Au tribunal : le procès de la tristesse

Au tribunal : le procès de la tristesse

Il y a un peu plus de cinq ans, le 23 novembre 2020, ils étaient quatre Sri-Lankais dans un foyer pour sans abri. L’un d’eux est mort d’un coup de couteau. L’homme dans le box, aujourd’hui, est jugé pour non-assistance à personne en danger. Très diminué, sale, endormi, il ne comprend pas ce qu’il fait là, et la juge semble dépassée par l’ampleur de sa misère.

Le procès avait mal commencé, ou plutôt, très en retard : le principal intéressé n’était pas là. Accusé de non-dénonciation de crime et de non-assistance à personne en danger, il avait, semble-t-il, simplement oublié qu’il devait être jugé aujourd’hui aux assises. La greffière a pris son téléphone :

– J’ai eu les services sociaux, ils pensent pouvoir le trouver mais ils ne seront pas là avant une heure et demie.

Dans la grande salle complètement vide, l’huissier du tribunal a prévenu :

– C’est un SDF, je ne sais pas dans quel état ils vont le trouver...

De leur côté, à l’autre bout de Paris, les services sociaux, en l'occurrence un foyer pour personnes sans abri, se sont lancés à la recherche de l’accusé disparu. Ils ont fini par le trouver. Il est arrivé au tribunal, une heure et demie plus tard, vers onze heures du matin, poussé sur un fauteuil roulant par quatre agents. Il sentait très fort l’alcool, et autre chose aussi. Pendant le trajet, il s’était « souillé » et son bas de survêtement était maculé d’une flaque. C’était un homme de soixante ans, encore beau, aux cheveux bruns et courts et à la barbe blanche et mal taillée. Il ne parlait pas français, seulement tamoul.

Est-ce qu’il sait de quoi il s’agit ?

La présidente a commencé le procès, d’une voix douce, consciente de l’absurdité de la situation : l’homme dans le fauteuil était à moitié endormi, il ne comprenait pas vraiment ce qu’il faisait là. Il paraissait déjà très loin.

– Votre profession, Monsieur ? Est-ce que vous en aviez une ?

Par le biais de l’interprète, il a répondu :

– Je travaillais dans l’hôtel, je travaillais la nuit.

– Vous étiez veilleur de nuit ?

– Oui, c’est ça.

En réalité, c’était il y a plus de dix ans qu’il travaillait comme veilleur de nuit. Depuis, il est à la rue.

– Vous habitez où ? Vous avez une adresse ?

Il a tenté de donner l’adresse du foyer où il dormait, sans parvenir à s’en souvenir. La juge a complété avec le document qu’elle avait sous les yeux.

– Vous avez un avocat ?

– Je ne sais pas.

La jeune avocate, derrière lui, s’est levée : « Oui, je suis commis d’office ». La juge s’est adressée à elle pour la suite :

– Est-ce qu’il sait de quoi il s’agit ?

– Non, il ne sait pas vraiment.

– Très bien… Je vais faire un résumé.

Sans comprendre pourquoi, il a passé un an en détention provisoire, dans l’attente d’être rejugé

Il y a un peu plus de cinq ans, le 23 novembre 2020, ils étaient quatre Sri-Lankais dans un foyer pour sans abri, quatre amis de galère, quatre déracinés qui s’étaient retrouvés là, sans un sou, alcooliques, sans rien. Parmi eux, il y avait la victime : un homme qui pesait quarante kilos et qui mourait d’un cancer. L’un des quatre lui a mis un coup de couteau. Pourquoi ? Personne ne sait vraiment, mais l’auteur du coup de couteau a été jugé, en 2023, et il a été condamné à quinze ans de prison pour meurtre. Le tribunal a retenu que l’accusé rackettait les membres du groupe, notamment la victime, et qu’il avait mis ses menaces à exécution. En appel, en 2024, il a été condamné à nouveau, à seize ans cette fois. Les deux autres, eux, ont été jugés pour n’avoir rien fait et pour s’être enfuis après l’altercation, sans rien dire, sans prévenir personne.

L’homme dans le fauteuil roulant ne s’est pas présenté au premier procès. Selon toute vraisemblance, il n’avait pas compris qu’il devait être jugé : par défaut, il a été condamné à trois ans de prison. Contre toute attente, il s’est présenté lors du procès en appel, sans savoir qu’il était recherché, simplement pour témoigner. Il a témoigné puis il a été embarqué, menotté, sans comprendre pourquoi, et il a passé un an en détention provisoire, dans l’attente d’être rejugé.

Ça fait combien de temps que vous êtes à la rue ?

Aujourd’hui, deux ans plus tard, il ne semble pas vouloir se soustraire à ses devoirs : il paraît surtout ne rien comprendre et personne ne s'acharne contre lui. L’avocat-général ne pose aucune question, et la présidente du tribunal, à chaque fois qu’elle lui demande quelque chose, prend sa voix la plus douce. Elle semble, plus que tous les autres, bouleversée par le spectacle qu’elle a sous les yeux : un sans abri alcoolisé, à moitié endormi, et qui s’est engagé si loin sur la pente du déclin qu’il faut beaucoup d’espoir pour imaginer qu’il puisse remonter un jour.

Une assistante sociale est venue parler de lui. Il a grandi au Sri Lanka, entouré d’un père professeur d’anglais et d’une mère au foyer, dans une maison où il y avait deux vaches et des poules – ça, il s’en souvient. Puis, il y a eu la guerre civile. Il a perdu son père, sa tante, sa grand-mère. En 1992, il est venu à Paris parce qu’il avait un cousin en France. Il a fait toutes sortes de petits boulots, principalement dans l’hôtellerie et dans la restauration et il a rencontré sa femme. En 2001, il a eu une fille qui est aujourd’hui étudiante à l’université. La fille ne voit presque jamais son père, parce que l’assistante sociale veut la préserver. Elle prend des nouvelles régulièrement. En 2003, il s’est séparé de sa femme, parce qu’il était déjà alcoolique, et les vingt ans qui ont suivi ont été un long tunnel dont il n’est jamais ressorti. Son ex-femme s’occupe de lui de temps en temps : elle fait des retraits d’argent qu’elle lui donne petit à petit pour ne pas qu’il se fasse racketer par d’autres sans-abris.

La juge lui demande :

– Ça fait combien de temps que vous êtes à la rue ?

Il répond :

– Deux ou trois ans.

– Votre assistante sociale dit que ça fait plus de dix ans…

– Oui, c’est possible que ce soit plus, j’arrive pas à évaluer.

Au moment des faits, en 2020, il allait encore à peu près bien, il se tenait debout et marchait correctement, malgré une prothèse au genou. Depuis, il s’est comme greffé à son fauteuil roulant, à tel point que ses muscles se sont atrophiés et qu’il ne peut que ramper sur le sol quand il tombe. Personne, pourtant, ne sait ce qu’il a vraiment, il n’y a eu aucun examen. Son ex-femme et les gens du foyer décrivent quelqu’un de naïf, gentil, sensible et aimable.

 – C’est quelqu’un qui n’a jamais été violent devant nous, dit l’assistante sociale. On a de bons liens, on essaie d’avancer petit à petit. Les années passées dans la rue ont fait que son état s’est dégradé. Il n’a plus de muscles, plus rien, il s’est précarisé dans ce fauteuil. On ne sait pas ce qu’il a, il faudrait explorer.

La juge demande :

– Est-ce que son état vous paraît compatible avec la détention… On ne dirait pas…

– Ça me paraît compliqué, répond l’assistante sociale. Tant qu’il n’y a pas de bilan médical, tant qu’il n’y a pas de diagnostic, c’est difficile de se projeter…

Au moment de la laisser partir, la juge lui dit :

– Nous vous remercions, et je voudrais aussi vous remercier pour tout ce que vous faites.

Bon allez, moi j’arrête, ça ne sert à rien parce que là, on tourne en rond !

Puis, elle pose des questions à l’accusé sur les faits, pour savoir ce qu’il a à dire, ce qu’il en pense. C’est inutile. Tout ce dont il semble se souvenir, c’est qu’il aimait bien la victime : c’était son ami, c’était quelqu’un de gentil. Alors la juge, pour la première fois, s'énerve un peu, tente de le secouer, sans succès. Irritée, elle laisse la parole à l’avocate de la partie civile :

– Bon allez, moi j’arrête, ça ne sert à rien parce que là, on tourne en rond !

L’avocate de la partie civile a à peine le temps de se lancer dans ses questions qu’on entend un cri dans le tribunal. L’accusé convulse, il a l’air de faire une sorte de crise d’épilepsie, il se tord dans tous les sens. Il n’y a personne dans la salle pour l’aider, l’huissier court chercher les secours qui mettent quelques minutes à arriver : l’accusé ne réagit plus, il ne parle plus, il est inconscient. La présidente du tribunal, qui est comme tétanisée par la scène, dit enfin : « L’audience est suspendue » et tout le monde sort de la salle.

Au bout de dix minutes, les pompiers arrivent enfin. De la salle ouverte, on entend des vomissements, puis l’accusé, enfin, réapparaît, conscient, poussé dans son fauteuil roulant par deux secouristes. Il tient dans sa main le petit sac dans lequel il y a tout son vomi. Il est blanc comme un linge mais il a pleinement repris ses esprits. Les pompiers l'emmènent dans le camion pour l’hôpital et l’un d'entre eux reste avec la juge. Il a l’air désolé d’avoir à embarquer l’accusé, conscient qu’il dérange un procès pénal. Il demande :

– Je ne sais pas combien de temps on va le garder. Vous en avez besoin pour quand ?

Crédits photo/illustration en haut de page :
Blast, le souffle de l’info