
L'agression du Venezuela par les États-Unis, ou l'énième clou planté sur le cercueil du droit international. Une tribune de l'avocat Romain Ruiz.
Il arrive un moment dans l’histoire où les principes n’arrivent plus à masquer la réalité. Où les chartes, les traités et les résolutions, patiemment compilés depuis 1945, ne servent plus qu’à donner l’illusion d’un monde qui ne serait pas régi par la seule force brute. L’agression militaire du Venezuela par Donald Trump et ses affidés, l’enlèvement de son président et de son épouse le 3 janvier 2026 et leur comparution immédiate devant un illégitime tribunal New Yorkais est l’expression de ce moment. Pire, il est celui des nouvelles funérailles, en direct et en mondovision, du droit international.
Menée en violation complète de la Charte des Nations unies, la dernière déstabilisation sud-américaine des États-Unis démontre ce que beaucoup savaient déjà sans oser le dire : les mécanismes onusiens de prévention, de sanction et de dissuasion n’inquiètent plus les superpuissances. Tout au plus ces chartes décorent-elles encore les salles d’attente de la Maison Blanche ou du Kremlin.
Le droit est pourtant sans ambiguïté. L’article 2 de la Charte des Nations unies interdit le recours à la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un État. L’article 39 de la même Charte prohibe l’agression d’un État souverain par un autre. Les articles 41 et 42 laissent le soin à l’Assemblée générale de l’ONU d’appliquer des sanctions en conséquence.
Naturellement, l’exception de légitime défense, strictement encadrée par l’article 51, ne permet ni une agression préventive, ni un changement provoqué de régime, encore moins l’enlèvement d’un chef d’État en exercice.
S’en affranchir comme le fait Trump n’est donc pas qu’un « dérapage » mais une abrogation pure et simple du droit international par la puissance militaire. Une prise d’empire des armes sur les règles et les lois.
Si les États du Nord se sont toujours affranchis du droit international au préjudice des États et des nations du Sud global, ce qui frappe aujourd’hui c’est la reconnaissance, en direct, d’un coup d’État militaire par un président fou, sous l’œil sidéré du monde connecté. Ce qui frappe également, c’est l’incapacité de réaction des organismes internationaux censés prévenir les guerre, érigés en leur temps à grands renforts de « Plus jamais ça ».
Au-delà du drame humain et de la sidération internationale, c’est tout bonnement l’obsolescence pratique du système onusien qui se joue sous nos yeux. Le Conseil de sécurité, paralysé par les vétos croisés, incapable d’imposer ses propres résolutions, n’est en effet plus qu’une vague chambre d’enregistrement de rapports sans effets. Les sanctions, présentées comme l’arme juridique suprême, apparaissent quant à elles pour ce qu’elles sont devenues : des instruments réservés à être utilisés contre les États du Sud global, inapplicables à ceux du Nord et aux puissants.
Le gouffre dans lequel sombre aujourd’hui le droit international n’est que le reflet de toutes les digues qu’ont peu à peu fait sauter le fascisme, la brutalisation du débat, et l’abyssale lâcheté des prétendus champions de la démocratie.
Que dire en effet de la « réaction » poussive, tardive et désolante d’Emmanuel Macron qui, préférant ménager son ami Donald, se contente de saluer le départ d’un dictateur et d’appuyer, sans que personne ne lui ait rien demandé, la candidature d’Edmundo González Urrutia à sa succession ? Que dire de ce monument de lâcheté politique, des œillères sciemment mises par le président de la République vis-à-vis de tous les principes de notre droit ? Que dire de ce sentiment qui nous a tous étreint en constatant que le leader du « pays des droits de l’Homme » avait lui-même renoncé à nommer un coup d’État par son nom ?
Peut-être qu’il est temps pour le masque des droits de l’homme de tomber enfin aux pieds de l’Élysée.
Car cette réaction ne peut pas être dissociée du contexte global. Les accusations de génocide à Gaza, portées devant les juridictions internationales et accompagnées d’une incapacité totale de la communauté internationale à empêcher les violations massives du droit humanitaire, participent du même effondrement. L’absence de réaction juridique de presque tous les pays du monde lorsque leurs ressortissants ont été kidnappés à bord des flottilles vers Gaza et arbitrairement détenu en Israël également. Il y a dans l’air un renoncement collectif à faire usage des mécanismes internationaux.
Quand des crimes d’ampleur sont dénoncés sans produire de conséquences contraignantes, c’est pourtant un message clair qui est envoyé au monde : le droit n’est plus universel, il est conditionnel. Et plus exactement conditionné à la puissance de feu.
C’est dans ce vide moral et juridique que renaît, par la force et sous les traits immondes de Donald Trump et Benjamin Netanyahou, une théorie que le droit international a pourtant rejetée de longue date : celle de la « légitime défense préventive » qui, sous couvert d’anticipation de menaces futures, permet de justifier n’importe quelle intervention, n’importe quel bombardement, n’importe quel renversement de gouvernement, pour peu que l’agresseur en ressente la menace.
La peur se transforme en permis de tuer, l’hypothèse en casus belli.
En consacrant cette logique, Trump, Poutine et Netanyahou ne détruisent pas seulement l’ordre juridique international : ils légitiment par avance son contournement par tous les autres, et notamment par ceux qui viendront après eux. Pourquoi un État « voyou » respecterait-il demain une Charte que ses auteurs violent ouvertement ? Pourquoi renoncerait-il à la force quand celle-ci devient la seule loi qui régule le monde ?
Ce qui se joue au Venezuela — comme ce qui se joue ailleurs depuis des décennies — n’est pas un simple conflit géopolitique. C’est une mutation profonde du monde : le passage d’un ordre mondial fondé, en principe, sur le droit, au désordre planétaire fondé sur la puissance et le sang.
Un monde où les règles vivent uniquement dans les discours, mais meurent petit à petit dans les faits.
Les funérailles du droit international, retransmises en direct sous les yeux d’une communauté internationale devenue spectatrice impuissante, placent aujourd’hui le monde face à ses propres contradictions. L’Histoire ne retiendra pas seulement ceux qui ont appuyé sur la gâchette, mais aussi ceux qui n’ont rien fait pour faire renaitre la paix par le droit.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon