Ingérence étrangère : comment Elnet a tenté d’étouffer des candidats LFI pendant les municipales

Ingérence étrangère : comment Elnet a tenté d’étouffer des candidats LFI pendant les municipales

Deux rapports Viginum viennent de tomber. Le service de l’État chargé de traquer les ingérences numériques étrangères y confirme qu’une campagne numérique a été lancée depuis Israël contre trois candidats insoumis pendant les dernières municipales. Après la Chine, les États-Unis et la Russie, un nouveau pays tente de glisser sa main dans les rouages d'une démocratie française déjà malmenée de l’intérieur. Plongée dans un internet pas si profond.

Un candidat élu triomphalement (David Guiraud à Roubaix), un second battu dans un duel face au sortant (François Piquemal, à Toulouse), un troisième qui a plié bagage dès le soir du premier tour (Sébastien Delogu à Marseille) : les trois têtes d’affiche LFI visées par une ingérence numérique étrangère (une INE, dans le jargon des spécialistes) n’ont pas vécu le même destin dans les urnes. Mais Viginum, la cellule que l’État  a montée pour débusquer et neutraliser ce type d’attaques, pointe un seul et même auteur derrière ces trois opérations, que Viginum a regroupées sous le nom de « Rokh Solis ». C’est ce qu'affirme le rapport rendu public le 11 juin.

Dans le détail, chaque candidat a essuyé un tir sur mesure : des accusations de pédocriminalité ont visé Piquemal, des liens supposés avec l’islamisme radical ont été collées sur le dos de Guiraud, des allégations d’agressions sexuelles et de viol ont cherché à couler Delogu. Mais les trois hommes partagent aussi un fond commun :  des accusations portées contre eux quant à un supposé soutien sans faille au Hamas et au terrorisme.

Un résumé des attaques contre les candidats LFI lors des municipales de mars.
Document Viginum

« L’analyse de la ligne éditoriale des différents actifs numériques mobilisés par les opérateurs de Rokh Solis permet de mettre en lumière leurs objectifs : porter atteinte à la réputation de LFI et de certains de ses candidats et candidates, et polariser le débat public national en instrumentalisant la communauté musulmane », résument les experts de Viginum. 

Boules puantes

La stratégie des opérateurs de l’opération Rokh Solis repose sur deux jambes. La première vise le parti dans son ensemble : « La publication d’une liste de candidats de La France Insoumise ou affiliés, sur le site lalternative2026.com, s’inscrit dans une stratégie de discrédit général du parti. Cette approche repose notamment sur l’accusation de communautarisme portée contre LFI, présenté comme une caractéristique centrale de la politique que le parti chercherait à promouvoir, aussi bien au niveau local que national ».

La seconde jambe cible des individus. Plus chirurgicale. Plus brutale, aussi : « Des attaques ciblées contre certains candidats spécifiques de LFI aux élections municipales ont été menées pour nuire à leur réputation et renforcer la critique globale contre le parti ».

Trois noms sortent du lot. « Ainsi, par le biais de narratifs manifestement inexacts ou trompeurs soutenant des accusations de crimes, trois candidats LFI ont été directement pris pour cible par les principaux actifs numériques du MOI Rokh Solis : Sébastien Delogu, François Piquemal et David Guiraud, respectivement candidats aux élections municipales de Marseille, Toulouse et Roubaix. »

Rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), Viginum vient ainsi largement confirmer les révélations de Libération et Haaretz sur les commanditaires et le mode opératoire de la campagne d’ingérence — les MOI, pour mode opérationnel d’information, dans la langue de la cybersécurité.

La crème de la cybersécurité israélienne

L’attaque est identifiée. Reste à savoir qui en est l’auteur. Derrière les faux sites internet, les trolls et les faux profils qui ont proliféré sur les réseaux sociaux se cache une mystérieuse entité sans existence légale, baptisée Blackcore. « Probablement », note Viginum.

Cette prudence diplomatique de l’État s’explique. « Les recherches menées sur ces différentes entités révèlent que Blackcore fait partie d’un vaste écosystème d’entreprises et d’entités cyber israéliennes, détaille le rapport. Yigal UNNA apparaît alors comme une figure centrale de cet écosystème, d’une part en tant qu’ancien directeur général de l’Israel National Cyber Directorate (INCD) et d’autre part du fait de ses différentes expériences passées au sein de l’Unité 8200 de Tsahal et du Shin Bet. »

L’ange derrière BlackCore et la campagne anti-LFI
Document Viginum

En novlangue cyber, le MOI (mode opératoire informationnel) Rokh Solis est une INE (ingérence numérique étrangère ) israélienne composée de proches et d’anciens membres des services de cybersécurité israéliens. En termes plus crus, ses agissements pendant les municipales ressemblent à s’y méprendre à un acte de guerre, mené à travers une campagne numérique déclenchée par des proxys du gouvernement Netanyahu, avec des relais très localisés sur le continent européen et en France.

À six reprises dans le rapport Viginum, un même nom revient : Elnet. Officiellement voué à l’amitié et au rapprochement entre l’Europe et Israël, cette ONG dispose d’une accréditation de lobby auprès de la HATVP pour son action au Parlement. Avec ses antennes disséminées en Europe, Elnet porte tous les habits d’un agent d’influence étranger, comme l’ont longuement documenté Blast et Mediapart.

« Sur X, TikTok et Facebook, les publications provenant de comptes du MOI Rokh Solis semblent soutenues par des réseaux de comptes inauthentiques liés entre eux et déjà impliqués dans le relais de publications en lien avec ELNET» (1), synthétise Viginum.

Les fausses pubs de la Dépêche du Midi

Le service gouvernemental français estime certes que « les différents actifs numériques du MOI Rokh Solis n'ont eu qu'une très faible visibilité en ligne une fois déployés, malgré de nombreuses tentatives d'amplification artificielle ». Mais les conséquences de cette intrusion sont concrètes. L’irruption de ces accusations malveillantes dans la campagne a déstabilisé les équipes des candidats insoumis. À Marseille, l’apparition des « blogs de Sophie », accusant Sébastien Delogu d’agressions sexuelles, a provoqué un moment de flottement : le staff du député-candidat a dû se mobiliser pendant plusieurs jours pour répondre à ces attaques.

Entre sollicitations des journalistes, recherches et vérifications de la provenance des rumeurs et dépôts de plainte, la pleine mobilisation sur l’objectif électoral a naturellement été perturbée et ralentie.

Désormais, les éléments du rapport de Viginum vont venir consolider les plaintes déposées pendant et après la campagne par les trois candidats ciblés. Ces confirmations officielles laissent pourtant un léger goût d’inachevé à François Piquemal : « C’est très bien que Viginum ait enquêté et publié ce rapport mais j’ai l’impression que ce n’est pas encore assez. Il faut donner plus de moyens à ces services pour contrer les ingérences étrangères, estime le député LFI. Par exemple, rien n’est dit sur la campagne de fausses publicités qui sont apparues avant le premier tour sur Internet et même sur le site de la Dépêche du Midi.» (2) D’après nos informations, Viginum n’a pas réussi à établir de lien entre ces fausses publicités et Rokh Solis.

Les fausses pubs pour la candidature de François Piquemal apparues juste avant le scrutin à Toulouse sur internet, entre autres sur le site de la Dépêche du Midi.
DR

Au vu de l’agressivité de ces méthodes, la préoccupation exprimée par le député de la 4e circonscription de Haute-Garonne sonne juste. Avec l’élection présidentielle de 2027  — sans doute suivie de législatives — , Viginum aura besoin de renforts pour protéger la campagne numérique des candidats. Et, à travers eux, le citoyen français.

(1) Contacté, Elnet n’a pas répondu à nos demandes de réactions. Détail savoureux, le MOI Rokh Solis a aussi travaillé pour le gouvernement angolais afin de promouvoir son action, selon Viginum. Un indice du sérieux déontologique de l’entité Blackcore et de sa réputation.

(2) La Dépêche du Midi a également porté plainte.

La Russie toujours active

L’opération Rokh Solis n’a pas été la seule pendant la campagne municipale. Dans un autre rapport rendu public le 11 juin, Viginum a également repéré deux INE venues de Russie, animées par John Mark Dougan, ex-policier étatsunien aujourd’hui exilé à Moscou, dont l’une a pris pour cible Pierre-Yves Bournazel, le candidat Horizons à la mairie de Paris. Pour contrer ces deux INE, qui reposaient notamment sur la mise en ligne de faux profils sur les réseaux sociaux et sur « l’enregistrement de plus d’une centaine de noms de domaine en ".fr" imitant des sites de presse locaux et alimentés par des articles de presse reformulés par des outils d’intelligence artificielle générative », « près de 200 pages, comptes et sites web inauthentiques ont été rendus inaccessibles dans des délais rapides ». Une réaction « atténuant de facto l’impact potentiel de ces INE sur le scrutin », se félicite Viginum, tout en lançant un avertissement : « L’élection présidentielle de 2027 constituera un rendez-vous politique et démocratique majeur dans un environnement international sous tensions et crises. Entre persistance et émergence de nouveaux acteurs et phénomènes, une accentuation de la menace d’ingérence numérique étrangère est donc à anticiper pour ce scrutin. »

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon