VSS au travail : « Mon corps est devenu une arme contre moi »

VSS au travail : « Mon corps est devenu une arme contre moi »

En France, selon l’enquête réalisée par l’Ifop pour le Défenseur des droits en janvier 2014, 20 % des femmes actives déclarent avoir été confrontées à une situation de harcèlement sexuel au travail au cours de leur carrière. Autrement dit, une femme sur cinq.

L’enquête indique également que dans environ 70 % des cas, les faits n’ont donné lieu à aucun signalement formel auprès de l’employeur ou d’une autorité compétente et que seuls environ 5 % des cas évoqués ont donné lieu à une procédure judiciaire (portés devant un tribunal).

Ces chiffres, antérieurs à la vague de dénonciations #MeToo, sont devenus le symptôme d’un angle mort statistique : l’ampleur réelle des violences sexistes et sexuelles au travail manque encore de données récentes et systématiques.

Ces violences ne se concentrent pas dans les open spaces des grandes entreprises. Elles traversent l’ensemble des secteurs professionnels et frappent plus durement celles qui cumulent précarité économique, isolement et dépendance à l’employeur. Dans la restauration, l’agriculture, l’hôtellerie, l’aide à domicile, l’industrie - et plus largement dans les métiers précarisés - le travail peut devenir un espace d’exposition permanente au harcèlement et aux violences sexistes et sexuelles.

À la croisée du capitalisme et du patriarcat, le travail des femmes concentre une double exploitation : exploitation économique des corps par la pénibilité et les cadences, domination sexiste qui transforme ces mêmes corps en objets disponibles. Le #MeToo des actrices et des journalistes a ébranlé des secteurs visibles. Celui des travailleuses précaires, lui, demeure plus diffus, plus risqué, plus coûteux à porter.

Pour la série Invisibles, des travailleuses racontent ce que ces violences produisent sur leurs corps, leurs trajectoires professionnelles et leur santé. Elles racontent aussi ce que signifie dénoncer dans un monde où l’on paie souvent le prix de la parole.

La banalisation : « J’étais une proie »

VSS au travail #1: « J’ai toujours été une proie »

Dans les ateliers de formation comme dans les usines, les violences sexistes et sexuelles s’installent dans le quotidien. « Du haut de mes vingt-cinq ans et de mes quinzaines d’entreprises derrière moi, j’ai toujours été une proie », témoigne Effy, qui a commencé à travailler à l’âge de 16 ans.

Dans une formation industrielle, elle se souvient d’hommes qui lui racontaient leurs pratiques sexuelles : confidences obscènes, sous-entendus explicites, invitations insistantes, allusions quotidiennes. « Ce week-end, j’ai emmené ma copine se faire percer la langue parce que comme ça quand elle me suce, c’est mieux. » Quand elle ne répondait pas à leurs avances, elle est « passée de proie à personne à éliminer », raconte-t-elle. Les blagues ont laissé place à des sabotages de son matériel.

Dans la restauration, Ana décrit la même mécanique de banalisation. Travaillant de nuit pour payer ses études, elle dit avoir été « dégoûtée » par le mépris et les violences constantes. Des patrons la touchaient, parfois derrière le comptoir, parfois en plein service : mains sur les fesses, sur le pubis, pincements de tétons. « C’est tout à fait normal, même pour les clients », raconte-t-elle, comme si la présence féminine dans ces lieux impliquait une disponibilité permanente des corps. « Je suis pas travailleuse du sexe, en fait, c’est marqué où sur mon contrat ? », poursuit-elle.

Le droit du travail, lui, tente de saisir ce continuum de violences sans hiérarchie de gravité. Comme l’explique Tiffany Coisnard, juriste à l’AVFT (Association contre les violences faites aux femmes au travail), le Code du travail ne distingue pas différentes infractions graduées comme le fait le Code pénal. La définition est claire : le harcèlement sexuel est « constitué par des propos ou comportements à connotation sexuelle ou sexiste répétés qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante » (Code du travail, article L1153-1).

Ce sont des termes larges, souligne-t-elle, qui couvrent aussi bien les blagues sexistes, l’envoi de GIF à connotation sexuelle, que des agressions physiques. « C’est important de retenir que c’est bien connotation et pas caractère », dit-elle. « Tous les comportements, même insidieux, peuvent être couverts par ce texte. »

Ce continuum explique aussi pourquoi de nombreuses femmes minimisent leurs expériences ou hésitent à se reconnaître victimes. Comme le souligne Tiffany Coisnard : « Il y a toujours plus grave et c’est justement une des raisons pour lesquelles on lutte contre l’idée d’une échelle de gravité. Si on hiérarchise les victimes, elles ne se sentent pas légitimes à se dire victimes. »

Des violences systémiques, aggravées par la précarité

VSS au travail #2 : Des violences systémiques aggravées par la précarité

Les violences sexistes et sexuelles au travail ne sont pas le fait d’un profil type d’agresseur, ni d’une seule configuration hiérarchique. Elles peuvent émaner d’un supérieur, bien sûr, mais aussi d’un collègue plus ancien, d’un client, d’un usager ou même d’un patient dans le cadre d’un rapport de soin.

Tiffany Coisnard le constate à partir de l’analyse des dossiers suivis par l’association : « On est autour de 70 % des cas où le harceleur est un collègue, un usager, un client ou un patient. » Les rapports de pouvoir ne passent pas uniquement par le contrat de travail. L’ancienneté, la différence d’âge, la rareté d’un poste ou la fragilité d’un statut peuvent suffire à créer une contrainte.

Cette multiplicité des rapports de domination se retrouve particulièrement dans les parcours précaires et de migration. Yasmine, originaire de Tanger et venue d’Espagne via un contrat de détachement pour travailler dans l’agriculture française (écouter le podcast de Blast “Travailleurs détachés - les dessous d’une exploitation“ de Hélène Servel et Tifenn Hermelin), raconte comment on lui avait promis un CDI avec logement et transport. À l’arrivée, rien de tout cela. Son premier contrat était vide, sa fiche de paie ne précisait ni salaire ni horaires.

Très vite, les responsables ont commencé à l’embrasser sans prévenir, à la toucher devant tout le monde. « C’est comme si j’étais une marchandise publique », dit-elle. Plus tard, un responsable l’a entraînée dans une voiture, l’a touchée et lui a promis un salaire en échange d’une relation. Lorsqu’elle a refusé, son contrat s’est interrompu, puis a repris uniquement parce que l’entreprise manquait de main-d’œuvre. « À la fin, tu trouves que ton corps comme femme, c’est une arme contre toi », dit-elle.

Dans l’hôtellerie, les violences prennent parfois la forme d’une sexualisation du travail domestique. Là où les chambres sont nettoyées, où les corps se croisent dans un espace associé à la sphère privée et aux représentations fantasmées du service, les agressions peuvent surgir aussi bien d’un client que d’un directeur. Tiffany Coisnard évoque également des dossiers où des violences ont été déguisées en « soins » ou en gestes prétendument accidentels, notamment dans l’aide à domicile : « Vous êtes chez lui, donc le sentiment d'impunité peut être encore plus présent. »

À ces rapports de pouvoir s’ajoute un autre facteur structurel : l’organisation même du travail, et notamment la sous-traitance. Tiffany Coisnard la qualifie de « facteur de risque en tant que tel ». Dans ce système, une entreprise emploie la travailleuse, mais celle-ci intervient dans les locaux d’une autre structure, cliente. En cas de violences, chacune peut se renvoyer la responsabilité : l’employeur direct affirme que les faits se sont déroulés ailleurs ; l’entreprise utilisatrice répond qu’elle n’a pas de lien contractuel avec la victime.

« Du coup, comme ça ne concerne personne, personne n’est responsable », résume la juriste. Juridiquement, pourtant, les obligations existent. Mais pour les victimes, cette dilution des responsabilités rend la situation opaque et décourageante. La sous-traitance devient alors plus qu’un mode d’organisation économique : elle crée un terrain favorable à l’invisibilisation des violences, en dispersant les responsabilités et en isolant davantage les salariées.

Les femmes migrantes ou celles dont le titre de séjour dépend d’un contrat sont particulièrement exposées. Perdre son emploi, c’est parfois perdre aussi son droit de rester sur le territoire. Cette vulnérabilité contractuelle s’ajoute aux discriminations liées au genre, à l’origine, à l’âge ou au statut social. Dans ces conditions, parler devient souvent plus dangereux que se taire.

Dénoncer, résister, s’organiser

VSS au travail #3 : Dénoncer, résister, s’organiser

Parler et dénoncer, bien souvent, ne suffit pas.

Dans l’épisode 3, Valérie, ouvrière dans le Calvados, raconte qu’un collègue lui a sauté dessus lors d’un repas d’entreprise, devant toute la direction. Aucune sanction n’a suivi, sinon l’injonction d'une excuse de la part de l’agresseur pour éviter d’éventuels ennuis à l’entreprise. Pire, lorsque les salariées ont dénoncé ces faits, la direction a réagi par le mépris. « Notre directeur a eu l’audace de nous répondre : “Eh bien maintenant, si on ne peut plus mater des culs librement. »

Avec ses collègues, Valérie a engagé une grève qui dure depuis plusieurs mois. « Jamais j’aurais pensé me mettre en grève », dit-elle. « Aujourd’hui, j’en suis fière. » Mais dénoncer, c’est aussi prendre un risque économique considérable. Perdre son emploi, quand on est seule avec des enfants ou déjà en situation précaire, peut signifier l’impossibilité de payer un loyer, de faire vivre sa famille, parfois même de conserver un titre de séjour. « La première difficulté, est économique », rappelle Tiffany Coisnard. Cette contrainte irrigue tous les choix que vont faire les victimes.

Valérie raconte aussi l’épuisement administratif et judiciaire, l’absence de réponse concrète, l’impression que tout est fait pour que la procédure s’enlise et que l’impunité tienne. De fait, porter plainte ne garantit rien. Les délais moyens de jugement aux prud’hommes dépassent souvent quinze mois, et au pénal certaines affaires peuvent durer plusieurs années. Les renvois successifs, le manque de moyens de la justice, l’éparpillement des responsabilités entre inspecteurs, médecins du travail ou syndicats peuvent produire une seconde violence : celle de l’épuisement.

À cette lenteur structurelle s’ajoute une évolution plus insidieuse : celle des stratégies de défense. Tiffany Coisnard observe que, dans certaines procédures, les agresseurs ne se présentent plus frontalement dans le déni ou la brutalité, mais mobilisent désormais un vocabulaire emprunté aux luttes féministes elles-mêmes. La notion de consentement, longtemps absente de certaines définitions juridiques, est aujourd’hui invoquée, retournée, disséquée pour relativiser les faits. La défense peut alors se dire compatissante, reconnaître le contexte social, évoquer le patriarcat pour mieux diluer la responsabilité individuelle. Certaines décisions vont jusqu’à suggérer qu’un homme « ne peut pas être responsable du patriarcat », comme si l’analyse systémique des violences servait à excuser leurs auteurs. Pour les victimes, cette rhétorique ajoute une couche supplémentaire de violence : voir les outils forgés pour comprendre et combattre les violences se retourner contre elles.

Dans ce contexte, l’AVFT et d’autres acteurs associatifs insistent sur la nécessité d’une multiplicité des voies de saisine : syndicats, CSE, inspection du travail, médecine du travail, personnes ressources en interne, associations spécialisées. « La lutte contre les violences doit être une responsabilité collective avec une multiplicité des voies de saisine », rappelle Tiffany Coisnard. Car aucune de ces instances, prise isolément, ne suffit à protéger ou accompagner efficacement les victimes.

Ces violences ne s’arrêtent pas aux portes de l’entreprise. Troubles du sommeil, anxiété permanente, perte de confiance, isolement social, altération des relations familiales, difficultés à reprendre un emploi, dépression : les conséquences débordent largement le cadre professionnel. Elles s’inscrivent dans la durée, dans les trajectoires, parfois dans les corps.

Conclusion

Les violences sexistes et sexuelles au travail ne sont ni marginales, ni accidentelles. Elles sont structurées par des rapports de pouvoir qui combinent genre, classe, race, statut et condition économique. Elles sont le produit d’un capitalisme qui exploite les corps et d’un patriarcat qui hiérarchise les sexes.

Mais derrière ces récits longtemps tus, des solidarités émergent. Certaines victimes portent plainte. D’autres se mettent en grève. D’autres encore s’organisent collectivement, dans les syndicats, avec les associations, au sein même des collectifs de travail.

La libération de la parole ne suffit pas si elle reste isolée. Ce qui transforme, c’est le soutien, le nombre, la solidarité. Nommer les violences, c’est rompre l’isolement. Se regrouper, c’est déplacer le rapport de force.

Changer de camp la honte, c’est cela : faire en sorte que celles qui parlent ne soient plus seules et que ceux qui violent, harcèlent ou couvrent ces violences ne puissent plus compter sur le silence. « Ma lutte, ça dépasse le milieu agricole. Ma lutte, c'est pour toutes les femmes. Il ne faut pas avoir peur, avoir honte.. Ce n’est pas notre faute. La honte, c’est à eux de l’avoir. Il faut sortir et parler », conclut Yasmine.

Pour aller plus loin

Si vous êtes victime de violences sexistes ou sexuelles au travail, vous pouvez vous rapprocher de l’AVFT (Association contre les violences faites aux femmes au travail), qui propose accompagnement, ressources juridiques et fiches thématiques. Vous pouvez également contacter les CIDFF (Centres d’information sur les droits des femmes et des familles), l’association Une Sur Cinq en Occitanie, l’association Souffrance au Travail (SET) ou encore l’association SOS Fonctionnaires pour les agentes de la fonction publique.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Ana Pich / Margaux Simon