
Alice au pays des colons, premier film de cinéma produit par Blast, a attiré l'attention du journal Le Monde. L'avis est positif, mais le quotidien s’embourbe en conclusion de sa critique, en fustigeant des « discours d'extrême gauche la plus radicale », désignant ainsi les militants israéliens qui s'opposent à la colonisation. En les catégorisant de la sorte, le journaliste du Monde disqualifie une parole dissidente et, au total, réécrit l’histoire en niant les souffrances des Palestiniens et les témoignages qui les rapportent. Réponse et explication de Yanis Mhamdi, le réalisateur du film.
Alice au pays des colons relate le combat d’Alice Kisiya, chrétienne palestinienne de citoyenneté israélienne, pour récupérer sa terre. En dépit de décisions de justice favorables, les colons refusent de partir du terrain où ses parents avaient jadis construit une maison et un restaurant, depuis détruits. L’armée israélienne, malgré une illégalité manifeste, ne trouve rien à y redire. En parallèle, le film raconte aussi la situation d’Alaa, un Palestinien n’ayant, pour sa part, même pas le droit à la lutte : son village est cerné par les militaires, ses déplacements régis par les checkpoints, et sa vie sans cesse menacée par les attaques de colons.
Dès les premières images, on comprend que, dans sa lutte, Alice Kisiya est entourée d'Israéliens. La plupart sont jeunes, entre 18 et 35 ans, et portent un regard extrêmement critique sur le pays qui les a vus naître. Eran, Inbar et Evelyn, qui interviennent dans le documentaire, se définissent ainsi comme antisionistes et luttent contre la colonisation en Cisjordanie aux côtés des Palestiniens.
Leur présence poursuit deux objectifs. Premièrement, ils servent de « boucliers » face à l'armée et à la police israéliennes, qui se montrent bien moins violentes lorsqu'elles ont affaire à de jeunes concitoyens. Ils se placent donc en première ligne et n'hésitent pas à résister physiquement aux autorités. Deuxièmement, leur participation confère une certaine « légitimité » aux yeux des médias occidentaux : en raison de regrettables biais, l’injustice subie par les Palestiniens est d'autant plus visible lorsque des Israéliens, aussi, s’engagent avec eux. Ces jeunes sont pleinement conscients de cette « inégalité des vies » et utilisent donc leurs privilèges de manière stratégique, au service d’un combat qui leur paraît juste.
La critique parue dans le Monde le 22 avril relève une « mise en scène brute qui donne à voir lors de séquences saisies sur le vif les rapports de force en place sur le terrain. » . Jusque là, rien à redire. Mais c’est la chute du papier qui perturbe et mérite une critique de la critique : « Au-delà de la force des témoignages, dommage que, dans sa volonté de prendre un recul analytique sur la situation, le documentariste se contente de donner la parole au discours d’extrême gauche le plus radical, en dissonance presque avec l’effort déployé par Alice Kisiya pour démontrer qu’un autre Israël laissant sa place à chacun est possible », écrit-il.
C’est donc précisément ce regard porté sur leur propre société qui est reproché aux protagonistes du film. Eran déclare notamment : « Nous ne venons pas d'une société fasciste. Nous venons d'une société pire, une société libérale. La quantité de souffrance qu'une telle société peut produire est bien plus importante. » Avec son amie Inbar, ils rejettent l'État d'Israël sous la forme qu'il a aujourd'hui, tant il leur semble être une source de douleur et de destruction. La restitution crue de leurs paroles, contrairement à ce que laisse entendre Le Monde, est donc plus un choix de vérité qu’un choix « politique », peu importe l’obédience. Il s'agit surtout de restituer le ressenti de ces jeunes Israéliens qui ont choisi d'être aux côtés des Palestiniens parce qu’ils ont été témoins de la violence exercée par les colons, avec la complicité de l’armée et de la police, c’est-à-dire de l’État. Si « radicalité » il y a quelque part, elle est donc avant tout dans le réel lui-même.
Il y a aussi Evelyn, 35 ans, qui milite aux côtés d'Alice. Dans le film, elle lance cette phrase marquante à une soldate : « J'étais la personne la plus sioniste, tu ne peux même pas imaginer… Puis j'ai réalisé ce qu'il se passait vraiment. » Contactée, Evelyn a souhaité apporter davantage de contexte : « Il y a 13 ans, j'étais à sa place, une soldate fière de "protéger" son peuple. Il m'a fallu des années et des rencontres personnelles avec des Palestiniens pour commencer à ouvrir les yeux. J'étais tellement endoctrinée. Cette période avec Alice a été ma première expérience de présence protectrice, ma première véritable prise de position de l'autre côté de la barrière. Que ça soit perçu comme une position d'extrême gauche… pourquoi pas. Mais c'est surtout une position qui vise à lutter activement dans un espace d'occupation, d'oppression, de génocide et de discrimination. »
On voit dès lors bien la manière dont l’étiquetage politique chéri des médias occidentaux, une dichotomie entre droite et gauche, se dissout face aux violences exercées en Palestine. L’engagement de ces Israéliens est avant tout mené au nom d’un idéal de paix et de justice. Que cela relève d’une « extrémité » ou non n’a, quelque part, aucun sens. Ce que fait Le Monde n’est dès lors pas anodin : à travers la dénonciation d’une position « d’extrême gauche la plus radicale », il tente de faire croire qu'il existerait des positions ne niant pas les droits des Palestiniens mais plus « modérées » au sein de la société israélienne, plus viables, plus crédibles. Or, cette croyance ne résiste malheureusement pas à l’épreuve des faits.
En France, on aime les sondages, alors en voici un qui donne le vertige : publié en mai 2025 par le quotidien Haaretz, 82% des Israéliens juifs souhaitent expulser par la force les Palestiniens de Gaza. Ce pourcentage monte à 93% chez les Juifs se déclarant religieux. Et 47% d'entre eux jugent acceptable que l'armée israélienne procède à des exécutions de masse de civils dans les villes conquises.
Cette réalité d'une société israélienne qui n'éprouve aucune empathie pour les Palestiniens et qui adhère à une politique d'apartheid et de colonisation, des spécialistes l'ont documentée. Citons le très respecté historien Omer Bartov qui, dans un texte publié sur le site Orient XXI, dresse le portrait d'une société « incapable d'éprouver la moindre empathie pour la population de Gaza », au sein de laquelle « la majorité des Israéliens ne veulent même pas savoir ce qui se passe à Gaza » et où « les références aux morts de civils palestiniens sont rares et généralement présentées comme de la propagande ennemie ». Dans son dernier livre, Israël. Une course vers l'abîme, il déplore ainsi que la plupart des Israéliens qu'il a rencontrés manifestent de la résignation, de l'indifférence, voire du désespoir, mais très peu d'empathie pour les Palestiniens. Un constat partagé par de nombreux intellectuels israéliens.
Interrogé par Mediapart dans l'émission À l'air libre, Menachem Klein, professeur de sciences politiques à l'université Bar-Ilan, déclare par exemple : « Malheureusement, la société israélienne est en faveur du génocide et apporte un soutien inconditionnel aux soldats et généraux de l'armée responsable du génocide dans la bande de Gaza. » Il ajoute : « Les preuves sont légion. De nombreux soldats mettent en ligne des vidéos dans lesquelles on les voit participer au génocide, tuer des Palestiniens innocents, se rendre coupables de crimes de guerre. De nombreux Israéliens qui visionnent ces vidéos n'hésitent pas à dire : "Ça ne me pose pas de problème. Nous voudrions voir plus de vidéos de ce genre. Et les prochains à cibler, ce sont les Cisjordaniens et les Palestiniens d'Israël." »
Dans sa critique, Le Monde va jusqu'à écrire que les critiques des jeunes militants israéliens seraient donc « en dissonance » avec l'effort déployé par Alice « pour démontrer qu'un autre Israël, laissant sa place à chacun, est possible ». Cela relève d’un indéniable contre-sens.
Pour mémoire, Alice présente un profil atypique : chrétienne palestinienne, binationale franco-israélienne, elle est censée être une citoyenne à part entière dans un Israël qui se veut démocratique. Pourtant, malgré ce profil qui devrait l’immuniser contre les attaques des colons, sa terre lui a tout de même été arrachée. Pire, l'armée et surtout la police, qui sont censées la protéger, s'en prennent à elle et viennent constamment défendre les colons. Et cette politique ne fait que s'intensifier.
En 2025, elle avait d’ailleurs atteint un niveau inédit depuis vingt ans : huit Palestiniens avaient été tués par des colons israéliens au cours de l'année. Et 2026 s'annonce comme encore plus meurtrière : en l'espace d'à peine quatre mois, au moins dix Palestiniens ont déjà été assassinés par des suprémacistes israéliens.
De plus, ainsi que le journal britannique The Guardian l’a récemment révélé, plus de 96% des enquêtes visant des colons sont classées sans suite, et qu'aucune poursuite n'a été engagée depuis 2020 contre des colons ou des soldats alors que plus de 1100 Palestiniens, dont au moins un quart de mineurs, ont été tués. Le Haut-Commissariat aux droits de l'homme de l'ONU a quant à lui dénoncé « une stratégie d'État coordonnée », dans laquelle les autorités israéliennes jouent « un rôle central ». Il alerte aussi sur les déplacements forcés en Cisjordanie, qui « coïncident avec le déplacement massif de Palestiniens à Gaza » et « semblent indiquer une politique israélienne concertée de transfert forcé massif » sur l'ensemble des territoires occupés, soulevant « des inquiétudes quant à un nettoyage ethnique ».
Quant aux jeunes militants comme Eran, Inbar ou Evelyn, ils sont désormais criminalisés par l'État. Dans son article « Israël. La chasse aux "mauvais juifs" est ouverte », le journaliste Sylvain Cypel décrivait ainsi en décembre 2024 les lois et décrets qui visent désormais les Juifs israéliens dissidents : « Une loi a été adoptée en octobre 2024 permettant de priver de son emploi tout enseignant qui aurait manifesté "de la sympathie pour une organisation terroriste". Lorsque l'on sait qu'est jugée "terroriste" toute manifestation de soutien à la cause palestinienne, quelle qu'en soit la forme, on imagine la pression sur des enseignants en histoire, par exemple, qui oseraient s'éloigner de la version "officielle" sur l'expulsion des Palestiniens en 1948, selon laquelle "Israël n'a expulsé aucun Arabe. Ils sont partis volontairement". »
Alice au pays des colons ne prétend pas à la supposée neutralité confortable de ceux qui observent de loin. Il donne à voir ce que ces jeunes Israéliens ont vu, et à entendre ce qu'ils ont vécu. Une réalité brute, crue, injuste et violente. Si leurs mots semblent « radicaux » pour certains, la réalité qu’ils cherchent à décrire et dénoncer l’est beaucoup plus. Face à une violente politique de nettoyage ethnique, la « modération » n’existe guère, ou alors elle consiste en un accompagnement plus ou moins silencieux de politiques considérées comme gravement criminelles par le droit international. Qualifier d'« extrême gauche » les positions de ceux qui assument de s’opposer frontalement à de telles politiques est en réalité le plus sûr moyen de ne rien comprendre à ce qui se passe en Cisjordanie. Et de ne pas avoir à s'en préoccuper.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon