
Dans les unités psychiatriques pour détenus, on est censé soigner. À l’unité hospitalière Paul Verlaine de Villejuif, des soignants décrivent autre chose : des patients nus et attachés, gavés de médicaments à doses illégales, enfermés seuls pendant des mois, non parce que leur état l’exige, mais parce que ça arrange l’organisation. Voici ce qu'ils racontent, à visage couvert.
Un jour, Lucie* (nom d'emprunt), thérapeute, se rend à son bureau. Sur le chemin, elle entend des cris. Elle passe la tête dans une chambre. À l'intérieur, un homme est nu sur le ventre et attaché. Elle ne trouve pas la force de réagir. « Quand on les déshabille, c'est pour leur enfiler un pyjama en papier fait pour qu'ils ne puissent pas se suicider avec leurs vêtements. Mais là, il était contentionné, il ne pouvait plus bouger. Alors pourquoi l'avoir laissé nu ? Sans doute pour le punir, pour qu’il n’ait plus envie de s'agiter. »
Un autre jour, Adélaïde (nom d’emprunt) assiste à une autre scène : « ils étaient seize autour d'un patient. Quatre sur le bras droit, quatre sur le bras gauche, quatre sur chaque jambe. » Les soignants plaquent le patient contre une porte, puis le portent jusqu'à sa chambre. L’homme hurle tandis qu’ils tentent de l'immobiliser. Quelques minutes plus tôt, il avait « pété un câble », cassant des objets autour de lui après une journée entière de tensions. Une infirmière avait appelé du renfort. Les surveillants pénitentiaires ont débarqué avec boucliers et matraques.
Une fois le patient maintenu dans sa chambre, les soignants réclament une injection. Pourtant, raconte une infirmière, l'homme venait déjà de prendre, trente minutes plus tôt, son traitement habituel par voie orale et il avait même accepté une dose supplémentaire pour se calmer. « La loi dit que l'injection est le dernier recours. Si le patient accepte de prendre son traitement par la bouche, on ne peut pas lui faire de piqûre », explique-t-elle. Mais une collègue tranche : « Il ne peut pas s'en sortir comme ça. Il faut marquer le coup. » Les soignants injectent finalement le patient de force dans la fesse. « Je vous ai dit oui, pourquoi vous m'injectez ? », hurle-t-il dans la chambre.
Le lendemain, une autre scène. Cette fois, avec un patient schizophrène. Il refuse calmement son traitement, sans agitation ni violence. Quand l'infirmière revient avec le matériel d'injection, elle découvre une quinzaine de personnes dans la chambre : soignants, surveillants pénitentiaires, boucliers, matraques. Les hommes maintiennent le patient sur son lit, ventre contre le matelas. « C'était une démonstration », raconte un autre soignant. Officiellement, on devait le placer en chambre d'isolement et lui enfiler un pyjama jetable pour éviter les suicides. « Mais il n'était ni suicidaire ni agité. Là encore, le déshabiller, c'était pour "marquer le coup." » « J'ai fait l'injection, en état de sidération, et je me suis effondrée en larmes dans le couloir », raconte la soignante.
Ces scènes se déroulent au cœur de l'Unité hospitalière spécialement aménagée (UHSA) Paul-Verlaine, du Groupe hospitalier Paul-Guiraud, à Villejuif dans le Val-de-Marne. Imaginez un endroit à mi-chemin entre l’hôpital psychiatrique et la prison. C’est exactement ce qu’est une UHSA. La France en a créé neuf à partir de 2010 pour répondre à un double objectif : désengorger les prisons et offrir une prise en charge psychiatrique adaptée aux détenus qui souffrent de troubles sévères. À l'UHSA de Villejuif arrivent des hommes et des femmes, à partir de l’âge de 16 ans, dont l'état psychique ne permet plus leur maintien en détention ordinaire. Condamnés ou prévenus, ils arrivent le plus souvent directement de prison. Schizophrénies, troubles délirants, personnalités borderline, états suicidaires : ceux que la société désigne comme « fous » atterrissent dans l'une de ces unités parce que la prison ne peut plus les accueillir dans leur état. La très grande majorité y entre sans consentement, sur décision préfectorale.
L'UHSA Paul-Verlaine compte 59 lits répartis en trois unités. L'unité 1 accueille les nouveaux arrivants ainsi que les patients dont l'état est dit « aigu ». L'unité 2 est consacrée à la phase de stabilisation, tandis que l'unité 3 est pensée comme une étape de transition vers la sortie. Le parcours des patients suit, en principe, une progression logique : les patients passent de l'unité 1 à l'unité 2, puis à l'unité 3, à mesure que leur état s'améliore. Chaque unité dispose de son propre fonctionnement, de ses équipes et de ses règles. Mais à l'arrivée, rares sont ceux qui échappent à l'unité 1. « En arrivant à l’UHSA, la majorité des patients passe par la 1, où ils sont gavés de médicaments, ce qui les "stabilise", et leur permet d'accéder à l'unité 2 », explique une interne.
L'unité 1, « c'est la représentation de l'asile des années 1930 comme on se l'imagine », décrit une infirmière. « Les soignants voient les patients avant tout comme des personnes dangereuses. Ils les sédatent, les gavent de médicaments pour se simplifier la tâche. » Un ancien interne raconte ce qu’il a vu : des soignants injectent régulièrement de l'halopéridol, un puissant neuroleptique, à des doses allant jusqu'à 40 mg, soit deux fois la dose autorisée par la Haute Autorité de santé. « C'est arrivé plusieurs fois qu'après ça, les patients ne pouvaient plus se tenir debout ni s'alimenter pendant plusieurs jours. C'est ce qui se passe après une intoxication aux neuroleptiques. »
Un cas le marque particulièrement. Un patient qui a reçu plusieurs fois 40 mg d'halopéridol — un antipsychotique —, malgré des comptes rendus médicaux qui alertaient clairement : ce patient ne tolérait pas la molécule présente dans l'halopéridol, et le risque d’intoxication était élevé. Personne n’en aurait tenu compte. « Les effets redoutés sont apparus : marche parkinsonienne sévère, chutes répétées nécessitant parfois plusieurs soignants pour relever le patient, et troubles de la déglutition imposant une surveillance pendant les repas pour éviter les fausses routes », rapporte l'ancien interne. Concrètement : le patient tremble, tombe, et risque de s’étouffer en mangeant. Un autre ancien interne confirme les faits.
La Haute autorité de santé (HAS) précise, dans un avis de 2010, que la dose peut aller jusqu’à 40 mg, « dans certains cas exceptionnels ». Mais la notice publiée par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) tranche : au-delà de 20 mg par jour, « les risques en termes de sécurité sont supérieurs aux bénéfices cliniques apportés par le traitement ».
Du côté des psychologues, la situation est décrite comme « extrêmement grave » au point qu'il était impossible de mener à bien leur mission. « Les patients que je recevais étaient ultra sédatés, je ne pouvais rien faire. Ils arrivaient dans des états extrêmement inquiétants, ils dormaient debout à cause de la surmédication », se souvient une thérapeute, démissionnaire depuis. Une ancienne psychologue, elle aussi partie, décrit un « service très très très à l’ancienne, où les patients sont surmédiqués. Clairement, il n’y avait aucune vie psychique. L’état dans lequel étaient les patients ne me permettait pas de travailler avec eux.”
En mai dernier, deux anciens internes ont décidé de coucher leur souvenir sur papier. On y lit ce qu’ils présentent comme « le récit factuel et circonstancié de faits dont nous avons été témoins, et parfois acteurs malgré nous, au cours de notre exercice professionnel au sein de l'UHSA Paul-Verlaine ». Dans ce document de 11 pages, ils affirment que « de manière récurrente, le sous-effectif soignant — qualifié en interne de "mode dégradé", avec des équipes descendant à deux ou trois soignants pour une unité de dix-huit lits — a conduit au maintien des patients en chambre pendant des journées entières, sans décision médicale d'isolement, sans traçabilité, sans réévaluation. »
Ce document, précise les auteurs qui ont souhaité garder l’anonymat, n’a pas vocation à « instruire un procès individuel contre des soignants ou des membres de l’encadrement pris isolément », car, poursuivent-ils, « beaucoup des professionnels que nous avons côtoyés dans ce service tentaient chaque jour d'exercer leur métier correctement, dans le respect des bonnes pratiques et avec une pensée éthique réelle. Certains résistaient, à leur échelle — refusant une prescription, contournant une décision, exprimant leur malaise en salle de pause. Ils n'étaient pas rares. Mais ils étaient seuls, sans voie institutionnelle pour porter leur opposition, sans protection pour leur parole, sans espace collectif où leur résistance aurait pu prendre forme et poids. »
Le document entend « donner une voix aux personnes hospitalisées à l’UHSA, qui sont, par définition, dans l'incapacité de témoigner pour elles-mêmes », car « elles n'ont pas de représentants, pas de visibilité, pas de voix publique. »
Les auteurs y rapportent des cas de « dénudement complet » d’un patient « en présence de nombreux témoins soignants et pénitentiaires », des « prescriptions médicamenteuses" qui dépassent les recommandations de la Haute Autorité de santé et provoquent « des effets iatrogènes documentables » (c’est-à-dire des dommages causés directement par les médicaments censés soigner, ndlr), des « isolements de fait à visée organisationnelle et non clinique » : on enferme les patients non pas parce qu’ils en ont besoin, mais parce que ça arrange l’organisation du service.
Ils dénoncent des « défaillances graves de prise en charge », notamment des menaces d’« isolement » et de « privation de repas » à l’encontre de patient. Ces menaces provoquent des comportements d’« opposition » — ce qui est humain, quand on vous menace de ne pas manger. Ces comportements servent ensuite à poser hâtivement un diagnostic de « psychopathie », qui crée une « justification implicite d’une escalade thérapeutique », autrement dit d’une augmentation des traitements. Un cercle vicieux.
Les internes rapportent le cas d’un patient qui devait aller à l’unité 3 — celle qui prépare à la sortie — mais que la direction a bloqué. La cheffe de service l’a dit explicitement devant l’équipe : « S’il avait fait de grandes études, je lui aurais laissé ce traitement comme ça ; mais il n’est pas très intelligent, alors j’augmenterai ses traitements. »
Le document pointe aussi « l’absence de culture du signalement interne et les défaillances de gouvernance », une « absence quasi-systématique de désignation de la personne de confiance », et une « logique de contrôle prévalant sur la logique de soin. » En clair : on surveille, on contrôle, on enferme, et on soigne en dernier.
D'après les témoignages de sept internes, anciens ou actuels, recueillis par Blast — dont plusieurs affirment avoir quitté le service parce que les pratiques contredisaient leurs valeurs — le plupart des dysfonctionnements décrits renvoient aux orientations imposées par la direction du pôle.
C’est Magali Bodon-Bruzel, psychiatre, qui dirige ce dernier. Elle a participé à la création de l'UHSA de Villejuif en 2013 avant d'en assurer la direction entre 2013 et 2018, puis de nouveau à partir de 2025. Elle dirige également le service psychiatrique du centre pénitentiaire de Fresnes. Avant son arrivée à l'UHSA, Magali Bodon-Bruzel dirigeait l'Unité pour malades difficiles (UMD) Henri-Colin, au centre hospitalier Paul-Guiraud. En 2009, alors qu'elle en était la cheffe, cette unité avait été mise en cause par Mediapart pour des faits de « maltraitance ». Elle déclarait alors au média que « l'objectif est de réduire les comportements violents et qu'ils n'aient pas envie de revenir », ou encore « [qu’]ici, c'est la culture du verrou », déclarait-elle alors au média. Pour une ancienne thérapeute présente à l'UHSA dès son ouverture, certaines pratiques observées à l’UMD ont ensuite trouvé un écho à l’UHSA : « Elle a exporté la politique de l'UMD, qui est faite pour les malades "difficiles", à l'UHSA, où les profils, pourtant, sont très différents. »
En 2018, la direction de l'hôpital impose une réorganisation. Magali Bodon-Bruzel, alors à la tête des quatre services de psychiatrie, doit nommer des chefs de pôle. À l'UHSA, le docteur David Touitou prend la direction du service. Pour de nombreux soignants interrogés, cette période marque un tournant positif. Ils évoquent une phase « d'ouverture » et de « grands travaux » visant à rompre avec une organisation jugée jusqu’alors trop sécuritaire et trop carcérale.
Plusieurs anciens internes décrivent une transformation profonde du fonctionnement de l'unité. « Il avait supprimé la division de l'UHSA en trois unités », raconte l'une d'elles. « À la place, il avait créé deux unités de psychiatrie générale, avec à la fois des nouveaux arrivants et des patients plus stabilisés, un peu sur le modèle d'un service psychiatrique classique. » Selon plusieurs témoignages, cette réorganisation s'est traduite par davantage d'activités thérapeutiques, un suivi renforcé et une plus grande liberté de circulation pour les patients. « Ça fonctionnait bien. Les patients étaient moins enfermés, il y avait davantage d'activités thérapeutiques, plus de suivi, et une équipe roulait bien. On se sentait écoutés », résume une ancienne thérapeute.
Un ancien infirmier de l’UHSA de Toulouse — qui a souhaité garder l’anonymat — a travaillé dans un service organisé en deux unités, l’une « aiguë » et l’autre « subaiguë », mais où les mêmes soignants suivaient l’ensemble des patients. Selon lui, ce fonctionnement présente plusieurs avantages. « Ça permet, au niveau des prises en charge, de « varier le menu » : il n’y a pas que des patients en crise et que des préparations à la sortie. Ainsi, les soignants voient l’évolution des prises en charge. Quand vous avez quelqu’un qui arrive en crise et que vous vous en occupez, que vous le voyez aller mieux, ça permet de diversifier la pratique et donner du sens à ce que vous faites. »
« Parce qu’en tant que soignant, c’est important de pouvoir voir l’évolution et de pouvoir accompagner quelqu’un sur les différentes étapes de son processus de prise en charge. ça met du sens pour les soignants dans leur pratique, mais également pour les patients. L’une des fonctions principales des infirmiers psychiatriques, c’est la fonction de référence. Et forcément, la référence, c’est également par l'identification des soignants. »
En janvier 2025, Magalie Bodon-Bruzel reprend la chefferie. Ce retour marque, selon tous les témoins interrogés, une période de « régression » profonde, et un tournant sécuritaire. « On est retourné 13 ans en arrière : tout fermé, pas d'écoute des équipes, pas de confiance dans les compétences, des injonctions paradoxales, aucun intérêt pour ce que font les gens au quotidien. C’est de la Psychiatrie à l'ancienne où les gens sont dans les chambres, on les sédate pour qu'ils ne fassent chier personne. Les soins sont uniquement médicamenteux, et les soignants sont là pour surveiller : du gardiennage de fou », se souvient une ancienne interne.
Une ancienne thérapeute a démissionné avec « colère et dégoût », suite au retour de la cheffe Magalie Bodon-Bruzel. « Elle est omnipotente. C’est elle qui décide et elle qui sait. Elle impose une vision du soin ultra sécuritaire. Très peu de membres du personnel osent lui dire quand ils ne sont pas d'accord, car ils risquent beaucoup. »
Cette politique est assumée. Dès mars 2025, Magalie Bodon-Bruzel réunit l'ensemble du personnel soignant de l'UHSA. Elle y diffuse un diaporama de présentation de son projet. Blast a consulté ce diaporama qui détaille le fonctionnement de chaque unité. Pour l'unité 1, la psychiatre mentionne noir sur blanc un « protocole d'isolement de deux nuits à l'arrivée ». Une mesure pourtant contraire à la loi, qui interdit tout recours systématique à l'isolement et impose une évaluation individuelle de chaque patient. La loi encadre strictement l’isolement : 12 heures maximum, renouvelable jusqu'à 48 heures, après évaluation, si l’état du patient le justifie.
Et les isolements durent parfois des mois. C'est le cas d'un patient qui devait être transféré à l'UMD. Une soignante ne comprend pas : « On avait trouvé un objet dangereux dans sa chambre. Mais on n'enferme pas quelqu'un pendant des mois pour cela. Il ne montrait aucune dangerosité. C'était un patient que j'avais rencontré plusieurs fois en consultation. Mais le docteur Bodon-Bruzel a décrété qu’il était dangereux, pour des raisons qui m'échappent encore à ce jour. »
L'UMD a des listes d'attente et met parfois du temps à pouvoir accueillir un nouveau patient. Alors, explique une autre infirmière : « Il a été enfermé pendant au moins quatre mois, le temps qu'une place se libère à l'UMD. Il restait toute la journée sur son lit. Il a beaucoup maigri. C'était très inquiétant. » L'infirmière se souvient de la logique sous-jacente : « L'idée, en gros, c'était que si le patient n'était pas placé à l'isolement, il serait plus difficile de justifier son transfert en UMD. Ne pas le mettre à l'isolement, ça voudrait dire qu'on est capable de s'en occuper. » On l’enferme donc non pas parce qu’il est dangereux, mais pour pouvoir ensuite dire qu’on ne peut pas le garder.
Autre mesure illégale que le diaporama affiche sans ambages : la systématisation du traitement en gouttes, par voie orale, en « 4 prises ». Or, comme pour les isolements, les traitements doivent faire l'objet d'une évaluation individuelle et s’adapter aux besoins spécifiques des patients. Imposer le même traitement à tout le monde, c’est comme prescrire les mêmes lunettes à tous les enfants d’une classe.
Une thérapeute décide alors d'alerter personnellement le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), l’autorité indépendante chargée de surveiller les prisons, les hôpitaux psychiatriques et tous les lieux où l’État prive des gens de liberté. Dans son courriel, elle écrit : « Actuellement, deux patients sont en isolement depuis plus de trois mois, l'un depuis le 16 janvier et l'autre depuis le 17 janvier, en attente d'une admission à l'UMD. Cette attente prolongée empêche toute levée de l'isolement, indépendamment de l'état clinique des patients. Concernant l'un d'eux, il a été déclaré en réunion qu'il n'était "plus pris en charge institutionnellement", bien qu'il demeure au sein de l'UHSA. »
Elle ajoute : « Je suis également préoccupée par l'évolution future de cette pratique. Le nouveau projet institutionnel prévoit un "protocole d'isolement de deux nuits à l'arrivée", ce qui pourrait généraliser, voire systématiser, la mise en chambre d'isolement thérapeutique des patients sous prétexte de permettre "un temps d'observation". Cette perspective m'inquiète vivement, car elle pourrait banaliser l'isolement au détriment du bien-être, du soin et des droits des patients. De plus, ce projet institutionnel envisage d'uniformiser les traitements médicamenteux : "un traitement en solution buvable en quatre prises pour l'unité 1 et en trois prises pour l'unité 2". Cette standardisation semble ignorer les besoins individuels des patients, sans possibilité d'adapter les traitements à chaque cas particulier. Aucune discussion n'a été engagée sur la personnalisation des soins, ce qui pourrait nuire à une prise en charge individualisée. »
Mais la thérapeute se heurte à un problème de calendrier. Le Contrôleur général des lieux de privation de liberté a visité l’UHSA en janvier 2025, au moment même où Bodon-Bruzel reprenait la chefferie. Son projet de soin, avec les isolements et les traitements uniformisés, n’existait pas encore sur des diapositives. Quand la thérapeute alerte le contrôleur en avril, elle dénonce donc des pratiques instaurées en mars - que les inspecteurs n’ont pas pu constater. Le 1er juillet 2025, le contrôleur répond : « Si mes services ont constaté, lors de cette dernière visite, que les patients en attente d'admission en UMD (l'Unité pour malades difficiles : une autre unité du groupe hospitalier Paul-Guiraud) étaient systématiquement placés à l'isolement, ils ont en revanche noté qu'un tel placement n'était pas systématique à l'arrivée des patients à l'UHSA. » En clair, les contrôleurs arrivent trop tôt, voient trop peu, et repartent avant que le pire ne commence.
Cette réunion du mois de mars - où Bodon-Bruzel présente son diaporama -, une ancienne thérapeute en garde un souvenir amer. « Je l’ai très mal vécu. Ce jour-là, en une seule réunion, j’ai eu l’impression de revenir treize ans en arrière. Que tout ce que j’avais construit s’effondrait. Et au-delà des isolements, il y a depuis son retour une réduction des soins médicamenteux. Moins d’ergothérapie, de psychomotricité… Il a été décidé, par exemple, que certains thérapeutes ne pouvaient plus prendre en charge les patients de l’unité 1, alors que ce sont précisément ceux qui ont le plus besoin d’eux ».
La cheffe n'en est pas à son premier écart. Dès 2014, le CGLPL relevait déjà que les patients étaient « systématiquement placés en chambre d'isolement à leur arrivée ». Deux ans plus tard, lors d'une nouvelle inspection, l'autorité constatait que cette pratique perdurait, malgré son caractère illégal en dehors d'une justification clinique individuelle. Dans son rapport, elle lui indiquait qu'il fallait y remédier. Elle ne l’a pas fait.
Deux anciens internes racontent aussi le cas d'un patient hospitalisé depuis près d'un an dans l'unité. Malgré des idées délirantes persistantes, il ne présentait plus « aucun trouble du comportement » depuis plusieurs mois et se montrait calme avec les soignants comme avec les autres patients. La cheffe de service aurait d'abord validé sa sortie d'hospitalisation, avant de changer d'avis après un entretien avec lui. Selon les deux internes, elle aurait déclaré devant des membres de l'équipe que le patient était : « vraiment juste un con, il est dangereux, y'a rien à faire. » Ils affirment aussi qu'elle aurait justifié ainsi la réintroduction de traitements sédatifs, selon eux pas médicalement justifiés : « Pour lui montrer qui décide ici, c'est moi la cheffe ». Avant d’ajouter : « Il faut montrer aux collègues à son retour en détention qu'on a fait quelque chose. »
Une fois par mois, la cheffe de service organise une « réunion clinique ». Un patient est choisi pour devenir le « cas d’école » du jour. On le place au centre d’une pièce, entouré d’une quinzaine de soignants. Pendant près de deux heures, la psychiatre revient sur son parcours : les faits qui l’ont conduit là, son histoire psychiatrique, son rapport à la maladie, sa dangerosité supposée. « C’est une mise en scène extrêmement problématique pour la dignité de la personne », juge une ancienne salariée. « D’un point de vue thérapeutique, le bénéfice pour le patient est très douteux. »
Officiellement, l’équipe lui demande son accord. Mais une psychologue précise que ce consentement est « profondément biaisé par le rapport de pouvoir inhérent à l’enfermement psychiatrique et carcéral. […] Quand on est privé de liberté, un "oui" immédiat doit toujours être interrogé. […] Beaucoup de patients se demandent surtout ce qu’ils ont à gagner à accepter — une image de "bon patient", une faveur, une meilleure évaluation — ou ce qu’ils risquent s’ils refusent. »
Cette pratique renvoie à une psychiatrie ancienne, psychanalytique, selon une psychologue. « On les enferme, on les observe, on les analyse et on écrit sur eux » Pour l’ancien infirmier de l’UHSA de Toulouse, qui fonctionne sur un modèle différent, la pratique fait grimacer : « Je n’ai jamais vu ça. Je pensais que ça n’existait plus depuis un siècle. Je doute fortement que la pratique ait des bienfaits thérapeutiques. »
La situation de UHSA Paul-Verlaine est ainsi particulièrement préoccupante. Une ancienne thérapeute insiste : « Les collègues n’ont pas le temps. Résultat : on place en isolement plus rapidement. Normalement, notre métier nécessite de prendre le temps d’être avec la personne, de l’écouter, de l’accompagner… Mais il y a une pénurie de soignants, les collègues doivent composer, donc ils n’ont plus la force de faire attention. Forcément, ça induit le fait de faire ce qu’on appelle "fermenter un patient" : lorsqu’un patient est tendu, en colère ou angoissé, par exemple, notre but est de faire descendre sa tension pour qu’il ne se fasse pas du mal à lui-même ou aux autres. Mais, puisque nous n’avons pas le temps, on a tendance à alimenter la tension plutôt que de l’apaiser. » Comme une casserole sur le feu que personne ne surveille, et qui finit par déborder.
La psychiatrie publique française manque de tout, et depuis longtemps. De psychiatres, d’infirmiers, de lits, d’argent. Les besoins, eux, ne cessent de grimper : les troubles psychiques touchent de plus en plus de monde, les demandes de soins s’accumulent, et les services n’ont plus les moyens d’y répondre. Entre 2008 et 2022, la France a supprimé près de 7000 places d'hospitalisation à temps complet en psychiatrie, selon un rapport parlementaire publié en 2024. Résultat : des services saturés, des équipes épuisées, des patients mal pris en charge.
La Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) — l’autorité indépendante qui surveille prisons, hôpitaux psychiatriques, centres de rétention et gardes à vue — alerte dans son dernier rapport annuel. Elle pointe « l'aggravation de la crise structurelle que traverse la psychiatrie » et affirme que « la pénurie de personnel est à l'origine de nombreuses atteintes aux droits des patients » : isolements injustifiés, recours abusif à la contention, conditions de prise en charge qui se dégradent.
Son verdict est sans appel. Elle parle de « catastrophe pénitentiaire », mais aussi de catastrophe « de la protection de l'enfance et de la psychiatrie ». Et elle interpelle directement les pouvoirs publics : « Du courage politique, voilà ce qu'il faudrait pour que tout s'améliore, mais cette année aura été, sur ce point, une des moins respectables qu'auront connues, en France, celles et ceux qui y sont enfermés. »
Cette enquête repose sur les témoignages de sept internes, anciens ou actuels, de l’UHSA Paul-Verlaine, tous anonymes. La direction du groupe hospitalier Paul-Guiraud n’a pas répondu à nos sollicitations.
Interrogée sur l’ensemble des dysfonctionnements décrits dans cet article, la cheffe de service, Magalie Bodon-Bruzel, a répondu :
« Comme vous le savez certainement, l'UHSA est une structure qui a la particularité de recevoir des personnes détenues nécessitant une hospitalisation à temps complet en psychiatrie.
Quels que soient les aléas, les équipes médicales et soignantes en place s'efforcent de répondre avec bienveillance et efficacité aux missions qui leur sont confiées.
Comme dans chaque service médical, des difficultés peuvent apparaître que les équipes cherchent à surmonter avec le plein appui de la direction de l'hôpital, dans un contexte général où le nombre de cas problématiques ne tend pas à diminuer : nos patients sont en majorité en très forte souffrance psychique et sociale, que les équipes ont à cœur de prendre en charge et de soulager. À ce titre, les effectifs médicaux et soignants se sont récemment renforcés, ce qui contribue à réduire les difficultés apparues dans le passé.
Il n'en demeure pas moins que chaque professionnel reste conscient de la nécessité d'être en permanence attentif à la situation de chaque personne accueillie et bien évidemment dans le total respect de la déontologie, des textes et des recommandations en vigueur ».
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon