
La réforme est passée presque inaperçue. Ses effets, eux, sont immédiats. En plafonnant l'utilisation du Compte personnel de formation à 900 euros pour un permis de conduire et à 1500 euros pour les cours de langue et de nombreuses certifications professionnelles, le gouvernement prive des milliers de salariés modestes, de chômeurs et d’étrangers d’un outil de formation qu’ils avaient mis des années à financer.
Esmeralda, réfugiée bosniaque de 54 ans, travaille depuis 22 ans en France. Intérimaire chez Manpower, aujourd'hui femme de ménage chez O2, près de Chambéry en Savoie, elle songe à demander sa naturalisation. Elle parle bien le français, l'écrit avec plus de difficultés et sollicite sa fille pour les démarches administratives. D'où son idée de muscler son niveau en suivant une formation FLE (Français langue étrangère). Et ça tombe bien : avec toutes ses années d'activité professionnelle, elle a alimenté son Compte personnel de formation (CPF) jusqu'à 5 175 euros. Esmeralda demande un devis à une école de sa région, Educalis, puis dépose sa demande de financement sur Mon Compte formation. Surprise : sur les 2 880 euros demandés pour 39 heures de cours en individuel, le CPPF ne prend en charge que 1 500 euros. « J'ai cru que je m'étais trompée, que je n'avais pas cliqué sur le bon lien », raconte cette femme d'une inébranlable bonne humeur.
Aucune erreur informatique de sa part. 1 500 euros, c'est bien le plafond qu’impose un décret du gouvernement Lecornu, passé en catimini le 25 février, qui restreint ainsi l'accès à un large panel de formations - quel que soit le montant des droits acquis. Sont concernés : les cours de langue, les bilans de compétence, diverses certifications professionnelles qui conditionnent l'exercice d'un métier (habilitations électriques, amiante, soin des pieds etc.). Le permis de conduire, lui, écope d’un tour de vis encore plus sévère : plafonné à 900 euros, il ne peut être désormais financé par le CPF que si le titulaire est chômeur ou si l'employeur met au pot. Résultat : d'un trait de plume, 67% des formations éligibles au CPF deviennent difficiles d'accès. « Ces mesures ont été prises de façon très brutale, nous n'avons pas été consultés », déplore Nais Laurandel, directrice des affaires publiques au sein des Acteurs de la compétence, la principale organisation professionnelle du secteur.
Brutal, en effet. Le budget 2026 de France compétence, la direction qui pilote la formation professionnelle au ministère du Travail, prévoit une baisse des crédits CPF de 631 millions d'euros, soit 32% de moins qu'en 2025. Même coup de hache pour la formation des chômeurs, amputée de 173 millions (moins 21%), et pour le financement des centres de formation des apprentis, divisé par deux. « La formation sert de variable d'ajustement budgétaire, sans vision stratégique de long terme », déplore Nais Laurandel. Sur Linkedin, les indignations se multiplient. Valérie-Anne Javelle, PDG du Groupe Arkesys à Lyon, résume bien l'hypocrisie gouvernementale : « Le discours : favorisons la formation tout au long de la vie. La réalité : J'impose une "épargne" financée par les entreprises, je te dis sur quoi l'utiliser, comment l'utiliser, quand l'utiliser, à quelle fin l'utiliser et quel montant maximum utiliser... »
Créé en mars 2014, d'abord sous forme de crédit d'heures puis de crédit en euros, le CPF entendait pourtant donner à chaque salarié la liberté de choisir son avenir professionnel. Financé par une cotisation obligatoire des entreprises, il se crédite de 500 euros par année travaillée, jusqu'à un plafond de 5000 euros — 8000 pour les moins qualifiés. Mais ce n'est pas un compte en banque : l'argent ne peut servir qu’à muscler ses compétences. Entre organismes de formation bidons et usurpation d'identité (encore 5 196 signalements en 2024), le CPF a donné lieu ces dernières années à des fraudes massives, poussant le gouvernement à en "réguler" l'utilisation. Sous couvert de lutte contre la fraude, il en a fait un dispositif de plus en plus complexe — et désormais une variable d'ajustement budgétaire. De 2 millions de dossiers financés en 2021, on est tombé à 1,4 million en 2024, pour un montant de 2,2 milliards d'euros. En 2024, le gouvernement a institué une contribution de 100 euros — passée depuis à 103 euros —, sorte de reste à charge. « Pour un smicard, c'est beaucoup d'argent, et on a vu que ça coinçait », rapporte le patron d'une école de langue à La Défense (Hauts-de-Seine). « Et l'on parle désormais de monter ce reste à charge à 150 euros. »
À l'Assemblée nationale, peu de voix se sont élevées contre ces nouvelles mesures inscrites dans la loi de finances 2026, qui frappent les salariés les moins qualifiés ou à faibles ressources financières. « Le CPF a permis à de nombreux jeunes actifs ou en parcours d'insertion, salariés modestes, d'y avoir accès sans débourser une somme qui aurait été sinon prohibitive », a dénoncé la députée LFI de la Sarthe Élise Leboucher. Quelques élus ruraux ont aussi réagi au coup de frein sur le permis de conduire, comme Bertrand Sorre, député la Manche (Ensemble). Car, contrairement à ce que promettait Emmanuel Macron en 2018, il ne suffit pas de traverser la rue pour trouver du travail.
La réforme du permis de conduire, ébruitée dès janvier — à laquelle s'est ajoutée la suppression de l'aide forfaitaire de 500 euros pour les apprentis — a révélé l'extrême sensibilité du public au prix : les candidats se sont rués sur les inscriptions avant son entrée en vigeur. « En 40 ans de métier, je n'avais jamais vu cela », raconte Abizid Moncef, qui gère trois auto-écoles ECF à Paris. « Nous avons enregistré 160 inscriptions en dix jours, contre trois par jour habituellement. Pour la première fois, on a dû ouvrir le dimanche. » L'État juge que l'utilisation du CPF pour le permis de conduire relevait d’un effet d'aubaine. « Le permis, ce n'est pas un plaisir, c'est un outil de travail - on pique tout simplement l'argent des salariés », rétorque Patrick Mirouse, président du réseau ECF, qui étudie un recours en justice contre le décret au titre de l’égalité, les plafonds étant différenciés selon les organismes de formation. Pour les chômeurs, le plafond de 900 euros s’avère particulièrement dissuasif : le permis B coûte en moyenne 1600 à 1800 euros.
Le gouffre entre les discours politiques et technocratiques et la réalité de terrain a rarement été aussi large. On parle de « société de compétences », « d'adaptation à l'emploi » : le délégué à la formation professionnelle Benjamin Maurice revendique une politique publique « agile, qui évolue et s'adapte en permanence ». Après quoi on dresse des barrières financières de plus en plus infranchissables pour les moins qualifiés et les jeunes. Sollicité, le ministère du Travail ne nous a pas répondu.
Le cas d'Esmeralda illustre une contradiction supplémentaire. L'État durcit les conditions d'accès au marché du travail pour les étrangers (le niveau de français requis passe de A2 à B1 et les conditions de naturalisation de B1 à B2), sous la pression de discours xénophobes. Puis il impose aux candidats à l'intégration un effort financier souvent insurmontable. « Pour rester en dessous du plafond de 1 500 euros, il faut tomber à moins de 20 heures de formation en langue, ce qui n'a pas de sens pour un débutant », explique Valérie Robin, gérante d'Éducalis à Chambéry, l'école dans laquelle Esmeralda comptait perfectionner son français. Faut-il le préciser, la femme de ménage bosniaque a renoncé à sa formation : elle ne pouvait pas débourser les 1 380 euros de reste à charge.
Discriminatoires, ces nouvelles mesures risquent aussi d'encourager les organismes de formation les moins sérieux à faire du dumping, avec des parcours au rabais, des offres saucissonnées, et tout en e-learning. Prière d'avoir un bon ordinateur et les logiciels adaptés.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon