Procès en apologie du terrorisme : Freeze Corleone empêché de rapper

Procès en apologie du terrorisme : Freeze Corleone empêché de rapper

Reconnu coupable d’apologie du terrorisme le 27 avril par le tribunal correctionnel de Nice, le rappeur Freeze Corleone, dans le collimateur de la justice pour ses lyrics volontiers provocateurs, vient d’écoper d’une sentence « amplement méritée » pour les uns et « sacrément salée » pour les autres : 15 mois de prison avec sursis, 50 000 euros d’amende, avec interdiction de séjour de trois ans dans les Alpes-Maritimes et 3 500 euros de dommages et intérêts à verser à chacune des 17 parties civiles. Une condamnation dont Freeze Corleone a fait appel. Retour en exclusivité sur ce procès autour d’un non-dit lié à l’attentat de Nice et ses implications pour la liberté d’expression.

Le premier élément du décor que l’on remarque à la sortie de la gare de Nice, c’est un panneau fléché indiquant la direction de la promenade des Anglais. D’où notre impression furtive, en ce 16 février, d’entrer dans un jeu vidéo macabre genre Silent Hill : tout le monde se souvient de l’atroce attentat terroriste du 14 juillet 2016, qui fit 86 morts et 458 blessés fauchés par un camion-bélier de 19 tonnes fonçant intentionnellement dans la foule massée sur la promenade à l’issue du feu d’artifice donné à l’occasion de la fête nationale. Revendiqué deux jours plus tard par l’État islamique, la tuerie de masse donna lieu en 2022 à un procès de plus de trois mois où comparurent huit personnes suspectées d’avoir aidé le conducteur criminel et qui rassembla initialement plus de 865 parties civiles, dont de nombreuses associations d’aide aux victimes, ce nombre atteignant 2542 personnes à la fin du procès.

Dix ans après l’attentat donc et, deuxième coïncidence troublante, c’est carnaval dans la ville touristique et une ambiance de fête plane jusqu’aux abords du palais de justice où doit comparaître le rappeur franco-sénégalais Freeze Corleone, 33 ans, pour apologie du terrorisme — une accusation sérieuse qui doit, ou devrait, se justifier de manière incontestable. Or, le cas se présente de manière plus complexe. Dans « Haaland », un titre enregistré avec son homologue berlinois Luciano et sorti en 2024 sur un album de ce dernier, Corleone balance sur le couplet la punchline (soit pour les non-initiés la base et le piment des paroles du genre) suivante : « J'arrive dans l’rap comme un camion qui bombarde à fond sur la... » Toute la problématique réside dans l’espace de ces trois points de suspension silencieux où le maire de Nice d’alors Christian Estrosi et son tout récent successeur Éric Ciotti jurent avoir entendu « promenade des Anglais ». Ni une ni deux, les édiles ont porté plainte et le parquet de la ville a ouvert une enquête préliminaire le 10 février 2024 (soit deux jours après la sortie de « Haaland »). Deux associations liées à l'attentat du 14 juillet 2016, Life For Nice et La Voie des enfants, se sont portées parties civiles. 

Assise sur un banc jouxtant la salle d’audience, une dame s’appuyant sur deux béquilles serre contre elle un paquet de feuilles manuscrites : son témoignage, qu’elle montre à sa voisine portant comme elle un t-shirt frappé à l’effigie du slogan « Life For Nice ». « J’ai un peu le trac », confie la première à la seconde, qui lui rétorque « T’auras qu’à lire ! ». Ils ne sont pas très nombreux, une demi-douzaine au plus, à porter l’emblématique t-shirt, mais flanqués de leurs avocats, sans oublier ceux de l’association La Voie des enfants et avec les magistrats composant la cour, ils forment la quasi-totalité des personnes réunies ce jour dans un même but : obtenir réparation de l’affront qu’ils estiment leur avoir été infligé par le rappeur. Les représentants de la presse sont rares et régionaux (France 3 Provence-Alpes-Côte d'Azur et un autre média local), à l’exception de votre obligée suffisamment piquée par la curiosité pour avoir fait le déplacement depuis la capitale. Et de Me Adrien Chartron, l’avocat du prévenu, dont on ne sait s’il a « le trac » mais dont on voit en revanche clairement qu’il est seul dans l’arène.

La stratégie du silence

Car Freeze Corleone n’est pas là, ce qui a l'heur d'agacer d’autant plus la cour qu’il a ignoré plusieurs convocations de la justice relatives à cette affaire et qu’il a fait usage de son droit constitutionnel à garder le silence lors de son audition en novembre 2025. La présidente, après avoir donné lecture de sa « demande à être jugé en (son) absence, représenté par Me Chartron », se tourne vers ce dernier qu’elle interroge derechef sur les raisons de cette absence. L’avocat explique que Corleone a reçu des messages sur les réseaux sociaux le menaçant d’agression s’il mettait un pied à Nice, mais loin de convaincre ses homologues de l’autre bord, l’argument déchaîne une avalanche de commentaires excédés, une avocate allant jusqu’à qualifier l’accusé de « menteur » et sa manière de faire « parfaitement déplorable. »

Me Chartron prend acte de la « frustration des parties civiles » après que le procureur ait conclu cette première salve d’une sortie désabusée mais lucide : « Qu’il ne vienne pas s’expliquer, ce n’est pas vraiment une surprise ». En effet et depuis le début de sa carrière, Freeze Corleone pratique à son échelle la stratégie du silence qui fut chère à Michael Jackson et — à un moindre degré — Prince. Pas d’interviews. Nulle part. Quelques rares commentaires laconiques sur les réseaux sociaux, quelques brèves sorties sur scène, et c’est tout. 

Contrairement à Gims ou Jul, Corleone ne passe pas non plus en radio — même les stations spécialisées — ce qui ne l’empêche pas d’avoir dépassé le statut de rappeur culte depuis longtemps. Paru en 2020, son album La Menace fantôme (LMF) cumule à ce jour 370 millions de streams (avec un lancement à 5,2 millions en 24 heures), ce qui équivaut à une certification double platine et a fait de lui un artiste grand public. Sorti trois ans plus tard, L’Attaque des clones (ADC) culmine pour l’instant à 249 millions de streams, un nombre en constante progression qui pourrait rejoindre le score astronomique du précédent.

Un talent indéniable 

Son secret ? Il en a plusieurs. Cultiver le secret, justement, jusqu’à appeler le collectif qui l’entoure « La secte ». Également, son approche résolument originale du médium rap : on reconnaît Freeze Corleone dès les premières secondes de chacun de ses sons, pour leur tonalité sombre et hypnotique, et le flow particulier taillé au cordeau qu’il pose dessus — les connaisseurs, ses fans et ses pairs le portent aux nues comme le rappeur « le plus technique » et précis qui soit, et n’hésitent pas à le présenter comme le meilleur de sa génération. Enfin, Issa Lorenzo Diakhaté de son vrai nom, né dans le 93 (aux Lilas) d’une mère italienne et d’un père sénégalais, s’illustre depuis des années comme la personnalité la plus controversée non seulement du rap français mais de la pop culture du pays en général, s’attirant à la fois les foudres d’associations comme la LICRA et d’une palanquée de ministres et autres membres du gouvernement qui n’ont de cesse de dénoncer dans les termes les plus vifs ses lyrics délibérément borderline.

La polémique a démarré en 2020 lorsque, suite à un signalement de la LICRA, le parquet de Paris a ouvert une enquête pour des faits de provocation à la haine raciale et injures à caractère raciste relevées dans plusieurs des chansons de l’album La Menace fantôme, où Corleone compare notamment sa détermination à celle du « jeune Adolf ». Finalement classée sans suite, l’enquête fait réagir jusque sur les bancs de l’Assemblée nationale où Roselyne Bachelot, alors ministre de la Culture, déclare : « Le rappeur Freeze Corleone a un talent indéniable et il est absolument regrettable que ce talent avéré soit mis au service de propos absolument inqualifiables : racisme, antisémitisme… » L’intéressé fera figurer trois ans plus tard un sample de ces propos dans son album L’Attaque des clones où il adressera également un « S/O » (pour « shout out », dédicace) à la ministre.

Riche à millions 

Retour au tribunal, où Maître Chartron a tenté en vain d’obtenir la nullité de la procédure en arguant de « la partialité de l’enquête et l’imprécision de la convocation » de son client. « D’autant que les mots incriminés n’ont pas été prononcés. ». « C’est encore pire », lui a rétorqué un avocat, « car les gens ont complété d’eux-mêmes et tout le monde a compris la même chose. » L’impossible dialogue s’est poursuivi un certain temps avant que ne commence le douloureux défilé des parties civiles.

Dans une ambiance de gravité solennelle, tous et toutes se rémémorent le cataclysme qui a bouleversé leurs vies dix ans plus tôt. Certains sont en pleurs, d’autres ravalent leur colère en expliquant que l’écoute de « Haaland » a ravivé d’un coup leurs souvenirs. Les témoignages les plus déchirants émanent des représentants de « La Voie des enfants » : « Ils étaient venus voir un feu d’artifice. En quelques secondes, ils ont vu la guerre », résume à la barre une femme qui explique que sa fille de quatre ans a arrêté d’aller à l’école pendant autant d’années et a porté des couches jusqu’à l’âge de onze ans. « Le terrorisme », conclut-elle, « ne peut pas devenir une expression artistique. »

« Vous découvrez un style », plaidera Me Chartron pour tenter de lever le malentendu consistant à assimiler des paroles de chanson à l’acte terroriste en lui-même. Et de citer quelques lignes d’un ouvrage sur l’histoire du rap en France où l’auteur (Karim Hammou) explique que le genre « est comme une fiction, dans laquelle tu es le méchant, bien sûr, surtout pas le gentil. » L’avocat veut que la loi, et la loi seule, prévale, mais se heurte à plusieurs idées préconçues sur la personnalité « méprisante » de son client et sa situation financière : « Il est riche à millions », a lâché au doigt mouillé un avocat de la partie civile.

Pas si sûr. Déprogrammé des Eurockéennes de Belfort l’an dernier pour « risque de troubles à l’ordre public », une décision que Mathieu Pigasse, l’homme d’affaires président (entre autres) du festival a qualifiée d’« atteinte à la liberté d’expression, de création et de programmation », et quasi-systématiquement interdit de concert partout ailleurs (Lille, Nantes, Lyon, Toulouse…), l’artiste ne s’est plus produit sur scène depuis 2024, ce qui entraîne mécaniquement un manque à gagner. De plus, la maison de disques BMG a annulé à la dernière minute un contrat qui aurait dû lui rapporter plus d’un million d’euros, et il est toujours en procès — qui est au stade de la cassation — avec Universal Music qui l’a lâché en 2020 en feignant de s’apercevoir du contenu sulfureux de La Menace fantôme tout en continuant d’en percevoir les droits. 

On aurait dit qu’ils voulaient brûler son effigie 

Aux témoins meurtris, l’avocat de Freeze Corleone a posé lors de sa plaidoirie trois questions empreintes d’empathie qui, derrière leur apparence anodine, interrogent le bien-fondé de la dictature de l’émotion qui s’exacerbe entre autres sur les réseaux sociaux jusqu’à imprégner actuellement la société toute entière : « Est-ce que ça va mieux ? Est-ce que vous souffrez moins ? Est-ce que vous tirez quelque chose de positif de cette audience ? »

« Je suis soulagée d’avoir réussi à le faire, je l’avais promis à ma fille », souffle la dame handicapée en manœuvrant avec difficulté vers la sortie du palais de justice où vient de se terminer l’audience — de manière plutôt abrupte : on s’attendait à un verdict, mais à 18 heures, tout le monde est sommé de dégager, le délibéré ne sera prononcé que le 27 avril. Sa grande silhouette posée sur le même banc que la femme quelques heures plus tôt, Me Adrien Chartron arbore la mine défaite du type sur qui le ciel baudelairien pèse comme un couvercle. Non seulement il va lui falloir retourner à Nice dans un peu plus de deux mois, constate-t-il, fataliste, mais surtout, il n’en revient pas : « On aurait vraiment dit qu’ils voulaient brûler son effigie », lâche-t-il, choqué.  

Une dérive dangereuse vers l’arbitraire 

Fast-forward jusqu’au 27 avril, palais de justice de Nice. Sur France 3 PACA, Me Marie-Pierre Lazard, avocate des parties civiles, se félicite du verdict « coupable » : « Ça met un coup d’arrêt à cette espèce de justification au nom de la liberté d’expression de pouvoir impunément inciter à la haine et donc au passage à l’acte. » Me Adrien Chartron, qui va interjeter appel avec son client, dénonce quant à lui « une atteinte à la liberté d’expression et même une dérive dangereuse vers l’arbitraire le plus total. »

Freeze Corleone n’est pas le premier rappeur à se voir condamné pour des paroles, mais au moins Orelsan en 2009 pour son titre « Sale pute » et NTM dans les années 1990 pour leur fameux « Nique la police » avaient-ils prononcé les mots incriminés. Désormais, en sus de la loi du 13 novembre 2014 étendant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme jusqu’alors réservées à la presse au droit commun beaucoup plus répressif, plane la menace pas du tout fantôme de la loi Yadan qui, lorsqu’il a été question qu’elle soit remise sur la table, avait prévu d’inclure dans le délit d’apologie du terrorisme la notion de provocation « implicite » (1). 

Magistrat, écrivain et ancien juge d’instruction au pôle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris, Marc Trévidic ne mâchait pas ses mots dans un récent entretien accordé à L’Humanité quant aux possibles conséquences de cette loi si elle venait à être adoptée. « Les personnes qui ont déposé cette proposition de loi ne connaissent pas la vraie définition du terrorisme et vont estimer que "c’en est" ou pas selon leurs opinions politiques. Or, le terrorisme est une méthode, pas une opinion politique. C’est là qu’est le danger, accoler une notion pénale très floue à une autre encore plus floue. […] On voudrait considérer les citoyens français comme des personnes qui n’attendent de la société et de l’État que la sécurité. Sauf que dans une démocratie on attend la sécurité ET la liberté. Un jour on va pleurer de cette situation, parce que tous ces textes et ces moyens de surveillance seront utilisés par des dictateurs. Et la France ne sera plus une démocratie. »

(1) Un article récent de Mediapart indique toutefois que cette disposition ne fera pas partie de la nouvelle copie.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon