Affaire Lyannah : derrière la communication du gouvernement, ce que révèle (vraiment) le rapport d’inspection

Affaire Lyannah : derrière la communication du gouvernement, ce que révèle (vraiment) le rapport d’inspection

Un pré-rapport d’inspection, publié ce lundi, a révélé les coulisses des dysfonctionnements judiciaires ayant accompagné l’assassinat de la jeune Lyannah, le 29 mai dernier. Depuis, le gouvernement macroniste s’empresse de pointer du doigt les supposés responsables, avec promesse de sanctions. Et ce quitte à instrumentaliser le contenu même du rapport, en refusant de se confronter aux conséquences de leurs propres politiques publiques.

Une substitute du procureur d’Auch : voilà, à en croire le gouvernement, la première clef d’explication du fiasco. Gérald Darmanin, ministre de la justice, a réclamé que cette magistrate soit dessaisie de toutes les plaintes impliquant des enfants, en plus d’annoncer le lancement d’une « procédure disciplinaire, une enquête administrative » sur les « défaillances graves » quant aux missions de cette seule juriste. Le suspens s’est fait attendre mais nous y sommes, donc : un bouc-émissaire montré du doigt par tout le gouvernement en chœur, censé venir clore la séquence de l’affaire dite « Lyannah ».

Pré-rapport d’inspection

Ces annonces font suite à la publication d’un pré-rapport d’inspection, mené par les enquêteurs de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), de l’Inspection générale de la justice (IGJ) et de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR). Le document se penche spécifiquement sur le traitement d’une plainte pour viol sur mineur déposé en août 2025 contre Jérôme Barella, l’auteur présumé de l’assassinat de Lyannah, disparue le 29 mai dernier. En dépit d’une évidente dimension urgente, de par la gravité des faits décrits (une cinquantaine de viol sur la même enfant), mais aussi parce que Jérôme Barella avait déjà fait l’objet d’une procédure classée sans suite pour « viol sur mineur » ouverte en 2022, le suspect n’a pas été convoqué en garde-à-vue une seule fois. Le rapport, accessible depuis le lundi 22 juin sur le site du ministère, détaille les raisons de ce dysfonctionnement aux conséquences gravissimes.

Les enquêteurs décrivent notamment les actions de deux individus. D’une part la substitute au procureur d’Auch, saisie suite à la redirection de la plainte depuis le parquet de Toulouse. Cette dernière aurait fait des erreurs majeures, notamment le fléchage du dossier vers la mauvaise gendarmerie, sans en spécifier le caractère urgent. Dans un second temps, les gendarmes auraient eux aussi failli, surtout le directeur d’enquête, en ne menant pas les actes adéquats, au premier chef l’interrogatoire du principal suspect déjà connu des services, Jérôme Barella. Ce sont les responsabilités de ces personnes-là, et principalement la première, à savoir la substitute du procureur d’Auch, que le gouvernement charge aujourd’hui frontalement.

Manquements structurels

Mais il se trouve, éléments peut-être trop déplaisants pour être étalés, que ce même rapport contient d’autres indications tout à fait accablantes. Dans sa première moitié par exemple, appuyée sur des chiffres, et où est détaillée la situation générale à laquelle se confrontent les services mis en cause.

On y apprend entre autres que le tribunal judiciaire d’Auch, au cours de l’année 2025, a dû faire face à une vacance de 7,5 équivalents temps plein, soit l’absence de 18% des effectifs. Et ce alors même que les affaires de viols, agressions et atteintes sexuelles sur mineurs, ce que Gérald Darmanin décrit aujourd’hui comme la priorité absolue de l’institution judiciaire, sont dans cette juridiction, indique aussi le rapport, en « constante et forte évolution depuis cinq années ».

En parallèle, le document revient sur la lenteur de transmission de la plainte du parquet de Toulouse (non compétent, les faits s’étant déroulés en dehors de sa juridiction) au parquet d’Auch. La gendarmerie qui a enregistré la plainte contre Jérôme Barella le 22 août 2025, à Plaisance-du-Touch, en Haute-Garonne, transmet les résultats de son enquête (audition de la victime et des parents, notamment) au parquet de Toulouse le 10 octobre 2025. Celui-ci enregistre la procédure le 23 octobre et la redirige sans signal particulier d’alerte vers Auch, qui en accusera réception le 10 novembre. Soit un « délai relativement important » indique le rapport, tout en ajoutant qu’il ne peut « en être fait grief aux acteurs concernés, au vu de la masse des procédures à traiter et des délais incompressibles d’acheminement d’une procédure papier ». Passage où on apprend donc qu’en 2026, toujours, ce genre de transferts s’effectuent sur des supports physiques et non numériques.

La juridiction d’Auch enregistre ensuite la procédure le 2 décembre 2025, soit 3 mois et demi après le dépôt de plainte de la famille de la victime. La substitute du procureur d’Auch renvoie la plainte le 9 janvier vers une mauvaise gendarmerie, ce qui retardera la prise en compte d’encore 13 jours. De plus, elle n’a pas coché la case « urgent », malgré la sensibilité des faits évoqués. Elle explique que la plainte lui est parvenue dans un format papier au milieu de tout le reste de son courrier, sans indication particulière, et a donc fini en quelque sorte par s’y noyer.

Fiasco chez les gendarmes

Les gendarmes, qui seront finalement saisis par la suite, cumulent eux aussi les manquements. D’abord les indications initiales du parquet, qui demandait aux services de gendarmerie d’entendre directement le suspect sous le régime de la garde-à-vue, ne leur ont pas été transmises. Puis les pièces ne sont parcourues que dans leur moitié par le commandant de compagnie. Résultat : le militaire directeur de l’enquête souhaite « bétonner le dossier », malgré le travail préalablement effectué par la gendarmerie de Plaisance-du-Touch. Une liste de cinq tâches à effectuer, particulièrement lourdes, vient alors s’ajouter comme préalable à tout placement en garde-à-vue (1). La mère de la victime est auditionnée le 14 février. Et, ensuite, soudainement, la procédure s’arrête. Le gendarme n’effectue aucune des autres tâches prévues.

Ce dernier le justifie par une activité particulièrement soutenue « avec deux commissions rogatoires à traiter, des procédures de VIF dont il a la charge, des événements opérationnels d’ampleur sur lesquels il a été projeté (blocages routiers et manifestations violentes des agriculteurs, sécurisation d’événement festif) une garde à vue de 96 heures dans le cadre d’un trafic de stupéfiants. » « J’aurais voulu trouver le temps », partage-t-il aux enquêteurs. Et son supérieur hiérarchique, qui admet ne pas avoir contrôlé son agent, l’accompagne dans ses dires : « Je considère que mes personnels sont à flux tendus dans le traitement des affaires judiciaires ». Tout en ajoutant, ensuite, que le gendarme en question avait selon lui le temps de mener à bien son enquête. Soit un mélange de manque de moyens humains et d’un déficit de formation, sans doute, quant au traitement de ce type de dossiers particulièrement sensibles.

Irresponsabilité

On l’aura dès lors compris : les termes de l’affaire sont quelque peu différents de ce qu’on en dit. Le rapport explique, c’est vrai, que des individus n’ont pas honoré leurs fonctions comme ils auraient dû le faire. Mais il dévoile aussi tout la toile de fond qui a, si ce n’est provoqué, au moins augmenté drastiquement les chances que de telles erreurs surviennent : le manque de temps des agents pour effectuer leurs missions ; le déficit de formation ; les outils archaïques avec lesquels l’autorité judiciaire est obligée de composer ; la longueur des délais imposée par les protocoles. Si bien que la lecture du document, à défaut de clôturer l’affaire, se révèle comme une plongée dans un milieu judiciaire en ruine où les fiascos semblent devenir peu à peu la norme.

Sébastien Lecornu, aussitôt le pré-rapport rendu public, a fustigé une « succession d’erreurs, de négligences, d’inactions et de mauvaises décisions », avant d’ajouter ne pas vouloir charger la justice et la gendarmerie « dans leur ensemble ». Comprendre le sous-texte : seul des cibles individuelles sont en ligne de mire. Comprendre le sous-texte, encore : le fait que Gérald Darmanin, et avec lui les services de l’État, étaient parfaitement au courant de ces dysfonctionnements répétés autour du traitement des procédures judiciaire depuis des années, restera bien sous silence.

Car en effet, comme l’a dévoilé Mediapart, un rapport d’inspection, qui jusqu’à aujourd’hui n’avait jamais été publié, pointait déjà toutes ces problématiques en 2023. Mais peu importe car, depuis le décès de Lyannah, Gérald Darmanin feint de découvrir l’ampleur des dégâts et multiplie les annonces supposément « chocs » : la réinspection de toutes les procédures visant les mineurs d’ici au 14 juillet a ainsi conduit, déjà, à la mise en détention provisoire de plus de 134 personnes. Soit en réalité une nouvelle preuve du niveau de décrépitude de l’institution.

Le même Gérald Darmanin assure aussi, aujourd’hui, de la disparition de tous les supports papiers d’ici 6 mois. Pourquoi ne pas avoir fait ça plus tôt ? « Il y aura un avant et un après Lyannah », enchaîne-t-il, lui qui, avec ses acolytes du gouvernement, veulent maintenant pousser à l’adoption d’une nouvelle loi-cadre pour la rentrée. Même si nombre de spécialistes, d’organisations syndicales et de responsables politiques répètent que là n’est pas le sujet.

Techniques macronistes

Avant même les conclusions de ce pré-rapport d’inspection, en réalité, les éléments de langage avaient été posés par Darmanin, Macron et Lecornu : pas question de parler de manque de moyens. Pour ce qui est de la gendarmerie et de la justice, les budgets ont déjà tous deux augmenté significativement ces dernières années, répètent-ils depuis à l’envie. Faits exacts mais auxquels il manque toujours la réponse à une question pourtant centrale : où est passé cet argent ?

Quelques recherches permettent facilement de trouver la réponse : l’accroissement tout relatif du budget de la Justice a particulièrement bénéficié, par exemple, à la construction de nouvelles places de prison, et ce pour pouvoir encadrer la politique de plus en plus répressive réclamée par le gouvernement. Côté gendarmerie, les opérations de communication type « places nettes », et plus généralement la lutte contre les stupéfiants, ou encore les opérations liées à l’espace public, particulièrement visibles, ont été intensifiées.

Mais qu’importe tout ça. Gérald Darmanin semble déterminé à se payer la tête de la substitute du procureur d’Auch, poussée aujourd’hui à se mettre en arrêt maladie. Même si déjà des manifestations de soutien s’organisent chez les magistrats, notamment à l’appel du Syndicat de la magistrature, au slogan de « Nous sommes tous substituts à Auch ». Côté gendarmerie, le directeur de l’enquête et le commandant de compagnie ont, pour leur part, été poussés à la mutation par le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez. Le ménage semble fait. Resterait maintenant à circuler : il n’y a plus rien à voir.

Une fois de plus dès lors, même si tout apparaît visible et palpable aux yeux des spécialistes comme des profanes, le gouvernement macroniste refuse de se confronter aux conséquences de ses actes. Une enfant est morte parce que l’État a été incapable de la protéger : à continuer dans cette direction, Lyannah n’est pas la première et, malheureusement, semble promise à ne pas rester la dernière.

(1) Liste des tâches à effectuer, telle que dressée par le rapport : « Réentendre la mère de la victime ainsi que son beau-père ; entendre une amie de la mineure ayant reçu ses confidences ; établir des réquisitions PNIJ pour exploiter la téléphonie de la victime ; réaliser un environnement scolaire de la victime ; récupérer la procédure classée sans suite en 2024 dans laquelle l’auteur présumé a été entendu comme mis en cause libre. »

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon / Morgane Sabouret