À l’hôpital, le pouvoir au service des violences sexistes et sexuelles

À l’hôpital, le pouvoir au service des violences sexistes et sexuelles

Humiliations, remarques sexualisantes, harcèlement et agressions : entre les murs des hôpitaux, les étudiantes en médecine sont victimes d'un système hiérarchique où l'autorité médicale s'accompagne d'un pouvoir sans garde-fou, dans lequel les violences sexuelles prospèrent dans l'impunité.

« Les internes filles, interdiction de donner son numéro perso au Dr X. » Ce message a été envoyé aux étudiantes en stage dans un prestigieux hôpital parisien. Elles ont ensuite été averties à l’oral : le docteur X harcèle et agresse les femmes, il ne faut donc jamais se retrouver seule dans une pièce avec lui.

C’est sur ces recommandations alarmantes qu’Audrey Bramly, 25 ans à l’époque, fut introduite dans son stage de réanimation. Elle dut faire l’amère constatation qu’un agresseur sexuel sévissait régulièrement entre les murs de son hôpital, au su de tous, sans être sanctionné ou écarté. Et que la responsabilité était inversée, puisque c’était aux jeunes femmes de s’adapter, d’anticiper et d’esquiver l’individu, tout en vivant dans la possibilité d’une agression. Le cas de ce médecin et de cet hôpital n’est pas unique.

Hiérarchie musclée et violences verbales

Le milieu hospitalier est organisé de manière pyramidale. Au sommet de la hiérarchie se trouve le médecin hospitalier, professeur universitaire ; tout en bas, les infirmières et les aides-soignantes. Entre les deux : de nombreux travailleurs du soin, qui jouissent ou pâtissent de cette organisation stratifiée. Dans cet ensemble, l’autorité de donner des ordres s’accompagne d’un pouvoir sans garde-fou, qui permet aussi d’humilier, de harceler ou d’agresser.

Parmi les moins bien gradés figurent les internes et les externes, les étudiants en médecine qui effectuent des stages dans les différents services hospitaliers afin d’y apprendre leur profession. Jeunes et relativement inexpérimentés, ils naviguent dans l’univers immense de l’hôpital où ils s’y sentent souvent intimidés : « Tu es un peu comme une petite fourmi à l’hôpital, les gens ne connaissent même pas trop ton prénom », fait remarquer Emeline, interne en psychiatrie. Dans cette industrie du soin, composée d’une multitude de services, de chambres et de personnels, les étudiants sont sans visage et sans nom : « On t’appelle « l’externe », souvent. T’es pas une personne, t’es l’externe », raconte Nour, qui étudie en vue de devenir médecin généraliste.

Au sein de cette organisation inégalitaire, le pouvoir des médecins référents — qui encadrent internes et externes — apparaît presque sans limites. Certains en usent pour humilier violemment leurs étudiants. « Le chef de service, il peut dégommer tout le monde », confie Emeline. De nombreux étudiants témoignent de propos très durs, de violences verbales répétées et de remarques brutales et injustes de la part de médecins tyranniques.

Dès le premier jour du stage d’Emeline, un médecin référent interroge un étudiant sur une question extrêmement précise, presque saugrenue, dont personne ne connaît réellement la réponse : « Quelle est la troisième ligne de traitement du pneumothorax ? » L’étudiant est évidemment incapable de répondre. Le professeur s’emporte, crie et humilie le jeune homme devant tous ses camarades : « Comment tu peux ne pas savoir ça ? Pourquoi tu passes le concours cette année ? Vraiment, choisis une autre voie. » Avant de le congédier avec mépris.

Blagues graveleuses et humiliations

Dans cet univers où les humiliations sont banalisées, les remarques sexuelles apparaissent comme un prolongement du pouvoir hiérarchique. Dans le monde hospitalier, là ou les chefs de service sont encore majoritairement masculins, les blagues graveleuses et sexualisantes prennent le nom, inoffensif, de « culture carabine », omniprésentes à l’hôpital. Leurs cibles privilégiées sont les femmes occupant des positions subalternes.

Nour, interne dans plusieurs cabinets généralistes à Paris, confie avoir été en proie à des commentaires déplacés, répétés et harcelants de la part de plusieurs médecins référents. Alors qu’elle s’occupe de prendre la tension d’un homme, le médecin remarque, satisfait, en s’adressant au patient : « Ça vous change, une jolie jeune femme qui vous touche ». D’autres fois, dans des situations similaires, il dira, en sollicitant la complicité masculine : « Elle vous fait monter la température ? »

Quotidiennement, les consultations de Nour, en présence de ses supérieurs, sont l’occasion de ce type de réflexions, qui réduisent l’étudiante à un objet de désir, partagée par les hommes de la pièce : « Ça vous fait du bien, un peu de douceur », a-t-elle entendu alors qu’elle vaccinait un patient.  Ou encore : « Nour, qui a une ligne parfaite, va vous expliquer comment faire un régime. » Face à cette hiérarchie qui commente son apparence et sexualise leur présence Nour ne peut qu’opposer qu’un silence résigné.

Orane, également interne à Paris et se destinant à devenir gynécologue, rapporte des faits semblables : « J’ai eu des remarques venant de chefs comme quoi j’avais un beau corps, de beaux yeux. » Un autre chef se permettait de l’appeler « ma puce ».

Le bloc opératoire constitue un lieu privilégié pour les remarques sexistes et humiliantes. Cet espace, clos sur lui-même, enferme pendant plusieurs heures l’ensemble hiérarchisé du personnel soignant dans une proximité permanente.

Emeline, interne en psychiatrie, se souvient de son passage au bloc opératoire, lors de son tout premier stage. Une patiente est anesthésiée, sa plaie béante ouverte sur la table chirurgicale. Après l’injection d’une substance chimiothérapique, Emeline demande ce qu’il faut faire du liquide. « Tu vas l’avaler », lui répond immédiatement son supérieur.

Harcèlement

Aux paroles déplacées succèdent les gestes. Au droit d’humilier s’ajoute le droit d’attoucher. Ces gestes se veulent parfois discrets et anodins, mais incarnent déjà la désinvolture avec laquelle certains médecins pensent avoir des droits charnels sur leurs subalternes. Audrey raconte ainsi que, lors d’un stage en maternité, un médecin prétextait de lui expliquer des gestes médicaux pour aventurer ses mains sur son corps.

Dans cette atmosphère permissive, les agressions sexuelles jalonnent le parcours des soignants, en particulier celui des infirmières : près d’une infirmière sur deux déclare avoir été victime de violences sexistes et sexuelles. Une étudiante infirmière-anesthésiste relate avoir été agressé lors d’une opération au bloc opératoire. Dans une salle d’hôpital, alors que l’étudiante se trouve au chevet d’un patient alité et qu’elle fait passer un tube respiratoire dans sa trachée, son tuteur, au prétexte de l’aider à effectuer le geste médical, se glisse derrière elle colle son corps au sien puis le frotte. L’étudiante proteste immédiatement, son supérieur lui réplique « Oh ça va pupuce ».

Audrey relate également avoir été harcelée et agressée par un supérieur, un interne de huit ans son aîné. Dans un climat permissif : « Les agresseurs, les harceleurs, même s’ils ne sont pas très haut placés dans la hiérarchie, s’ils se permettent de harceler, cela veut dire qu’il y a un chef de service qui tolère ; ils sont à la hauteur du chef de service. » Dès les premiers jours de son stage, l’interne lui demande si elle est célibataire, l’invite à répétition à boire un verre avec lui, insiste pour lui payer ses repas, ce qu’elle refuse : « Tu te dis : là, il ne faut pas que ça vienne de moi. » Il s’acharne à lui demander quotidiennement de l’ajouter sur les réseaux sociaux, lui fait la bise de manière inopinée, l’agrippe par le poignet pour la forcer à prendre l’ascenseur avec lui. Au bloc opératoire, il pose sa main sur la sienne pendant toute la longue durée d’une opération. Jusqu’au jour où il lui claque la cuisse, puis remonte sa main. « J’étais sidérée. »

Des patients, objets de violences

Les inégalités de pouvoir structurent également la relation entre les médecins et leurs patients. Tandis que le médecin détient le savoir, le pouvoir d’agir et de soigner, le patient est ignorant, passif face à sa propre maladie. Les comportements sexistes, les commentaires déplacés les ciblent également, notamment lorsqu’ils se trouvent dans une situation d’extrême vulnérabilité : endormis dans le cadre d’opération.

Les propos déshumanisants et dénigrants semblent alors permis, dans un continuum de violences où surviennent aussi des agressions sexuelles. À l’hôpital, la grossophobie est la norme et contribue à avilir les patientes. Emeline décrit une scène survenue au bloc opératoire : une femme anesthésiée est étendue sur la table d’opération, le chirurgien s’esclaffe « Mais qui c’est qui a mis cette grosse baleine là ? » Orane rapporte des scènes similaires : « J’ai entendu un nombre de fois incalculable, quand la dame dort, qu’elle est une baleine, qu’elle est énorme. »

Les corps des femmes inertes sont en proie à des commentaires sexistes et avilissants, les parties les plus intimes de leur anatomie sont jugées, scrutées, et commentées. Nour se souvient qu’au bloc opératoire, lors d’une chirurgie gynécologique pratiquée sur une femme atteinte d’un cancer des ovaires, son co-externe se permet de commenter : « Son vagin est large, le mari ne doit pas bien s’amuser ».

Aux remarques dégradantes succèdent des gestes d’agression sexuelle sur une personne en situation de vulnérabilité. L’étudiante infirmière-anesthésiste raconte une scène survenue au bloc opératoire : dans une salle froide, éclairée par une lumière blanche, le corps d’une femme inerte est allongé sur un lit médicalisé. La patiente a été endormie, son état est stable. Les équipes d’anesthésistes et de chirurgiens sont réunies autour de son corps inconscient. Soudain un anesthésiste lui palpe les seins en ricanant : « Ben ça lui fait de beaux seins ! ». Hilarité générale. L’étudiante, elle, s’indigne et dénonce une agression. Le médecin anesthésiste lui rétorque alors : « Ah, on a une féministe dans la salle. »

Dans le continuum de violences exercées à l’encontre des personnes hospitalisées, la déshumanisation des patients atteint son paroxysme et s’apparente à des viols : « Quand les gens dorment, les chefs proposent aux étudiants de s’entraîner sur eux pour faire des touchers vaginaux et des touchers rectaux » explique Orane. Autrement dit, il est offert aux étudiants de pénétrer digitalement des femmes et des hommes pendant leur sommeil, en dehors de toute nécessité médicale et sans leur consentement. D’autres témoins nous ont affirmé que cette pratique, autrefois largement répandue, se fait aujourd’hui plus rare, mais demeure connue dans certains milieux hospitaliers.

C’est moi qui fais ton rapport

Dans ce système hospitalier pyramidal, le pouvoir médical semble en mesure de museler toute forme de contestation. La validation de la scolarité des étudiants dépend de ces mêmes personnes qui parfois les harcèlent ou les agressent. L’infirmière-étudiante anesthésiste a ainsi vu son cursus menacé alors qu’elle tentait de dénoncer les agissements de son supérieur. Lorsqu’elle pose les mots crus, mais vrais, d’« agressions sexuelles » sur ces gestes, son référent lui répond frontalement : « T’as pas peur d’invalider ton stage ? C’est moi qui fais ton rapport. » Le rapport de forces est infiniment inégal : tandis que son supérieur est un soignant bien installé et protégé par sa direction, l’étudiante finance seule ses études, elle a un prêt de plusieurs milliers d’euros sur le dos ainsi qu’un enfant en bas âge.

Audrey Bramly, qui est aujourd’hui anesthésiste et qui dénonce depuis 2023, au sein de l’hôpital puis dans les médias, les agissements de médecins harceleurs, n’a vu aucun de ces agresseurs suspendu ou écarté de ses fonctions. Elle sait en revanche qu’il existe désormais des services hospitaliers où elle ne peut plus mettre les pieds et elle a vu des promesses d’embauche rompues mystérieusement quelque temps avant sa prise de poste.

La domination en fresque

À l’hôpital, le climat propice aux violences sexistes et sexuelles s’incarne jusque sur les murs. Dans les salles de gardes de plusieurs grands hôpitaux, des fresques immenses et parfois obscènes décorent les pièces. À travers celles-ci « les rapports de pouvoir sont explicités », analyse Nour.

Fresque à l’hôpital Rangueil à Toulouse.
Image collectif jeudi onze

Sur cette fresque du CHU de Toulouse, le chef de service est représenté comme une figure divine, il transmet le téléphone de garde, signe de son autorité, à l'interne qui est entouré de femmes nues qui l'étreignent. À travers ces images, les rapports de pouvoir sont explicitement mis en scène : le chef de service déifié transmet à son successeur une autorité où le prestige médical est synonyme de la domination du corps des femmes. Une fresque qui n’est pas une exception, ainsi qu’en témoigne cet article de Mediapart (mai 2024).

Crédits photo/illustration en haut de page :
Blast, le souffle de l’info