
En 1979, Margaret Thatcher devient Première ministre du Royaume-Uni. En onze ans et trois mandats, elle transforme le visage de son pays : démantèlement de l’État et des services publics, destruction des mécanismes de solidarité, et invention d'une communication politique fondée sur le populisme et la mauvaise foi. Une trajectoire que retrace une bande dessinée très réussie.
Son titre annonce la couleur : la BD ne va pas être aimable. « La Sorcière qui a changé le monde » est bien un réquisitoire à charge contre Margaret Thatcher. Les privatisations à marche forcée, la casse sociale, les fiascos de la politique économique, l’opportuniste guerre des Malouines, l’humiliation permanente de l’Europe y sont traités comme autant de preuves versées au dossier, mais l’album se veut plus malin qu’une frise chronologique. Les auteurs (Jean-Yves Le Naour au scénario, Emilio Van der Zuiden au dessin) ne se contentent pas d’égrener les faits. Ils ajoutent une couche psychologique, et trouvent le ton juste : sérieux mais « witty » comme disent les Anglais. Cette causticité empêche le lecteur de se laisser emporter par la tristesse du récit du moment de bascule de l'État-providence en Europe qui a, depuis, inspiré toutes les politiques néolibérales jusqu’à Emmanuel Macron.
Car Margaret Thatcher est bien le nom, au côté de ceux de Ronald Reagan et Augusto Pinochet (ses alliés et amis) de la grande offensive politique qui a reconfiguré le monde occidental dans les années 1980, avec des effets dont nous vivons encore les répliques (1)
Les premières pages s'attardent sur l'ascension de Margaret Roberts, fille d’un épicier de Grantham, petite ville de l’est de l’Angleterre, dans un parti conservateur qui ne lui fait aucun cadeau. Elles énumèrent les obstacles qui auraient dû l'empêcher d’arriver à ses fins. Le monde politique britannique était alors d'une homogénéité sociale totale, fermé aux femmes, peuplé d’aristocrates issus des plus grandes écoles qui ne voyaient en cette chimiste sans fortune ni réseau mondain qu'une opportuniste grotesque. La BD montre avec un humour savoureux ses débuts lors de media training calamiteux, puis ses premières apparitions à la télévision où ses conseillers s'arrachent les cheveux pour l'empêcher de prononcer des énormités, ou encore sa laborieuse et tardive découverte des penseurs du libéralisme économique (Smith, Hayek, Friedman) qu'elle s'approprie sans en maîtriser vraiment les concepts.

Car Thatcher n’est pas une intellectuelle : c’est une idéologue. Ce qu'elle apporte au Parti conservateur en 1975, lorsqu'elle renverse le chef de file Ted Heath pour en prendre la direction (le parti était alors plutôt favorable au keynésianisme et à l’intervention de l’Etat), c'est moins une vision nouvelle qu’une foi presque sectaire dans les vertus de l’égoïsme privé, la haine de l’Etat et le mépris des pauvres, ceci nourri par une philosophie de comptoir construite dans l'arrière-boutique paternelle où elle aidait pendant sa jeunesse.
Les auteurs s’intéressent aux mécanismes de communication politique que Thatcher inaugure et qui constituent, rétrospectivement, un modèle dont Donald Trump sera l'héritier quarante ans plus tard. Thatcher comprend avant ses contemporains (et contre l’avis de ses conseillers) que la politique se joue désormais dans les pages du Sun et de News of the World plutôt que dans les salons de Westminster, et qu'un bon mot à la télévision vaut plus qu'un programme électoral. Elle met en scène un récit des origines dans lequel elle se présente aux classes moyennes comme l'une des leurs, qui a su s'élever par le mérite, elle orchestre des visites mises en scène à son domicile, exhibe ses enfants qu'elle n'a pourtant pas vraiment regardés grandir, adopte une posture de ménagère économe. Dans les médias, elle multiplie les invectives contre ses boucs émissaires préférés : les chômeurs, les « assistés », les immigrés, les syndicats, les bureaucrates de Bruxelles… et inaugure le populisme de droite moderne autour d’une rhétorique qui flatte le peuple tout en s’apprêtant à le dépouiller.

Arrivée au pouvoir en 1979, dans une Angleterre abîmée par la stagflation et le sentiment du déclin, Thatcher s'attaque avec une brutalité assumée aux fondements de l'État-providence construit depuis 1945. La bande dessinée en résume les étapes avec rigueur. D’abord, la fiscalité est radicalement réorientée au profit des classes aisées : la tranche supérieure de l'impôt sur le revenu chute de 83 % à 40 % tandis que la TVA explose. C’est le modèle du « ruissellement » dans toute sa splendeur, qui fait porter l'effort de financement de ce qui reste de services publics (très attaqués par ailleurs) sur les plus pauvres. Le chômage atteint des sommets jamais vus depuis les années 1930, sans que cela ne ralentisse les réformes. « There is no alternative » devient le nouveau crédo, sous-entendant qu’aucune autre politique économique n’est possible.
Mais c'est dans la destruction du mouvement ouvrier britannique et de ses acquis que le thatchérisme révèle sa véritable nature. La grande grève des mineurs de 1984, qui dura un an et constitua la bataille sociale la plus violente de l'Angleterre de l'après-guerre, occupe dans l'album une place centrale. Thatcher, responsable directe de la crise par son choix assumé de fermer les mines pour préférer importer un charbon moins couteux, refuse toute négociation avec les syndicats. Son objectif réel est non pas de réformer le secteur minier, mais de briser la capacité de résistance syndicale dans son pays. Elle y parvient : les ouvriers n’obtiennent aucune concession. Les conséquences sur des communautés entières sont dévastatrices et irréversibles. Ces territoires abandonnés alimenteront quarante ans plus tard le vote Leave du Brexit.
En 1982, alors que les sondages donnent le gouvernement conservateur à l'agonie et que Thatcher atteint des sommets d'impopularité, l'Argentine envahit les îles Falkland, un ensemble de rochers peuplés de moutons et de quelques centaines d’habitants. En se lançant dans une guerre absurde, la popularité de Thatcher bondit de 18% à 64%, ce qui lui ouvre les portes d'un second mandat qu'elle utilisera pour accélérer la privatisation méthodique de tous les fleurons industriels britanniques : British Telecom, Rolls-Royce, British Gas, British Airways… Ces entreprises publiques sont cédées très en deçà de leur valeur réelle à un réseau de proches qui s’en mettent plein les poches.

Sur la scène internationale, le bilan est à l’avenant. L'album aborde, sans les développer autant qu'ils le mériteraient, plusieurs épisodes embarrassants : le soutien indéfectible au régime de la dictature militaire de Pinochet, avec qui Thatcher entretient une relation d'admiration mutuelle ; la désignation de Nelson Mandela et de l'ANC comme « terroristes », posture qu'elle maintiendra jusqu’au bout, s’opposant à toute sanction économique contre l'Afrique du Sud de l'apartheid.
Sa relation avec l'Europe constitue un autre chapitre problématique. Nationaliste hostile par principe à tout ce qui pourrait limiter la souveraineté nationale, Thatcher passe une partie de son troisième mandat à démolir l'édifice européen. Ses déclarations à l’emporte-pièce sur les « pays de cinglés » qui composent la Communauté européenne, ou son célèbre « I want my money back » forgent une vision populiste de l'Europe que Thatcher installe dans l'opinion britannique, et qui aboutira logiquement au Brexit.
Enfin, c’est sur la question irlandaise que la sorcière de Downing Street démontre son intransigeance et sa folie : sa politique provoque une escalade meurtrière, et la BD rappelle qu’elle échappa de peu à la mort dans un attentat à la bombe de l’IRA commis en représailles.
Au terme de trois mandats, l'isolement de Thatcher est spectaculaire. Celle qui avait brisé les syndicats finit par être écartée par son propre parti, incapable de lui pardonner sa tentative d'imposer la « Poll Tax » — un impôt égal pour le duc et l'ouvrier, qui provoque en 1990 des émeutes dans les rues de Londres et une révolte au sein même des rangs conservateurs. La chute est pathétique : renversée par ses fidèles, Thatcher quitte Downing Street en larmes dans une limousine, image qui fera le tour du monde mais que les auteurs se refusent à mettre en image, préférant montrer l’ex-Première Ministre attendre près de son téléphone les coups de fils qui ne viendront pas. Elle restera ostracisée jusqu’à sa mort en 2013.
L'album se referme sur ce constat amer : une personnalité sans envergure intellectuelle, portée par une foi aveugle en un modèle économique qui ruine ses propres électeurs, nourrie de mépris pour son peuple, peut transformer un pays de manière irréversible jusqu’à en détruire tous les fondements collectifs. Le Royaume-Uni de 2025 ne s’en est toujours pas remis : ses inégalités gigantesques, ses services publics exsangues et son rapport toxique à l'Europe, sont en grande partie l'œuvre de Thatcher. Au-delà du Royaume-Uni, les leaders populistes d’aujourd’hui, de Donald Trump à Jordan Bardella en passant par Nigel Farage, ont en partage l’héritage politique de Margaret Thatcher, qui aura contribué à précipiter le monde dans une ère de défiance et de démagogie, en glorifiant l’entreprise privée et en s’attaquant à l’État et aux services publics, accusés de tous les maux.
Cette évolution insidieuse des mentalités depuis les années 1980 est racontée, peut-être involontairement, sur la couverture de la BD, qui montre un punk uriner sur une affiche électorale représentant le visage de Thatcher. Sur son blouson, le logo du groupe Public Image Limited, dont le chanteur John Lydon chantait quelques mois plus tôt au sein des Sex Pistols. Alors figure charismatique de l’anticapitalisme en Angleterre, Lydon est devenu quelques décennies plus tard un fervent admirateur de Donald Trump, un nouveau riche décomplexé et un partisan du Brexit. Comme un symbole de l’effondrement politique et moral en germe dans les « valeurs » que Margaret Thatcher était alors en train d’instiller chez ses compatriotes.
(1) Lire à ce sujet : Naomi Klein, « La Stratégie du choc : la montée d'un capitalisme du désastre » (2008)
● La Sorcière qui a changé le monde, de Jean-Yves Le Naourv et Emilio Van der Zuiden, éditions Grand Angle (72 pages), 17 euros.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon