
L’extrême droite l’a compris : pour prendre le pouvoir, il faut d’abord remporter la bataille des idées. Et pour y parvenir, certains ont choisi les salles de classe. Depuis plusieurs années, un réseau catholique identitaire et traditionnaliste, proche du milliardaire d’extrême droite Pierre Edouard Stérin, travaille à transformer l’école française de l’intérieur : ouvrir des établissements privés hors contrat, former des milliers d’enseignants à une doctrine éducative ultra-conservatrice, changer la société une génération après l’autre. Enquête sur ce réseau - et les relais qu’il trouve jusque chez certains membres du parti Horizons d’Édouard Philippe.
En novembre dernier, le magazine Valeurs actuelles se réjouissait : dix-sept jeunes filles venaient de faire leur rentrée à la Maison d’éducation Pauline Marie Jaricot. Cette école privée catholique, nichée dans une petite commune de l’Ain, propose ce qu’elle appelle « une formation intégrale aux jeunes filles ». Un seul problème : la préfecture avait ordonné sa fermeture le 19 novembre.
La préfecture invoque un motif officiel : la directrice, Thérèse Madi, ne serait pas en mesure d’assurer ses fonctions. Mais ce motif ressemble fort à un prétexte. Car ce qui pose vraiment problème dans cette école, c’est ce qu’elle enseigne et comment elle fonctionne. Les élèves portent obligatoirement des jupes longues. L’école contrôle leurs lectures personnelles. Le règlement intérieur évoque la notion d’ « impureté ». La charte de l’école affirme participer à un combat pour la « restauration de l’idéal chrétien de nos ancêtres dont nos familles doivent être les vivants foyers ».
La directrice, Thérèse Madi, ancienne cheftaine scout et mère de neuf enfants. Pendant quinze ans, elle a dirigé L’Étincelle, « la revue des jeunes filles et femmes de France », dont la mission affichée était de « guider les femmes vers leur vocation au don de soi qui se réalise à travers la maternité ». En 2022, cette revue tenait encore un stand à la « Fête du pays réel » organisée par Civitas, un groupuscule catholique traditionnaliste que le gouvernement accusait « de propos antisémites et islamophobes » et de « nombreux hommages à des figures de la collaboration ou du régime nazi » au moment de le dissoudre, en 2023. Dans un podcast aujourd’hui supprimé, Thérèse Madi expliquait sans détour que dans son école, « les garçons doivent apprendre la politique parce qu’ils sont appelés à gouverner », « tandis que les filles doivent accomplir leur « mission féminine, notamment la maternité ». Les professeurs qu’elle emploie dispensent donc des cours d’« arts ménagers » pour préparer les jeunes filles à leur futur rôle domestique : « C’est leur matière préférée, affirme Thérèse Madi. Elles comprennent mieux pourquoi leur maman passe autant de temps à entretenir la maison ! ».
Mais Thérèse Madi ne pense pas toute seule. Elle fait partie d’un réseau discret, mais de plus en plus organisé, qui travaille depuis plusieurs années à transformer en profondeur le champ éducatif français. Ce réseau forme des enseignants, des éducateurs, des parents et des directeurs d’établissements à un une doctrine éducative promue par les milieux catholiques traditionnalistes. Et il reçoit depuis peu le soutien de Pierre-Édouard Stérin, l’homme d’affaires qui a bâti sa fortune grâce à son entreprise Smartbox, les coffrets cadeaux que l’on offre à Noël. Devenu milliardaire, il utilise désormais sa richesse pour financer des associations anti-IVG, des écoles catholiques, des instituts de formation politiques. Son but est explicite : amener l’extrême droite au pouvoir en France en la mariant à la droite libérale conservatrice. Stérin s’est fait remarquer récemment en déclarant vouloir que les femmes « de souche européenne » fassent plus d’enfants
Enseigner la vie sexuelle avec délicatesse et pudeur
Le parcours de Thérèse Madi offre un bon fil conducteur pour explorer ce réseau éducatif et le projet politique qu’il porte. Son école, ouverte en septembre 2024, reçoit l’aide financière de la Fondation pour l’école, crée en 2008 notamment par Anne Coffinier, que Le Monde appelait en 2013 l'« autre égérie de la Manif pour tous ». Cette fondation joue un rôle de parapluie : elle abrite des fondations plus petites, qui se glissent dessous pour collecter des dons en bénéficiant de sa reconnaissance d’utilité publique. Parmi elles, Excellences Ruralités, un réseau d’écoles rurales au programme réactionnaire et conservateur, révélé par Mediapart. Ces écoles trouvent aussi de l’argent ailleurs : les galas de charité de Pierre-Edouard Stérin, les « Nuits du bien commun », leur ont rapporté près de 470 000 euros de dons en quatre fois, de 2017 à 2024.
L’objectif de la Fondation pour l’école : créer et financer des écoles privées hors contrat qui proposent un modèle éducatif chrétien, comme celle de Thérèse Madi. Elle fournit à celle-ci une partie de son financement. Combien ? Ni Thérèse Madi ni la Fondation pour l’école n’ont souhaité répondre à nos questions.
Thérèse Madi s’est elle-même formée dans une autre structure du réseau pour apprendre à diriger son école. Alte Academia. C’est institut privé, crée en 2024, forme de futurs enseignants et directeurs d’école. Il cible en priorité l’enseignement privé catholique, mais revendique également sa volonté de former des professeurs des écoles publiques. Il leur propose 117 programmes d’enseignement au prix de 455 euros la journée. Alte Academia revendique déjà avoir formé plus de 2200 enseignants et éducateurs.
Les formations proposées couvrent un large spectre. Certaines portent sur des sujets classiques : « Gestion des classes », « intelligence artificielle », « géographie en primaire, pivot des autres matières ». D’autres révèlent une orientation plus idéologique. Parmi elles : « la sanction éducative », ou encore apprendre aux enfants « la vie affective, relationnelle et sexuelle avec délicatesse et pudeur. » La brochure d’Alte Academia précise que ce dernier cours vise à « éclairer les enjeux anthropologiques et éducatifs liés à la sexualité. » En clair : expliquer aux professeurs comment parler de sexualité aux enfants selon une grille de lecture catholique très conservatrice.
Ces orientations se comprennent mieux quand on regarde de près qui enseigne à Alte Academia. Parmi les treize membres de son équipe pédagogique, on trouve des personnalités aux orientations politiques et religieuses très marquées.
Yann de Cacqueray, par exemple. De 2013 à 2020, ce septuagénaire à la barbe blanche dirigeait le lycée Notre-Dame d'Orveau. En 2020, cet établissement accueillait les Universités d’été d’Academia Christiana, un mouvement de jeunesse identitaire et catholique traditionnaliste fondée en 2013 par Julien Langella, cofondateur de Génération identitaire. En 2019, Marion Maréchal avait renoncé à participer à ces universités, son entourage lui déconseillant de s’afficher à un événement ouvertement anti-« lobby LGBT ». Yann est aussi le cousin de Marc de Cacqueray, fondateur en 2018 des Zouaves Paris, un groupuscule néonazi violent dissout en 2022, condamné en 2026 à six mois de prison ferme pour violences aggravées contre des militants de SOS Racisme lors d’un meeting d’Éric Zemmour en décembre 2021.
Alte Academia a aussi embauché comme enseignante Brigitte Caussin. Son mari, Jean-Eudes Gannat, est le porte-parole du défilé du Comité du 9 mai (C9M), dont le tribunal administratif de Paris a lui-même constaté que le défilé de 2025 « avait donné lieu à l’exhibition de signes se rattachant à, l’idéologie nazie et à des saluts nazis ou des slogans homophobes et xénophobes ». Gannat est par ailleurs l’ancien leader de l’Alvarium, groupuscule identitaire dissous en 2021 par Gérald Darmanin, et a été condamné à plusieurs reprises pour provocation à la haine raciale. Cet hiver, il se présentait aux élections municipales de Segré-en-Anjou Bleu. Brigitte figurait sur sa liste sous le nom de Gannat, comme l'a documenté le Réseau angevin antifasciste (Raaf), qui surveille le militantisme identitaire dans la région. Brigitte Caussin milite de façon plus discrète, mais tout aussi réelle : elle a participé plusieurs fois à l’organisation des universités d’été d’Academia Christiana.
La présence de ces personnalités identitaires et d’extrême droite dans l’équipe d’Alte Academia n’est pas un hasard de casting. Alte Academia a été créée en 2024 par une autre institution à visée pédagogique : Saint Joseph Education. Sa structure juridique est celle d’un fonds de dotation qui sert à collecter des dons et à financer des projets. Sur son site internet, elle se présente à travers une photo d’écoliers blancs en uniforme — pull bleu marine, col blanc, cheveux peignés — attentifs à la voix d’un enseignant. Le texte nous apprend qu’en 2021, « un groupe de passionnés de l’éducation » a crée cette structure pour « promouvoir un idéal vers lequel il (lui) semble bon de tendre : l’éducation intégrale ».
L’éducation intégrale, qu’est-ce que c’est ? C’est une doctrine pédagogique catholique inspirée des travaux du Concile Vatican II (1965), qui conçoit l’enfant comme une personne à développer non seulement à travers l’instruction mais aussi à travers « la morale », « le caractère », « la charité », « la spiritualité », « le sens du bien commun », « l’éveil du don de la grâce de dieu » et « l’apprentissage des vertus ». La charte de l’éducation intégrale publiée par Saint-Joseph éducation précise que cette pédagogie « veille à ne pas exposer les enfants à l’immoralité (incitation à la débauche, détournement de mineurs, ingérence idéologique…) ». Elle ajoute : « La question de l’érotisation de la société devra être prise en compte. […] Chaque enfant sera accueilli dans le respect de l’ordre naturel de son identité sexuelle. » La charte mobilise également des notions comme « le bien commun », et « l’enracinement », qui occupent une place importante dans les milieux catholiques traditionnalistes et identitaires.
C’est pour former des enseignants à cet idéal éducatif, dans toute sa dimension morale, culturelle et politique, que les pédagogues de Saint-Joseph éducation ont créée Alte Academia en 2024. Trois membres de l’équipe de direction de Saint-Joseph éducation siègent aujourd’hui dans l’équipe d’Alte Academia. Parmi eux : François-Xavier Clément, fondateur de Saint-Joseph éducation lui-même.
Clément n’est pas un inconnu dans la sphère pédagogique catholique. En 2020, il dirigeait le lycée privé Saint Jean de Passy, dans le16ème arrondissement de Paris. Le Monde rapportait cette année-là que la hiérarchie catholique avait fini par le démettre de cette fonction. Jean-François Canteneur, directeur diocésien de l’enseignement catholique de Paris, lui reprochait de vouloir introduire à Saint Jean de Passy la doctrine de l’éducation intégrale. Il explique à Blast qu’il craignait que Clément se serve de l’éducation intégrale comme d’un cheval de Troie pour diffuser d’autres idées : « Si l’on s’empare de l’éducation pour servir un autre agenda, particulièrement s'il est politique, alors il y a un détournement du principe d’éducation intégrale ».
Quel est cet agenda politique ? Le diocésien n’a pas souhaité en dire davantage. Quant à François-Xavier Clément, il n’a pas souhaité répondre à nos questions. Mais on peut en dessiner les contours : il a fait préfacer son livre « La voie de l’éduction intégrale » — devenu la référence de cette doctrine — par Pierre-Edouard Stérin en personne. Le milliardaire d’extrême droite lui a aussi confié la rédaction de la Charte des Académies Saint-Louis, les nouveaux établissements scolaires que Stérin ouvre un à un sur le territoire français.
Les liens entre Clément et Stérin vont encore plus loin. En consultant les comptes annuels de Saint-Joseph éducation, Blast a découvert que cette organisation fait appel à l’agence Obole pour lever des fonds. Or Obole, c’est la société fondée par deux des trois cofondateurs des Nuits du bien commun, les galas de charité organisés par Stérin. Le milliardaire en est lui-même actionnaire. Autrement-dit, l’argent que Saint-Joseph éducation collecte passe par une entreprise qui appartient, pour partie, à Pierre-Edouard Stérin.
Autour de François-Xavier Clément, trois personnes composent avec lui le conseil d’administration de Saint Joseph éducation. Parmi elles, on découvre une figure à priori inattendue dans cet univers : François Goulard, trésorier national du parti Horizons, la formation politique de centre-droit d’Edouard Philippe.
Que fait dans ce milieu pédagogique d’extrême droite cet ancien député UMP et ministre de l’Enseignement Supérieur sous le gouvernement Villepin ? Sa présence illustre-t-elle l’alliance que Stérin rêve de sceller entre l’extrême droite et la droite libérale conservatrice ? Révèle-t-elle une passerelle possible entre deux camps qui peuvent partager certaines conceptions sur la société, sur la famille, sur la religion ou sur l’éducation ?
François Goulard n’est pas le premier représentant du parti d’Édouard Philippe à apparaître dans la galaxie Stérin. Raphaël Cognet, l’ancien maire Horizons de Mantes-la-Jolie de 2017 à 2026, a cofondé et préside l’institut Politicae. Cette « école des maires » financée par Pierre-Édouard Stérin avait pour ambition de « former et faire gagner en 2026, environ 1 000 maires (de droite) de petites et moyennes communes » lors des élections municipales. En août dernier, Mediapart montrait comment le parti d’Edouard Philippe fermait les yeux sur l’engagement de Raphaël Cognet auprès de Stérin. Début 2025, Loïc Kervran, député Horizons du Cher, soutenait l'implantation d'une école d'Excellence Ruralités dans sa circonscription. Ces écoles, financées indirectement par Stérin via la Nuit du Bien Commun, prônent elles-aussi l'éducation intégrale. Kervran a finalement reculé et expliqué sa volte-face dans Mediapart : « On n’avait pas identifié la présence de Stérin dans le financement. Clairement, c’est la douche froide de découvrir ça. Quand il y a ce type de financement, la question ne se pose même plus ».
Dans l’Histoire du pays, le centre droit n’a pas toujours veillé au cordon sanitaire avec l’extrême droite. Les ancêtres du parti Horizons, la grande famille des giscardiens des années 1970-1980, ont parfois entretenu avec elle des rapports que l’Histoire a longtemps préféré taire. Lors de l’élection présidentielle de 1974, des militants issus d’Ordre Nouveau, le principal groupe nationaliste d’extrême droite de l’époque, dissous l’année précédente, assuraient le service d’ordre des meetings de Giscard. Giscard lui-même nourrissait de vieilles sympathies pour l’OAS et son combat pour l’Algérie française. Son bras-droit et ministre de l’Intérieur Michel Poniatowski les partageait. Ardent défenseur d’une alliance avec le Front national dans les années 1990, il était aussi, selon le documentaire de la journaliste Marie-Monique Robin diffusé en 2003, l’homme qui avait proposé au régime du dictateur argentin Videla « des échanges de renseignements pour lutter contre la subversion ». Dans ce même documentaire, Manuel Contreras, directeur de la DINA, la police secrète du général Pinochet, affirme que sous VGE, la DST informait la police secrète chilienne des déplacements des exilés politiques chiliens en France.
Une simple fondation
Blast a pu joindre François Goulard par téléphone. Le trésorier d’Horizons répond, mais pour minimiser toute proximité avec des organisations ou des doctrines radicales : « C’est un non-sujet », lâche-t-il d’emblée. « Je n’ai pas vraiment participé aux activités de Saint Joseph éducation. Ça fait plusieurs années que je n’ai pas assisté à des réunions ». Comment s’est-il retrouvé au conseil d’administration de cette structure ? Par l’école privée catholique, explique-t-il : « Mes enfants étaient scolarisés à Saint-Jean de Passy, dont François Xavier Clément était le directeur ».
C’est donc Clément lui-même, fondateur de Saint Joseph éducation, principal promoteur de l’éducation intégrale, préfacé par Stérin, qui a recruté le trésorier d’Horizons au sein de sa structure. Que pense Goulard de l’orientation politique de cette doctrine d’éducation intégrale ? « Ce n’est pas du tout mon sujet. L’expression est employée par François Xavier Clément ». Soit. Mais encore ? « C’est quelque chose, pour moi, de très classique dans l’enseignement catholique ».
On lui rappelle alors le lien entre Saint Joseph éducation et Alte Academia, dont certains formateurs gravitent dans les orbites identitaires les plus radicales. Il plaide l’ignorance. « J’ai toujours été quelqu’un de modéré de centre droit, et je suis en même temps défenseur de l’enseignement catholique, et très franchement, ce ne sont pas du tout les gens que j’ai vus à l’époque dans ce milieu-là. Et d’ailleurs, je n’ai jamais accepté de les fréquenter. Saint Joseph éducation apporte éventuellement des financements à Alte Academia, mais c’est tout ».
C’est tout, mais c’est beaucoup. Sa présence au conseil d’administration crée un lien direct entre ces réseaux et un parti politique national en lice pour l’élection présidentielle. Elle montre que la machine de guerre idéologique de Stérin ne reste pas cantonnée à des cercles militants d’extrême droite. Par le biais des écoles hors contrat, elle peut atteindre aussi des responsables politiques installés.
Blast a demandé au parti d’Édouard Philippe de commenter la présence de son trésorier dans cette structure. Il n’a pas répondu.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Blast, le souffle de l’info