Nanterre : dans la tour Nuages, la sécurité incendie n’existe qu’un matin tous les trois ans

Nanterre : dans la tour Nuages, la sécurité incendie n’existe qu’un matin tous les trois ans

Six cents habitants, trente-huit étages, des ascenseurs en ruines, des couloirs sans extincteurs. Tous les trois ans, une commission de sécurité débarque. La veille, des extincteurs neufs apparaissent à chaque palier. Le lendemain, ils ont disparu. Dans cette tour de Nanterre, la sécurité incendie n’est plus qu’une mise en scène. Et si le feu se déclare, les personnes âgées, malades ou handicapées buteront sur des ascenseurs en panne.

Je n’ai jamais été du matin. D’après le message que ma source venait de m’envoyer, elle arriverait en retard. Je m’installe à la première terrasse venue - celle qui, depuis le quartier d’affaires de la Défense, offre un bon aperçu des lieux.

À 8h15, mon téléphone vibre. Marie, qui veut me faire visiter une tour d’habitations, écrit qu’elle m’attend en bas de son immeuble. C’est elle qui, quelques jours plus tôt, m’a alerté, dans un email long comme deux bras où s’alignaient les mots : « catastrophe », « mouroir », « danger », « peur ». Le message était signé : « Marie, locataire de la Tour 19 allée des Demoiselles d'Avignon à Nanterre ».

Elle racontait une tour de trente-huit étages, plus de six cents habitants, plantée dans l’un des quartiers les plus précaires de la banlieue parisienne. On l’appelle la tour Nuages, en raison de son architecture unique : un édifice sans angles, aux façades cylindriques arrondies, peint de nuages blancs flottant sur un ciel bleu. Un ciel trompeur, selon Marie, derrière lequel des personnes âgées resteraient enfermées dans leur deux-pièces pendant des mois, derrière lequel des femmes enceintes monteraient quinze étages à pied, et où des personnes handicapées vivraient coincées, sans pouvoir sortir.

Dans les nuages 

Marie m’attend. Je quitte La Défense, remonte la rue Hoche, longe les gratte-ciels du CAC-40 qui dépassent les cent mètres, marche sur un trottoir bordé de fleurs parfumées et voit s’ouvrir, après le rond-point, l’avenue Pablo Picasso. Au bout s’élèvent les tours Nuages. Dix-huit tours dans un parc sinueux qu’on appelle le Serpent. On doit cette cité de gratte-ciels oniriques à l'architecte Emile-Aillaud. Les habitants en sont fiers. Sur quelques façades, des graffitis rendent hommage à Nahel, un adolescent abattu à bout portant par un policier le 27 juin 2023, lors d'un contrôle routier. Au sol, des traces de pneus forment un large cercle : quelques mois plus tôt, une nuit, Maître Gims a jugé bon de venir drifter en bolide sans autorisation pour tourner son clip, au grand dam des dormeurs de « la 19 ».

Au pied de la tour, des jeunes, la vingtaine, un pied contre le mur et l’autre au sol. Marie m’attend devant l’entrée. Elle habite ici depuis huit ans. On entre par le vestibule, où une odeur âcre de cannabis chatouille le nez et adoucit la puanteur des poubelles. Marie appelle l’ascenseur et la chance nous sourit : « Ah !… miracle. Les deux fonctionnent ce matin », souffle-t-elle.

La tour possède quatre ascenseurs. Deux desservent les bas étages (du rez-de-chaussée au 19ème). Les deux autres, les hauts étages (du vingtième au 38ème). En juillet, l’un d’eux est tombé en panne. Donc, pour monter aux étages supérieurs, les habitants doivent prendre un ascenseur qui stoppe au 19ème, monter à pied jusqu’au vingtième, où un autre ascenseur les attend pour les conduire aux étages supérieurs. Ils appellent ce passage obligé « la correspondance ». Problème : les deux ascenseurs, désormais empruntés par tout le monde, y compris les habitants des étages inférieurs, sont surutilisés, et tombent à leur tour régulièrement en panne.  

Le tour Nuages numéro 19. Cent mètres de haut, 38 étages, 600 habitants.
Image Blast / Pierrot Lespagnard

J’ai dû monter dix-neuf étages à pied avec la poussette

On entre dans l’un des deux qui fonctionne du rez-de-chaussée au 19ème. Avant la fermeture des portes, une femme surgit avec une poussette et se glisse de justesse entre les battants. « S’il vous plaît, je n’ai que deux heures devant moi, je ne peux pas attendre le prochain », lance Fatma en ironisant. Elle nous raconte sa vie au 35ème. « Les pannes d’ascenseurs, ça complique tout ! J’aimerais changer l’armoire de ma fille, mais je ne peux pas. Faire les courses, c’est un calvaire. Avec les pannes, on a des queues interminables de dix ou quinze personnes pendant les  heures de pointe. Il faut toujours prévoir quinze minutes de battement avant de partir. »

L’ascenseur stoppe au 19e étage, le palier de la « correspondance ». Les portes s’ouvrent sur dix personnes qui attendent en discutant. Ce corridor de quelques mètres carrés est devenu un lieu de vie à part entière. « On attend depuis dix minutes », soupire un homme en polo gris, l’œil rivé sur son téléphone. La porte de la cage d’escalier s’ouvre. Un homme d’une cinquantaine d’années apparaît, le tee-shirt blanc trempé dans le dos, essoufflé : « Hier, c’était pire ! Les quatre étaient en panne. J’ai dû me faire dix étages à pied. » Fatma hausse les épaules : « Dix ? Moi, j’en ai fait quinze avec les courses. » Record battu. « Les gens n’imaginent pas ce que ça veut dire au quotidien, continue-t-elle. Descendre acheter du pain devient un calcul : il faut anticiper les queues, et on ne sait jamais vraiment si l’on pourra remonter. »

On prend l’escalier pour grimper au vingtième. Dans la montée, on croise un couple qui descend avec cinq enfants de moins de cinq ans. Chaïma, enceinte de huit mois, descend marche après marche avec une lenteur mécanique, une poussette à bout de bras. Son compagnon en porte une autre contre son torse, qu’il doit soulever du genou à chaque marche. « C’est la galère. Je ne vous fais pas un dessin », dit-il. Chaïma s’arrête pour reprendre son souffle. « Hier, les quatre ascenseurs étaient en panne, j’ai dû monter dix-neuf étages à pied avec la poussette. Ça m’a pris presque une heure. Je n’avais pas le choix. »

9 avril 2026. Chaïma et son mari, privés d'ascenseur, descendent leurs enfants du 20ème au 19ème.
Image Blast / Pierrot Lespagnard

Ascenseurs en panne

Dans les conversations du couloir, le nom Raphaël Adam revient. C’est le maire divers gauche de Nanterre. Les habitants des hauts étages raillent ses prises de parole et ses posts linkedin qui promettent la rénovation du quartier. « Vous avez vu sa photo de couverture ? Un splendide dessin des tours Nuages toutes rénovées », rit l’un d’eux. Un autre se remémore le jour où il est venu visiter la tour, juste avant les élections « pour préparer sa visite, des ouvriers avaient nettoyé l’immeuble de fond en comble et la police était venue dégager les dealers. On a carrément mis problèmes sous le tapis », soupire Serge. Fatma enchaîne : « À cette époque, il n’y avait plus qu’un ascenseur sur quatre qui fonctionnait. Celui de droite ne se fermait plus. Le maire est monté dedans avec moi. Il a appuyé sur le bouton, les portes refusaient de se fermer L’agent de sécurité a dû les pousser à la main, en galérant. »

Dans la petite foule qu’on croise dans l’ascenseur ou dans l’escalier, la colère monte. Éric, lui, reste de marbre. La cinquantaine, il appartient à cette catégorie d’hommes qui croient dur comme fer aux vertus de la voie légale. Dans le moindre recours administratif possible, il voit un levier d’émancipation. Depuis peu, à chaque panne, il s’impose d’appeler Otis — la société qui fabrique, installe et répare les ascenseurs de l’immeuble —, signale le problème et exige une réponse écrite. Sur son téléphone, les messages d’Otis défilent par dizaines. « Nous accusons réception et informons notre technicien ». Ou encore : « Notre appareil a été remis en service ».

À côté d’Éric, Laura écoute en silence. Responsable de caisse dans un supermarché, elle habite la tour depuis quelques années. Elle se souvient d’une réunion organisée par le bailleur en février dernier. Des représentants d’Otis étaient venus expliquer la situation et avaient sorti une métaphore automobile : une pièce avait lâché, comme sur une voiture, le moteur devait être changé. « C’est comme un contrôle technique. Le moteur peut casser sans prévenir, et on ne s’en rend compte que trop tard. » Otis ne se contente pas de fabriquer les machines. La société en contrôle aussi l’installation, l’entretien et la réparation. Ce qui lui assure un revenu considérable.

Otis : profits en hausse

Otis est l’un des quatre géants qui dominent le marché mondial des ascenseurs, aux côtés de Schindler, KONE et TK Elevator. À eux quatre, ils pèsent près de 60 milliards d’euros de chiffre d’affaires. En 2025, Otis seul atteignait 14,43 milliards de dollars dans le monde. En France, le groupe a enregistré en 2024 1,08 milliard d’euros, en hausse de 11 % par rapport à 2020.

Dans une enquête de France Info publiée en mai 2025, le député socialiste Philippe Brun, rapporteur d’une proposition de loi adoptée à l’Assemblée nationale pour lutter contre les pannes d’ascenseurs de longue durée, dénonçait le modèle économique des grands ascensoristes : « Faire produire les pièces à l’étranger, ne pas les stocker en France. Une stratégie de stock zéro pour augmenter leurs marges. »

Ce n’est pas la première fois que ces géants font parler d’eux. En 2007, la Commission européenne a condamné Otis, KONE, Schindler et ThyssenKrupp à payer des amendes d’un total de 990 millions d’euros pour avoir organisé une entente sur le marché des ascenseurs et escalators en Belgique, en Allemagne, au Luxembourg et aux Pays-Bas. Entre 1995 et 2004 au moins, ils avaient truqué des appels d’offres, fixé les prix et échangé des informations confidentielles pour gonfler artificiellement le marché.

La commissaire européenne à la concurrence, Neelie Kroes, s’était alors scandalisée que ces pratiques fassent artificiellement gonfler « les coûts de construction et d'entretien de bâtiments, y compris d'hôpitaux ».  Elle accusait leurs dirigeants d’avoir su « que ce qu’ils faisaient était mal » et d’avoir « tenté de dissimuler leurs agissements » en se retrouvant discrètement « dans des bars et des restaurants, à la campagne ou même à l’étranger, et en utilisant des cartes de téléphone portable prépayées pour d’éviter une identification des appels. » Ces agissements, selon elle, avaient pesé jusque « sur l’entretien des ascenseurs ». Elle avait conclu en espérant que « pour ces sociétés, le souvenir de cette amende dure longtemps. »

Monsieur Sanchez ne peut plus sortir

Dans le brouhaha du 19ème, où les gens entrent et sortent de l’ascenseur par petits paquets nerveux, une femme m’interpelle. « Vous êtes journaliste ? Alors allez voir Monsieur Sanchez. Le pauvre, ça fait des mois qu’il est coincé là-haut. » Elle baisse la voix. « C’est au 34e. Il ne sort plus. »

Pour y monter, Marie tient à ce que je prenne l’escalier. « Comme ça tu vas comprendre. » J’entame l’escalade, du 19e au 34. Le souffle court, Marie m’explique que cette cage d’escalier est aussi « un point de deal ». Pendant qu’elle parle, une goutte d’eau tombe sur ma joue. Je lève la tête : au plafond, du liquide ruisselle. Au sol, des petites flaques se sont formées avec le temps.

Arrivé au 34e, je m’assieds sur une marche. Après quelques secondes de récupération, je me redresse pour sonner chez monsieur Sanchez. Derrière la porte, un bruit sourd, puis un frottement lent contre le sol. Les secondes passent. La porte s’ouvre sur un homme porté par un déambulateur. Chemise rose pâle, pantalon de costume ajusté, nœud papillon : M. Sanchez. Ce matin, il s’est levé tôt : l’heure n’a plus tout à fait la même fonction qu’autrefois, mais il y reste fidèle. On devine en lui une vie d’avant, des allées et venues sans contraintes, un quotidien d’homme de la ville. Mais il a perdu la santé, et presque totalement la vue. « Je ne bouge plus. Je ne marche plus. Je n’ai plus du tout de muscle, je ne tiens pas debout si je ne me tiens pas contre quelque chose. » Une infirmière fait ses courses et s’occupe de ce qui relevait jadis du dehors. Depuis le 28 novembre, à cause des ascenseurs en rade, les rendez-vous médicaux sont les seuls moments où il quitte l’immeuble. « Normalement, j'ai deux séances de kiné par semaine. Mais à cause des ascenseurs, je ne peux plus y aller. » Je lui demande s’il est vraiment impossible de l’y emmener.  « Non… », répond-il d’une voix basse, usée. « Le bailleur (Nanterre Coop Habitat, ndlr), a embauché une personne pour m’aider et déplacer ma chaise roulante, mais il me faut prendre rendez-vous avec lui un mois à l’avance tellement il est débordé : il couvre toute l’île de France ». Je lui demande s'il a averti le maire. « J’ai signé la pétition des locataires. Je ne suis pas capable de faire plus. Et je ne suis pas le seul dans ce cas. Dans cette tour, nous sommes au moins trois en fauteuil ».

Le 10 janvier 2026, par courrier, 241 locataires ont mis en demeure leur bailleur, Nanterre Coop Habitat, et le maire. Le 9 février, le bailleur a annoncé une modernisation complète des ascenseurs. Mais pas avant septembre. Pourquoi ? Les pièces pour réparer ne sont plus en stock

Dans l’intervalle, le bailleur a posté un homme sur le palier du 19ème étage, pour aider les personnes « ayant des difficultés à porter des charges lourdes. » La société qui gère ce service de portage ? Otis.

Mustafa remplace les ascenseurs

Il s’appelle Mustafa. De 10h30 à 13h30, on le trouve assis dans le coin du corridor sombre du 19ème. La vingtaine, un gilet jaune sur chemise à carreaux, pantalon slim rouge, grosses baskets, lunettes noires et chapeau ska. L’allure sympa. Sa chaise, il a dû la demander à une habitante. Dans le silence, il attend. Quand l’ascenseur se déclenche, il ôte les mains de ses genoux, cale son chapeau et se tient prêt. Les portes s’ouvrent. Une dame d’une soixantaine d’années sort de la cabine. Elle habite au 30ème. Il lui faut donc, pour attraper l’ascenseur relais, grimper par l’escalier jusqu’au vingtième. Son sac de courses est plus lourd que d’habitude. Alors Mustafa se craque les doigts, l’empoigne et disparaît dans l’escalier. Il fait cela des dizaines de fois par jour. Un locataire à aider se présente à peu près toutes les dix minutes. Entre deux montées, Mustafa scrolle sur son téléphone ou regarde le plafond. De 16h à 18h30, une autre personne prend le relais. En dehors de ces deux créneaux, cinq heures trente au total, il n’y a personne.

Au 19ème étage, Mustafa attend les charges à porter. Trois heures par jour, il remplace l'ascenseur en panne.
Image Blast / Pierrot Lespagnard

Une autre dame sort de l’ascenseur. Cheveux courts, sac à main serré contre elle, lunettes au bout du nez. Mustapha se lève en ôtant son chapeau. Elle lui annonce qu’elle se rend au supermarché, et prévoit de revenir avec deux sacs. Mustafa hoche la tête, se rassoit, remet son chapeau et ses lunettes, pose les mains sur les genoux et fixe le vide. De temps en temps, il regarde ses doigts, les ouvre et les referme, comme pour s’assurer qu’ils répondent encore. Sinon, il sort son téléphone et scrolle sur TikTok.

À la lueur triste des néons, il écoute le silence. Il sait que la dame prendra plus de temps que ce qu’elle a annoncé. Et qu’en revenant, elle lui tendra non pas deux sacs mais trois, parce qu’elle aura pensé, en chemin, à acheter des packs d’eau. Car dans la tour, le robinet a un dur goût de calcaire. Elle s’excusera, Mustafa portera, elle remerciera. « Les sacs de course, les poussettes… C’est compliqué, ici », dit-il en effleurant les ampoules qui blanchissent sur ses doigts. « Je fais vingt heures par semaine. Et le salaire, c’est pas beaucoup. » Il en rigole. Quand il n’est pas en poste ici, Mustafa fait le ménage dans les bureaux de la société Otis, à la Défense.

À chaque fois, on croit que c’est la fin

Il est midi. Nous entrons à cinq dans l’ascenseur pour redescendre. La cabine se referme. Les voix se tassent, les corps se rapprochent sans se regarder. Puis, sans prévenir, la lumière s’éteint et la cabine chute brusquement, comme à Disney. Mon cœur s’emballe. Une voix m’explique que tout est normal. « À chaque fois, on croit que c’est la fin ». Eric sort son téléphone. Un homme d’une soixantaine d’années, cheveux blancs, bouc fourni, se tourne vers moi : « Au début, ça fait peur. Mais quand vous êtes déjà resté coincé plusieurs fois pendant des heures, comme moi… » Il marque une pause. « Ça fait encore plus peur. »

En sortant, la lumière m’assaille. Je reste un instant la main devant les yeux. Devant l’entrée, Monsieur Jelloul fait les cent pas. Il habite dans la tour. Dans la vie, il est responsable de la sécurité incendie d’un haut gratte-ciel de La Défense. Les normes, les procédures, les dispositifs d’évacuation, il les connaît par cœur.

Il tend le doigt vers la façade. « La différence de moyens, entre ici et l’immeuble de La Défense où je travaille, c’est le jour et la nuit. Là-bas, c’est le CAC 40 : ils ont tout. Des équipes de sécurité en permanence, des agents de maintenance, du personnel de ménage, des hôtesses, des agents de sûreté en costume… Et surtout, quelqu’un dont le travail consiste uniquement à surveiller les ascenseurs. Dès qu’il y a un problème, ça remonte immédiatement. » Il hausse les épaules. Et ici ? « Regardez : dans notre tour, il n’y a qu’un seul responsable sécurité incendie. Un seul, pour trente-huit étages et plus de six cents habitants !... Pas d’extincteurs dans les couloirs. Et une évacuation des personnes à mobilité réduite qui est quasiment impossible. » Il se rappelle : « Une fois, j’ai dû aider les pompiers à descendre une personne à mobilité réduite qui partait aux urgences. Je portais leur matériel pour leur libérer les mains afin qu’ils puissent tenir la personne dans l’escalier. On parle d’une urgence. Et même les pompiers avaient besoin d’aide pour réussir à évacuer quelqu’un. »

Un autre habitant des tours nuages, lui aussi professionnel de la sécurité des immeubles de grande hauteur, enfonce le clou : « Les ascenseurs font partie des moyens de secours. Ils servent à l’évacuation, mais aussi à l’intervention. Dans cette tour, on n’en compte que quatre, et ils tombent régulièrement en panne. Ils devraient pourtant fonctionner pour permettre aux pompiers de monter leur matériel, ou pour évacuer les personnes à mobilité réduite. » Il conclut sobrement : « Si un incendie se déclarait, ça pourrait être fatal pour elles. »

Je lui demande comment une telle situation peut perdurer. « Tous les trois ans, une commission de sécurité, présidée par un officier de la Brigade des sapeurs-pompiers, composée de représentants de la mairie et de la préfecture, vient contrôler l’immeuble… Si elle rend un avis favorable, la tour est déclarée habitable. » Un silence. « Visiblement, c’est ce qu’ils ont estimé. Mais est-ce qu’ils mesurent réellement l’état des ascenseurs, les dysfonctionnements au quotidien ? Je ne sais pas. »

Le jeu des différences

Moins d’une semaine plus tard, par un beau matin d’avril, un locataire m’envoie un SMS : la commission de sécurité Consultative Départementale de Sécurité et d’Accessibilité (CCDSA), qui débarque dans la tour tous les trois ans, c’est aujourd’hui ! Au programme : Nanterre Coop Habitat, des représentants de la Mairie, de la société Otis, et des sapeurs-pompiers.

Je bondis hors du lit et rejoins la tour en un temps record. Mon dieu, que s’est-il passé ? L’entrée et la cage d’escalier ne sentent plus les poubelles. Je hume de toutes nouvelles senteurs : huiles florales, lavande, peut-être une pointe de bergamote. Le panneau d’affichage est garni de prospectus utiles. Je m’élance dans les étages, happé par ce jeu des différences grandeur nature. Au premier, deux extincteurs flambant neufs me sautent aux yeux. Il n’y en avait aucun avant. C’est une floraison de printemps : au deuxième, au troisième, au quatrième, à chaque palier, des extincteurs ont éclos en quelques heures. Les escaliers, le local poubelle, tout a été méticuleusement nettoyé.

Jeudi 16 avril. 38ème étage. Quelques heures avant la visite de la commission de sécurité incendie, des extincteurs apparaissent comme par magie à chaque palier de la tour.
Image Blast / Pierrot Lespagnard
Vendredi 17 avril, 38ème étage. Au lendemain de la visite incendie, le bailleur, Nanterre Coop Habitat, a repris tous les extincteurs.
Image Blast / Pierrot Lespagnard

Je redescends au rez-de-chaussée et attends que la commission se termine. Elle prend des heures. Ses membres passent et repassent, affairés. Des locataires les interpellent : « Monsieur ! Quand donnerez-vous le résultat ? ». Sans réponse. « Plus tard… ». « C’est incroyable ! » me souffle une vieille habitante. « Toute l’année, on est dans la merde, et là, ils ne nous disent rien sur l’état de notre immeuble, sur notre sécurité… C’est top secret ! ».

Puis la commission redescend dans le hall. Et dans le hall, il y a aussi Dolores. 79 ans, 38ème étage. Dolores interpelle : « C’est éreintant. On réfléchit à deux fois avant de sortir. Plusieurs fois, j’ai dû aller dormir chez une amie parce que les ascenseurs étaient en panne. Et je me pose aussi la question de ma sécurité : que se passera-t-il, si un incendie se déclare au 19e, à l’endroit où on est obligé de passer si on habite les étages supérieurs ? ». Les commissaires écoutent. Ils ne répondent rien.

Les cons...

Madame Laschi est elle aussi du 38e. Elle vit avec deux maladies chroniques, dont un cancer. « Je n’en peux plus. Les gens disent : « C’est juste un étage », mais quand l’ascenseur du haut tombe en panne, ça veut dire dix-huit étages à pied, ou rien du tout. Et même quand il fonctionne, il faut franchir la correspondance avec les sacs, les douleurs, les traitements. Moi, je dois m’arrêter tous les trois mètres. » Elle reprend son souffle. « Les pannes, c’est plusieurs fois par mois. Alors je reste dehors, parfois des heures, à attendre qu’un technicien arrive. »  Elle secoue la tête. « J’ai inscrit mes enfants ailleurs, pour qu’ils puissent dormir chez leur père. Ici, ce n’est plus vivable. »

Marie se plante face à la commission : « C’est hyper stressant. On a des voisins qui ne peuvent plus sortir de chez eux à cause des ascenseurs et de la correspondance. »  Personne ne la contredit. Elle continue : « Il n’y avait pas d’extincteurs avant ce matin. » Un représentant de la police relève la tête en entendant parler des extincteurs : « Ça s’est réveillé hier ? ».
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Ce matin ! répond Marie. Hier soir, il n’y en avait aucun ». Le policier questionne encore : « Pourquoi n’étaient-ils plus là ? ».

Tous les regards glissent vers ces cylindres rouges apparus en une nuit. Dans mon dos, trois responsables d’Otis échangent un rire discret. « Les cons… », entends-je une voix chuchoter en parlant du bailleur.

Les dépanneurs d'Otis - la société qui fabrique, installe et répare les ascenseurs des tours Nuages.
Image Blast / Pierrot Lespagnard

L’aveu  

Madame Lucie Champenois, élue communiste au logement, prend la parole posément pour expliquer pourquoi les extincteurs n’étaient pas là avant : « C’est parce qu’ils disparaissent ». Puis aussitôt, elle rassure : « La commission vérifie tout ce qui doit fonctionner en cas d’incendie : les ascenseurs, mais aussi le système d’eau, les moyens de secours, et les citernes, en haut… ». Le policier acquiesce : « Effectivement, il n’y a pas que les extincteurs ! ». Madame Champenois surenchérit : « Il n’y a pas que les extincteurs. En cas d’incendie, il y a plusieurs systèmes. On vérifie aussi s’il y a du personnel formé, à tout instant, capable d’intervenir. » Marie en est bouche-bée. Des habitants s’échangent des regards inquiets.

Le représentant de Nanterre Coop Habitat, la quarantaine, vient tout de suite égrener, d’une voix mécanique et professionnelle, tout ce que la commission contrôle : « Est-ce que les portes de recoupement fonctionnent ? Est-ce que le « non-stop ascenseur » fonctionne ? Est-ce que les indicateurs au niveau des portes fonctionnent ? Est-ce que les extincteurs fonctionnent ? Est-ce que… ». D’un coup, Marie sorte de son silence. Elle le coupe : « Les extincteurs ? Ils sont là depuis ce matin ! Avant, on n’en a jamais vu ». Silence. Le bailleur livre alors un aveu : « Oui... Mais pourquoi ? », interroge-t-il. « On le sait tous : dès qu’on les pose, ils sont percutés. C’est de la dégradation. Alors autant qu’ils soient disponibles le jour où on en a réellement besoin, plutôt qu’ils soient utilisés n’importe comment dans les étages. Et si vous avez regardé, on a engagé des travaux du rez-de-chaussée jusqu’au deuxième : la mise en peinture ». Marie se tend : « Quel rapport avec la sécurité, Monsieur ? ». Le bailleur s’embourbe : « Non, ce n’est pas ça… C’est qu’il y a des choses qui sont faites, mais si elles sont dégradées, on essaye d’y pallier ».

Ce sont les habitants

Il est 13 heures. La commission plie bagages. Je rattrape Madame Champenois, l’élue au logement. « C’est une problématique récurrente, commence-t-elle. On est régulièrement interpellés par des habitants qui se retrouvent dans ces difficultés. Nous-même, à la mairie, on a des problèmes d’exploitation des ascenseurs, par exemple, dans des parkings. On se mobilise, on interpelle les entreprises qui sont responsables de la maintenance. Elles nous répondent qu’elles n’ont pas les pièces, qu’elles ne peuvent plus les obtenir. Ici, on changera l’ascenseur en septembre. En attendant, il y en a trois qui fonctionnent ». Je lui parle des pannes fréquentes, et de la descente de train fantôme que j’ai vécue dans l’un de ces « trois qui fonctionnent ». Pour expliquer ces problèmes, elle en rend responsables… les usagers. « Il y a des pannes liées au mésusage… Les habitants ont dû vous en parler. Les ascenseurs sont bloqués… ».

Je lui dis ne pas avoir entendu parler de ces mésusages. « C’est ce que disent les habitants, répond-t-elle. Je n’habite pas ici, mais on parle des gens qui bloquent les portes, ce qui les met en panne. La vie en collectivité, ce n’est pas toujours simple. C’est une tour de 180 appartements, ça fait beaucoup de monde… » J’évoque Monsieur Sanchez. La détresse de l’homme sans muscles et ses mois passés sans sortir. Sa réponse : « Je n’ai pas connaissance du dossier. Pour ces situations, il faut se rapprocher du gardien pour voir ce qui peut être mis en œuvre d’ici à la réparation des ascenseurs. Le gardien peut accompagner. Le bailleur a mis en place un service de proximité. Il ne faut pas hésiter à le solliciter ». Pour finir, je me fais le relais de Marie et de sa question sans réponse à propos des extincteurs apparus en une nuit mais que personne n’a jamais vu avant. Pourquoi n’étaient-ils jamais installés avant ? Elle esquive : « Ils sont là aujourd’hui. Et sont mobilisables par les agents en cas de besoin ». Puis elle pivote : « Le système principal en cas d’incendie, ici, ce sont les cuves sur le toit de la tour. Et on a pu les vérifier. » Et heureusement qu’elles fonctionnent. Parce que, le soir même, Marie m’envoie un message : tous les extincteurs ont disparu ! Le bailleur les a repris. Je n’y crois pas.

Le bailleur joue avec le feu

Je téléphone au bailleur pour vérifier. Un responsable de la communication de Nanterre Coop Habitat me confirme : « Avec les extincteurs, sur cette tour, nous avons un problème... Si on les laisse une nuit, le lendemain, ils sont pétés ou vidés dans les cages. C’est pour ça que, malheureusement, on est obligé de prendre des dispositions, pour éviter que ces nuisances impactent la qualité de vie des locataires et altèrent le bon usage des équipements à disposition dans la résidence. » En français simple : dans une tour de six cents habitants, les extincteurs réglementaires sont retirés parce que certains les dégradent. Si un incendie se déclare, on fera avec les cuves du toit.

Je téléphone à Aurélien Leroux, avocat spécialisé en droit du logement. En 2018, il défendait les victimes de l’effondrement de la rue d’Aubagne, à Marseille.

Question : une tour d’habitation de cent mètres de haut sans extincteurs aux étages, est-ce légal ? Pour répondre, il cite le Code de la construction et de l’habitation : « Ne pas avoir d’extincteur expose le bailleur à une contravention de cinquième classe ». Puis précise : « Pour une personne morale comme Nanterre Coop Habitat, l’amende peut atteindre 7 500 euros par infraction, et jusqu’à 15 000 euros, en cas de récidive. »

Pour l’avocat spécialiste, le plus grave est ailleurs : « Remettre les extincteurs le jour du passage de la commission de sécurité, avant de les retirer le soir-même, cela relève du pénal. Cela peut constituer une mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Un délit qui expose le bailleur à 1 an d’emprisonnement, et jusqu’à 75 000 euros d’amende, au regard de l’article 223-1 du code pénal. »

Dernière question. Peut-on considérer que le bailleur a trompé la commission de sécurité ? « Au regard de l’article 441-6 du code pénal, la réponse est oui. Accrocher des extincteurs pour la visite de la commission et les retirer le soir-même peut être considéré comme un faux, car il y a manœuvre destinée à tromper. » L’article du Code de la construction est clair : « Le fait de se faire délivrer indûment par une administration publique ou par un organisme chargé d'une mission de service public, par quelque moyen frauduleux que ce soit, un document destiné à constater un droit, une identité ou une qualité ou à accorder une autorisation, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende. »

Verdict ? « Habitable »

Deux semaines après sa visite, la commission de sécurité rend son avis. Positif. L’immeuble est habitable. Pas besoin de le vider, ni de reloger ses habitants. Mais cet avis porte sur une tour que les commissaires ont visitée un matin bien particulier : celui où des extincteurs flambant neufs ornaient chaque palier. Auraient-ils rendu le même verdict s’ils avaient visité une tour sans extincteurs ? Les commissaires — qu’ils soient de la mairie, de la préfecture ou des pompiers — n’ont pas répondu à la question.

Les locataires de la tour Nuages numéro 19 sont rodés aux décors factices, ripolinés pour l’occasion. Ses couloirs sentent la bergamote quand le maire visite. La sécurité incendie existe le matin où la commission la contrôle, et ce matin-là seulement. Les ascenseurs sont vieux. Les pièces de rechange sont rares. Réparer prend du temps. Et à deux vols de frisbee de là, dans les tours vitrées de La Défense, un tel délabrement serait impensable : la moindre panne, le moindre dysfonctionnement, le moindre risque incendie est instantanément traité comme une urgence économique.

Derrière les fresques blanches et azur de la tour Nuages, règne un lourd sentiment d’abandon. La lenteur des réparations dit quelque chose de la valeur que la société accorde aux familles nombreuses, aux épuisés du travail, aux vieux et aux malades entassés aux étages. 

En repartant, je pense à Mustafa, vissé sur sa chaise au 19ème, prêt à monter et à descendre sans fin les charges des locataires fragiles. Il est devenu le maillon qui compense ce que les ascenseurs, l’État et les promesses ne parviennent plus à assurer. Un homme, une chaise, un éclairage au néon. Bien plus qu’un bras pour monter les sacs de courses : une alerte incendie à lui tout seul.

La réponse du bailleur au problème des ascenseurs

Contacté par Blast, le bailleur Nanterre Coop Habitat reconnaît « faire face à une vraie difficulté » et admet que « les locataires sont malheureusement impactés par le problème des ascenseurs depuis trop longtemps ». Le bailleur explique pourquoi il faut encore attendre quatre mois avant de réparer les ascenseurs : « C’est un remplacement particulièrement complexe en raison de l’ancienneté de l’appareil et de la rareté des pièces adaptées à ce type d’ascenseur. Dans une tour de cette hauteur, ce genre d’opération se fait généralement lors de la construction, et dans une tour ancienne, beaucoup d’équipements ne sont plus fabriqués, ce qui rend les pièces détachées difficiles à obtenir. La période récente a aussi montré que l’acheminement des matériaux n’était pas simple : la pièce à remplacer nécessitait jusqu’à neuf mois d’attente. Plutôt que de remplacer une seule pièce sur un équipement restant partiellement obsolète, une modernisation complète a été choisie, qui permet la pérennité de l’usage dans les mêmes délais qu’un simple remplacement ». En mots plus simples : l’ascenseur est si vieux que les pièces n’existent plus. Et plutôt que de bricoler, on a décidé de tout refaire. Ce qui prend du temps. Beaucoup de temps. Pendant lequel M. Sanchez ne fait plus de kiné, Chaïma monte dix-neuf étages à pied, et Mustafa compte ses ampoules.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon