutume, enchainant les infamies. Et ça passe. Jamais cette parole n’est frappée de la foudre des médias français, elle est toujours respectée, scrutée, écoutée, sujette aux guéguerres d’exclusivité au lendemain d’un énième bombardement aux dizaines de morts. Et lorsqu’ils ne sont pas disponibles, d’autres « intellectuels » et « journalistes » se chargent de reprendre le même narratif pro-israélien en cœur, Bernard Henri-Lévy, Nathan Devers, Sophia Aram, Jean Quatremer. D’où une question : imagine-t-on seulement Xénia Fedorova, invitée pendant 20 minutes de la matinale de BFMTV après chaque missile tombé sur Kiev ?

Ainsi d’une division qualitative entre deux mondes, en somme : celui du « soft power » et celui de la « propagande ». Les États-Unis et ses alliés, les Jafarian-Machado-Rafowitz ? « Soft power », à la rigueur, influence, tout au plus, intérêts politiques, pourquoi pas, un avis parmi d’autres, écoutable, entendable, voire même souhaitable. Tout ce qui a trait à la Russie, surtout, puis à la Chine, ensuite, et à des pays arabes n’en parlons même pas : « propagande », sans hésitation, en dehors de toute forme de respectabilité. Et ces enjeux classificatoires ne se limitent pas aux simples questions internationales : ils traversent l’ensemble de l’espace médiatico-politique.

À la maison

Car lorsque l’émission Quotidien reçoit Nora Bussigny, « journaliste » reconnue pour ses infiltrations loufoques dans le monde « woke » et ses livres ponctués de mensonges et d’approximations, Julien Bellever pense-t-il à la qualifier de « propagandiste » ? La réponse est bien sûr dans la question : absolument pas, et Bussigny a pu tranquillement déblatérer ses inepties à une heure de grande écoute. Sous les regards interloqués des membres du plateau, peut-être, qui se sont demandés pendant l’interview s’ils n’avaient pas fait une connerie avec cette invitation. Mais quand même : le mot de « propagande » ne leur a, semble-t-il, pas traversé l’esprit une seule seconde.

Et comment s’en étonner : Caroline Fourest a toujours son pupitre réservé à LCI, celle qui a nié avec abnégation toute perpétration d’un génocide à Gaza, qui a calomnié des dizaines de femmes dans un livre anti-MeToo, qui s’est fait prendre la main dans le sac de ses mensonges à de multiples reprises. Tout comme son ami Frédéric Encel, interviewé régulièrement comme « expert en géopolitique », cet homme anciennement engagé au Betar qui s’amuse à repartager toutes les saillies de son ami Raphaël Enthoven, lui aussi coqueluche des médias, dont la dernière en date, une comparaison éhontée entre de l’antisémite fondateur de l’Action française Charles Mauras et le nouveau maire de Saint-Denis, Baly Bagayoko. Deux fervents calomniateurs de la gauche, toujours prêts à aider leurs autres camarades des magazines colorés d’islamophobie Franc-Tireur et Le Point, ou encore Marianne et sa directrice de rédaction complotiste, Ève Szeftel. « Propagandistes », ceux-là ? Aucunement.

La liste pourrait s’allonger indéfiniment : les « éditorialistes économiques », Dominique Seux, François Langlet, Emmanuel Lechypre, Nicolas Bouzou, récitant à longueur d’antenne et de colonnes le même catéchisme néolibéral, des « propagandistes » ? Hors de propos. Les révisionnistes historiques bien connus tendance droite extrême, prompts à tordre les faits pour les faire rentrer dans leurs soupières, les Franck Ferrand, Lorànt Deutsch et autre Stéphane Bern, des « propagandistes » ? Comme ils diraient : oncques.

Et tout ça sans même parler, il va sans dire, des rangs de CNews, où le mot « éditorialiste » sature les bandeaux de présentations pour maintenir coûte que coûte un semblant de respectabilité « journalistique » quant à des individus qui ne font que cracher leur haine des étrangers, des Noirs, des Arabes, des musulmans, des femmes, des homosexuels et autres LGBTQ. Pour ce qui est d’eux, reconnaissons-le : certains commencent, alors qu’il est déjà trop tard, à parler de pure et simple propagande.

Vérité

Alors que vient nous dire, au juste, le cas Xénia Fedorova ? En réalité, pas grand-chose que nous ne savions pas déjà : les mots sont politiques, et celui de « propagande » ne fait pas exception. Il est du genre d’adjectif toujours réservé aux autres, traçant la frontière entre le dicible et l’indicible.

Prononcer, sur un plateau de chaîne de télévision de la TNT, que la Russie ne fait que se défendre quand elle envahit l’Ukraine ? Inacceptable. Prononcer, aussi sur un plateau, qu’Israël ne fait que se défendre en génocidant les Palestiniens ? Pourquoi pas. Alors quelle différence entre les deux ? Aucune, au fond, les deux assertions planent en plein délire, en dehors de toute forme de réalité, pour défendre l’assassinat organisé de milliers de personnes. Mais là n’est semble-t-il pas le sujet, l’histoire est faite de méchants et de gentils, de vies qui valent quelque chose et de vies qui ne valent rien. Et c’est porté par le « courage de la nuance » et la « neutralité journalistique », couronné par le refus des « deux extrêmes », que les médias bien comme il faut nous l’expliquent.

Seulement voilà que le débordement arrive : Bolloré s’en fout, de tout ça, et par solidarité extrême droitière, veut diffuser la parole russe. Donc ses fidèles soldats, Praud et consorts, s’organisent. C’est la « liberté d’expression ». Et qu’importe si l’État macroniste en est « inquiet », car jamais il ne s’engagera dans ce qui s’impose en telle situation : une refonte totale du système, de la cave au grenier.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon