Banderole féministe retournée par des policiers : l’institution fait semblant de condamner

Banderole féministe retournée par des policiers : l’institution fait semblant de condamner

Vue plus de 6 millions de fois sur les réseaux sociaux, la photo dévoilée par Blast de policiers encagoulés, tenant une banderole féministe à l’envers, a beaucoup fait réagir. Et ce jusqu’au ministre de l’intérieur Laurent Nuñez qui, interrogé ce dimanche 30 novembre, s’est lancé dans un exercice d’équilibriste tout particulier : condamner pour mieux excuser.

« Cette photo n’est pas acceptable. Mais je vais quand même vous rappeler le contexte » : ainsi débute la réponse du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, visiblement préparé à la question qui lui est posée, sur le plateau de BFM-TV dimanche 30 novembre au soir, au sujet de la photo publiée par Blast deux jours plus tôt. Une réponse en demi-teinte, évasive, avant l’ouverture d’un long développement durant lequel cette même photo est qualifiée de « maladroite ». Terme qui étonne jusqu’au journaliste de la chaîne d’info : « Maladroit ou inacceptable » ? « J’y viens, mais je veux replanter le décor », rétorque le ministre. Puis, se reprenant, balbutiant, répétitif, Laurent Nuñez, au terme de près de trois minutes de circonvolutions, conclut son propos : « Je condamne clairement cette action, mais que les choses soient claires, cette banderole elle ne s’est pas retrouvée dans ce service par hasard, elle a été précédée de violences pendant cette manifestation, et les policiers l’ont récupérée pour éviter évidemment que ces violences continuent ». Les choses sont en effet claires : toute timide condamnation sera, du début à la fin, systématiquement suivie d’un « mais ».

PEERTUBE

Hooligans

Pour rappel : le vendredi 28 novembre, Blast publiait la photo d’une quinzaine de policiers, identifiés a posteriori comme appartenant à la 11ᵉ Compagnie d’intervention posant fièrement, encagoulés, sous un drapeau français, avec une banderole féministe, contre la transphobie et antiraciste, retournée.

Des policiers se mettent en scène dans un commissariat parisien.
Document Blast - DR

Si la photo a tant fait réagir — elle cumule aujourd’hui plus de 6 millions de vues à travers les différents réseaux sociaux — c’est que le symbole n’a rien d’anodin. Et c’est bien sûr cette symbolique, pourtant centrale, que le ministre a soigneusement pris soin d’omettre.

Se prendre en photo avec du matériel retourné est, en effet, une pratique connue des milieux hooligans et ultra. Le principe est simple : les groupes de supporters ont comme objectif de voler le matériel des groupes « ennemis », afin de les exhiber retournés, comme des trophées, en tribune ou sur des photos de groupes, dans lesquelles ils apparaissent encagoulés pour se prémunir de la répression dont ils sont victimes. Habitude réappropriée, donc, cette fois, par des forces de « l’ordre », alors même que dans la culture hooligan et ultra, l’institution policière est loin d’être appréciée : elle est celle qui assure leur répression.

Le message est en somme clair : à travers cette mise en scène, ces policiers s’affichent comme un groupe ennemi des mouvements féministe, antifasciste et LBGT. Et ce d’autant plus que la banderole a été volée lors de la manifestation contre les violences sexistes et sexuelles du 22 novembre dernier. Le même jour où une grande partie du travail des forces de police avait consisté à protéger les cortèges des collectifs Némésis, et Nous Vivrons. L’un, d’extrême droite identitaire, est ouvertement raciste. L’autre est pro-israélien.

Ces faits, le numéro un de la police a donc tenté de les relativiser, notamment en soulignant qu’il s’agissait d’une banderole de la « mouvance antifa ». Comprendre : une banderole qu’il serait donc légitime de souiller. Soit un geste qui s’inscrit dans l’augmentation de la répression des mouvements antifascistes aux États-Unis et en Europe, comme documenté par Blast. Et il va sans dire que le ministre, cohérent avec lui-même, n’a pas jugé bon de rappeler le devoir de réserve et d’exemplarité auquel sont pourtant soumis, à l’instar de tout autre fonctionnaire, les policiers. « Une enquête administrative a été ouverte » a-t-il expliqué, avant de préciser : « Il n’y a pas un monde où, pour ça, des policiers sont révoqués ».

Tensions

Mais ce discours tout en emphase, pour noyer le poisson, d’autres avaient décidé le même soir de ne pas y souscrire. Ce fut le cas, quelques heures après l’intervention du ministre, du général de gendarmerie Jacques-Charles Fombonne, sur le même plateau de télévision, dans un débat qui l’opposait à Benjamin Camboulives, porte-parole du syndicat Alternative Police CFDT, et à Tugdual Denis, directeur adjoint du média d’extrême droite Valeurs actuelle. Et c’est peu dire que cette voix, discordante au sein de l’institution, lui a été facturée au prix fort.

Car quand Benjamin Camboulives — le syndicaliste policier — se déclare « choqué », ce n’est pas en réaction au comportement de ses collègues, qui reprennent donc fièrement, en uniforme et cagoulés des pratiques issues de groupes hooligans, mais suite au propos du général Fombonne, qui venait d’expliquer : « Ça veut dire "On vous a vaincu", c’est très clair […] c’est une incitation à la discrimination devant le drapeau de la République. ». Un simple rappel, de base, qui sera, donc, ce soir-là, pour Monsieur Camboulives, source de « choc ».

Tugdual Denis, le « journaliste » de Valeurs actuelles, ira quant à lui jusqu’à remettre en question l’expertise du général : « Mon général, quand on connaît les difficultés que rencontrent les policiers, je ne crois vraiment pas qu’une photo privée, maladroite, soit un sujet […]. Vous vous acharnez ainsi sur le sort d’une quinzaine [de policiers]. »

À écouter Messieurs Camboulives et Denis, qui ont ainsi suivi sensiblement le même sillon que celui tracé par le ministre de l’Intérieur, le principal problème ne serait pas tant l’existence de cette photo, mais bien que celle-ci ait été rendu publique. « Circulez, il n’y a rien à voir », tentera dans les grandes lignes de résumer Benjamin Camboulives lorsque, interrogé sur la symbolique antiféministe d’une telle mise en scène, il expliquera qu’il n’y a aucun problème sur ce point car « il y a énormément de femmes qui travaillent dans la police », tout va bien alors.

Une position tout à fait mensongère qui oblige à l’ouverture d’une parenthèse : au cours du seul mois de novembre, deux policiers ont été mis en examen pour le viol, en uniforme, d’une femme détenue au tribunal de Bobigny, et une enquête, publiée par le collectif NousToutes, a révélé l’ampleur du phénomène des violences sexistes et sexuelles commises par des membres des forces de police à l’égard de femmes. Et ce, souvent, au moment même où les victimes viennent chercher de l’aide auprès de l’institution.

Sur ce même sujet, le général Jean-Charles Fombonne se montrera encore une fois moins tartuffe que ses deux camarades de jeu. Pour lui, reprenant alors à son compte une célèbre formule du révolutionnaire russe Vladimir Illitch Lénine selon laquelle « les faits sont têtus », la photo ne fait aucun doute : « Il y a des indications féministes retournées, […] ce qui veut dire, on vous a mis par terre, la tête en bas ».

Révéler la banalité : le talon d’Achille de l’institution policière

Quelle leçon tirer de cette soirée BFMTV du dimanche 30 novembre ? Contre son gré, peut-être, une réponse a été donnée par un internaute du réseau social X, se présentant comme policier : « Ça se fait dans toutes les unités de maintien de l’ordre (GM C.R.S. etc) c’est un trophée le seul truc à reprocher c’est comment ça peut finir sur les RS perso y a rien d’extraordinaire…… ».

Une photo qui suscite des discussions.
Image X

Soit une confession qui, authentique ou non, résonne en tout cas avec les réactions policières diverses que Blast a pu suivre : l’erreur de ces policiers ne serait pas tant d’avoir posé devant l’objectif, mais plutôt de ne pas avoir été assez discrets. Ainsi se dévoilerait le talon d’Achille de l’institution policière : rendre public ce qui constitue sa norme.

Qu’il s’agisse des vidéos de Sainte-Soline révélées par Mediapart et Libération, de l’affaire des captures d’écran de discussions WhatsApp de policiers multipliant les propos racistes et sexistes, du récit dépeint par le livre Flic signé du journaliste Valentin Gendrot, ou encore de la photo que Blast a publié vendredi dernier, il ne s’agit en fait jamais d’informations spectaculaires ni de faits isolés. Dès lors, pour les protagonistes de l’institution, ministre de l’Intérieur en tête : rien de tout ça n’est, au total, réellement surprenant. Et les médias dominants ne semblent pas trouver grand-chose à en redire.

Pour les autorités, l’enjeu n’est pas tant d’essayer d’endiguer les violences perpétrées par les forces de « l’ordre », mais plutôt de les légitimer voire de les justifier. Lorsque Laurent Nuñez, un policier-syndicaliste de la CFDT, ou encore un journaliste de Valeurs actuelles expliquent tranquillement — sur une chaine de grande écoute — le comportement des policiers en accusant les « antifas », ils participent dans le même mouvement de la construction d’un ennemi de l’intérieur et à la légitimation des violences commises à son encontre.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Blast, le souffle de l’info