Une travailleuse sociale violemment interpellée par la police municipale de Saint-Denis

Une travailleuse sociale violemment interpellée par la police municipale de Saint-Denis

Depuis plusieurs semaines, la municipalité de Saint-Denis durcit le ton contre les vendeurs et vendeuses à la sauvette et les regroupements aux abords de la gare : contrôles répétés, interventions physiques de la police municipale. Des méthodes que nous avons déjà documentées dans un précédent article. Le 29 janvier, un nouveau seuil a été franchi. Ce jour-là, des agents interpellent violemment une travailleuse sociale qui assiste à un contrôle, la plaquent au sol sur les rails du tramway et la placent garde à vue. Des images circulent. Un médecin constate les blessures. Malgré cela, la municipalité défend l’action de ses agents… et renvoie la faute sur la victime.

Quand nous retrouvons Marie, lundi 2 février vers 20 heures, près de la gare RER D de Saint-Denis, les traces de l’agression sont encore bien visibles. Sa tempe est violette, une marque souligne son arcade, et sa lèvre supérieure reste gonflée. Elle nous montre aussi des griffures au cou et des éraflures sur les mains. Quelques jours plus tôt, le jeudi 29 janvier, la police municipale l’a violemment interpellée.

Marie, 35 ans, vit à Saint-Denis depuis six ans. Elle a emménagé ici pour se rapprocher de l’université après avoir repris ses études en sciences sociales et politiques. Avant cela, elle travaillait comme éducatrice en addictologie. Aujourd’hui, elle est cadre dans une association pour les droits humains. Elle connait bien la ville. Elle connait surtout ses failles : « Quand je suis arrivée à Saint-Denis, j'ai essayé d'exister en accord avec mes valeurs et mes idéaux politiques », explique-t-elle. Elle parle de gestes simples et concrets : « Je n’allais pas refuser de faire une demande d’AME [aide médicale d’état, ndlr] pour un mec à qui toutes les portes des services sociaux sont fermées ici. »

En plus de son travail, elle aide ses voisins dans leurs démarches administratives. Elle le fait le soir, le week-end, gratuitement. Elle accompagne des personnes qui n’osent plus frapper aux portes des institutions. Parmi elles, il y a des vendeurs à la sauvette qui traînent sur le parvis de la gare. Elle a même interpellé la mairie : « Je suis allée voir le maire à sa réunion mi-mandat. Je lui ai dit que je ne voyais aucun travailleur social à la gare. Moi, je faisais des heures sup gratuites le soir et le week-end ». L'adjointe aux solidarités lui donne sa carte. Marie écrit. Elle n’obtient jamais de réponse. 

Montée en tension autour de la gare

Ces dernières semaines, la tension est montée autour de la gare. La mairie envoie ses policiers municipaux pour traquer la vente à la sauvette et disperser les regroupements. Les patrouilles s’enchaînent, les contrôles se multiplient, les uniformes occupent l’esplanade qui fait face à la gare et patrouillent sur la passerelle piétonne qui enjambe le canal pour rejoindre la station de tramway. Ali* et Sofiane* (les prénoms ont été modifiés) vendent des cigarettes près de la gare. Ali n’a jamais vu autant de policiers : « Avant, ils passaient une fois par jour. Maintenant, ils sont là tout le temps. Ils contrôlent toutes les minutes ». Sofiane vend ici depuis 2018 : « Je n’avais jamais vu ça ». Selon eux, les contrôles dégénèrent souvent. « Si tu refuses de leur donner les paquets de cigarettes, ils frappent », affirme Sofiane. « Ils prennent les cigarettes, les cartes sim. Des fois, ils prennent même l’argent liquide qu’on a sur nous. » 

En janvier, nous avions déjà documenté ces pratiques et raconté comment la police municipale ciblait les vendeurs de cigarettes de contrebande. Depuis mi-janvier, les témoignages d’interpellations violentes se multiplient. Carole*, retraitée et bénévole dans un collectif pour le respect des droits des étrangers, explique qu’elle reçoit régulièrement des récits de vendeurs qui parlent de harcèlement, de coups et de pressions répétées.

Le dimanche 25 janvier, vers 17h30, Carole descend du RER D et assiste à une scène qu’elle décrit comme « brutale ». « J'ai vu trois policiers tenir un homme au sol. Une femme m'a dit qu'ils l'avaient frappé. Ils l'ont relevé et collé sous les arcades au niveau du 78 boulevard Marcel-Sembat. À plusieurs reprises, alors qu'il était maintenu, ils lui ont mis son bonnet sur son visage, violemment. Il protestait et disait : "Arrêtez, je veux vous voir !" » Quand elle observe la scène, les policiers lui ordonnent de partir. Ils invoquent un arrêté municipal anti-stationnement. Pourtant, cet arrêté interdit les regroupements à partir de quatre personnes dans le secteur. Il n’interdit pas à une personne seule de stationner sur un trottoir. Les agents jouent sur la confusion pour dissuader les regards et les téléphones qui filment. Quelques jours plus tard, Marie va en faire l’expérience.

Violentée et arrêtée pour avoir filmé une intervention

Jeudi 29 janvier. Il est environ 19 heures. La police municipale contrôle un jeune homme d’une trentaine d’années qui vend des cigarettes près de la station du tramway 8, à la gare de RER D. Marie passe à ce moment-là. Elle voit le jeune homme se faire contrôler. Elle le connaît. Elle sait qu’il risque une interpellation. Elle lui tend une carte. Elle lui dit qu’elle peut le mettre en contact avec un avocat, si besoin.

Les agents n’apprécient pas le geste. Ils lui reprochent d’intervenir. Tandis qu’elle s’éloigne et rejoint d’autres passants restés à l’écart, un agent l’interpelle. « Il m’a dit "Qu’est-ce que tu as dit ?" alors que je ne m’adressais pas du tout à lui », se souvient Marie. Pendant l’échange, le vendeur tente de s’enfuir. Les policiers le rattrapent au milieu du boulevard Marcel-Sembat, le long du tramway. Ils le poussent vers le sol, placage ventral. Marie sort son téléphone. Elle filme. Sur la première vidéo, que nous ne publions pas à la demande du jeune homme, deux policiers maintiennent le vendeur au sol. Un troisième se tient debout face à la foule. Il écrase la cheville de l’homme avec sa chaussure. Des passants protestent. Le policier lance : « Taisez-vous les avocats ! Si vous n’êtes pas contents, allez porter plainte ! »

Marie souffle, excédée : « Tout ça pour trois paquets de cigarettes ». Un agent la pousse une première fois pour l’éloigner. Elle répond : « On a le droit d’observer une opération de police ». Il la repousse de l’autre côté de la route. « Sauf que de là, je ne vois plus rien et je ne peux pas filmer ». Elle revient vers la scène, en restant à distance. Une voiture peut passer entre elle et les policiers. 

Sur une deuxième vidéo, on voit un agent avancer vers elle alors qu’un tramway arrive. Il la pousse vers la voie. Elle crie, paniquée : « Ne me poussez pas sous le tram ! ». Elle le répète quatre fois. On l’entend aussi dire : « Ne me tirez pas les cheveux ! ». Une autre séquence, enregistrée par le téléphone de Marie pendant l’intervention, mais trop confuse pour permettre de voir clairement la scène, capte une phrase du policier : « Vous ne me frappez pas. »

PEERTUBE

Une troisième vidéo, filmée par un passant, montre la scène sous un autre angle. On y voit le policier pousser Marie violemment par le haut du dos, en la tenant par les cheveux. Il la force à traverser la voie alors qu’un tramway arrive. Marie tente de se dégager en criant : « Ne me poussez pas sous le tram ! ». Elle lance un revers de bras en sa direction, sans le toucher. L’agent la tire brusquement et lui fait une prise de judo. Il la projette au sol et la plaque directement sur le rail métallique du tramway. Au même moment, un autre policier asperge la foule de gaz lacrymogène. Un homme crie de douleur. La vidéo s’interrompt.

PEERTUBE

Marie raconte la suite : « J’ai reçu un coup de matraque au visage. Je ne sais pas s’il était volontaire. Il m’a attrapée par les cheveux et a plaqué ma tête assez violemment contre les rails. »

Après l’interpellation, les policiers municipaux emmènent la travailleuse sociale au commissariat central de la police nationale. Ils y conduisent aussi le vendeur de cigarettes. Marie passe vingt-quatre heures en garde à vue. Elle reste enfermée toute la nuit. Elle encaisse la violence physique, puis la procédure. Le vendeur, lui, sort de garde à vue et part directement au Centre de rétention administrative (CRA), la prison qui reçoit les étrangers en situation irrégulière. À l’heure où nous écrivons ces lignes, il y est toujours.

Je me suis fait violenter par un mec qui faisait deux fois ma taille

Blast a pu consulter le certificat médical établi le samedi 31 janvier par un médecin généraliste. Le document confirme ce que nous avons vu sur le corps de Marie : des ecchymoses sur l’arcade et la tempe, des griffures au cou et des blessures légères aux mains. Le médecin consigne ces lésions, noir sur blanc, deux jours après l’interpellation. Mais pour Marie, le choc ne se limite pas à ces blessures. Elle parle d’un sentiment d’humiliation et d’impuissance : « J’ai l’impression de m’être fait humilier devant quarante personnes. On a beau se dire qu’on se sent coriace, je me suis fait violenter par un mec qui faisait deux fois ma taille. » 

Blast a contacté la mairie de Saint-Denis. La réponse est arrivée le 5 février, par e-mail, signée de l’attaché de presse. La position municipale est claire : la faute incomberait à la travailleuse sociale. Selon la mairie, Marie serait « venue entraver le contrôle en distribuant une carte de visite au délinquant ». Le message précise : « Profitant du trouble causé, l’un des trafiquants a arraché les paquets de cigarettes des mains d’un policier avant de prendre la fuite ». Les policiers l’auraient alors rattrapé et interpellé. L’homme « a opposé une résistance violente en portant des coups aux agents », affirme encore la municipalité. Une version que contestent quatre témoins de l’entièreté de la scène : Marie, un habitant du quartier, et deux vendeurs de cigarettes. Tous affirment que le jeune homme s’est débattu une fois plaqué au sol, mais qu’aucun coup n’a été porté. « J’ai vu toute la scène, insiste Marie. Personne ne les a touchés ». Le cabinet du maire décrit ensuite l’attitude de Marie : « Malgré de nombreuses injonctions lui demandant de reculer, de respecter le travail des forces de l’ordre et de s’éloigner afin de ne pas mettre en danger les effectifs dans un environnement hostile, elle a malheureusement persisté dans son comportement. » Avant d’ajouter : « Un policier a dû la raccompagner à plusieurs reprises hors du périmètre de sécurisation de l’intervention. À cette occasion, la femme a porté un coup au visage de l’agent qui l’escortait. » Marie, de son côté, reconnaît un seul geste. Un réflexe. « Je me suis débattue au sol, par réflexe ». Mais elle est catégorique : « Je n’ai pas touché l’agent au visage ». L’une des trois vidéos que nous avons consultées semble aller dans son sens. Un ralenti permet de voir la main se lever, s’approcher du visage du policier, sans l’atteindre. Un témoin confirme cette version. Andrès*, 48 ans, habite le quartier. Ce soir-là, il rentre du travail. Il voit toute la scène. « J’ai vu un policier foncer vers elle, très violemment. C’était une scène très dure. Un policier de presque deux mètres contre une femme de petit gabarit. C’est la première fois que je voyais ça dans le quartier de la gare ». Quand Andrès voit Marie plaquée et malmenée, il crie. Il proteste. La réaction est immédiate. Un jet de gaz lacrymogène en plein visage.

La mairie estime que l’attitude de la travailleuse sociale aurait favorisé « la formation d’un attroupement hostile, mettant en danger les agents et les contraignant à utiliser un spray de défense afin de disperser les individus ». L’e-mail conclut : « Au total, trois policiers municipaux ont été blessés au cours de cette intervention et ont bénéficié d’interruptions temporaires de travail (ITT). Ils ont déposé plainte et sollicité la protection fonctionnelle ». Trois policiers blessés. Des ITT. Des plaintes déposées. Pourtant, les vidéos que nous avons visionnées — qui ne couvrent certes pas l’intégralité de la scène — et les témoignages recueillis ne permettent pas d’identifier précisément quand ni comment ces blessures seraient survenues. Certaines séquences échappent au cadre ? Des angles morts subsistent. Mais sur les images disponibles, on ne distingue aucun coup clairement porté contre les agents. Aucune séquence ne montre un impact direct. Aucune ne permet de voir quelle partie du corps aurait été touchée. Et Andrès maintient sa version : « Je n’ai constaté aucun coup porté aux policiers. Je ne sais pas à quel moment ils ont pu être blessés ». Marie ajoute, incrédule : « C’est étonnant d’entendre qu’ils ont eu des ITT. Personne ne les a touchés. Ils ont surtout gazé toute le monde ». 

Un projet de loi pour élargir encore le champ d’action des municipaux

L’intervention pose une autre question : au fond, quel est le rôle de la police municipale ? En principe, la lutte contre la vente à la sauvette relève d’abord de la police nationale. C’est sa mission. Mais à Saint-Denis, sur le terrain, on voit surtout les municipaux. Autour de la gare, ils mènent une offensive ciblée contre les vendeurs. Ce sont eux qui contrôlent, poursuivent, interpellent. Et leurs pouvoirs pourraient bientôt s’élargir. Un projet de loi, examiné en ce moment au Parlement, prévoit d’autoriser les policiers municipaux à dresser des amendes forfaitaires délictuelles, des AFD, pour huit nouveaux délits, dont la vente à la sauvette. Concrètement, cela change la donne. Les agents pourraient sanctionner immédiatement, sur place, sans passer par la procédure judiciaire classique. Plus besoin d’attendre une décision du parquet. L’amende tomberait directement. Sur décision policière. Le Défenseur des droits met en garde. L’institution estime que ce dispositif « comporte le risque de développer des pratiques discriminatoires ». Si le Parlement adopte ce texte, la mairie de Saint-Denis disposera d’un outil supplémentaire pour durcir la pression sur les vendeurs à la sauvette.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon