Drumont, Pétain & Co : faites entrer les antisémites

Drumont, Pétain & Co : faites entrer les antisémites

Couverture de Rêver sous le IIIe Reich de Charlotte Beradt.
Image Payot

1) Introduction : Rêver sous le Troisième Reich

Prends ton sablier. Le temps est hors de ses gonds.

En 1966, Charlotte Beradt publie Rêver sous le Troisième Reich. Ce sont les résultats d’une enquête menée à Berlin entre 1933 et 1939. Beradt a collecté des rêves de médecins, d’avocats, de femmes de ménage, de cordonniers, de femmes au foyer. Des Juifs et des non-Juifs. L’objectif de son enquête était de rendre compte de l’impact du nazisme jusque dans ce que les êtres humains pensent avoir a priori de plus intime : leur sommeil. Robert Ley, un dirigeant nazi suicidé avant son procès à Nuremberg, avait déclaré :

« En Allemagne, il n’y a plus d’affaires privées. Dès le moment où vous vous réveillez et où vous rentrez en contact avec une autre personne, vous devez vous rappeler que vous êtes un soldat d’Adolf Hitler. La seule personne qui soit encore un individu privé en Allemagne, c’est celui qui dort. »

Eh ben, non. Même pas. Même celui qui dort travaille pour le Führer. La réalité du nazisme est telle qu’elle s’impose jusqu’au rêve.

Beradt a collecté des rêves de non-Juifs qui rêvent avec inquiétude qu’on leur découvre une ascendance juive. Une jeune fille qui rêve qu’elle doit fournir un « certificat d’aryanité » a un employé qui déchire le certificat et lui dit : 

« Et maintenant est-ce que tu es purement aryenne ? »

Ou des non-Juifs qui rêvent qu’on met en doute leur adhésion au nazisme. Un chef d’entreprise rêve que Goebbels vient visiter son usine.

« Je dois lever le bras pour faire le salut hitlérien. Il me faut une demi-heure pour réussir à lever le bras, millimètre par millimètre. Goebbels observe mes efforts comme s’il était au spectacle, sans applaudir ni protester. Mais quand j’ai enfin le bras tendu, il me dit ces cinq mots : Votre salut, je le refuse. Il fait demi-tour et se dirige vers la porte. »

Un juriste de 40 ans rêve qu’il dit à son frère qu’il n’a plus de joie à rien, et reçoit immédiatement un coup de téléphone du Service de surveillance.

« Je sais que mon crime est en rapport avec ce que j’ai dit à propos de la joie, je m’entends argumenter, prier et supplier qu’on me pardonne cette fois, que juste cette fois on ne me dénonce pas. On raccroche en silence, me laissant dans les affres de l’incertitude. »

On dirait du Kafka. Tout se met à ressembler à du Kafka.

Et puis il y a les rêves de négociation. Ceux où le rêveur, pourtant antinazi, essaie de trouver des compensations personnelles, narcissiques, à une situation qu’objectivement, il déteste. Un ophtalmologue antinazi de 40 ans rêve qu’il doit soigner Hitler.

« Je suis le seul au monde à en être capable. Honteux d’en être fier je me mets à pleurer. »

La sexualité s’en mêle. Ainsi une femme de quarante ans, pourtant tout aussi antinazie :

« (Hitler) me veut et je lui dis « Mais je ne suis pas nazie » et je lui plais encore plus. »

Une employée de maison de trente-trois ans :

« Je suis au cinéma. J’ai peur. Seuls les camarades du parti ont le droit d’aller au cinéma. Hitler arrive et j’ai encore plus peur. Or, non seulement il m’autorise à rester mais il s’assied à côté de moi et passe son bras autour de mes épaules. »

Enfin, un médecin juif qui rêve qu’il soigne Hitler parce qu’on a décrété — un peu comme pour l’ophtalmologue — qu’il était le seul à pouvoir le faire :

« Que voulez-vous pour m’avoir guéri ? » demande Hitler. « Pas d’argent » dis-je. Sur quoi un grand blond de l’entourage de Hitler : « Toi, Juif crochu, tu ne veux pas d’argent ? » Alors Hitler, d’un ton de commandement : « Naturellement, pas d’argent. Nos Juifs allemands ne sont pas ainsi. » »

Mais le changement est total si l’on se tourne vers les récits de rêves rapportés des camps. Charlotte Beradt parle d’un jeune homme qui ne rêve plus que de carrés, de triangles ou d’octogones :

« (…) parce qu’il est interdit de rêver »

Jean Cayrol, lui-même rescapé d’un camp de concentration, rapportera semblables rêves sans vie et sans objets.

« Le prisonnier pouvait être sauvé par une couleur majeure : toutes les forces invincibles de l’homme se retrouvaient dans le cri de cette couleur sacrée et originelle. »

Si la réalité du nazisme est si forte qu’elle s’impose jusqu’au rêve, celle des camps ne permet plus de se figurer aucune perspective. Aucune narration. Aucune forme.

On en était arrivé là il y a moins d’un siècle. La mise en œuvre d’une politique génocidaire à échelle industrielle, visant des populations entières jugées indésirables.

Mais aussi la découverte que le progrès scientifique, dans lequel la philosophie, héritière des Lumières, avait mis tant d’espoir, l’opposant à l’obscurantisme religieux – le progrès scientifique allait surtout aider les hommes à se détruire avec plus d’efficacité, de froideur et d’indifférence encore.

« S’étonner de ce que les choses que nous vivons soient « encore » possibles au XXe siècle n’a rien de philosophique, écrit le critique littéraire et philosophe allemand Walter Benjamin dans les Thèses sur le concept d’histoire. Ce n’est pas un étonnement qui se situe au commencement d’une connaissance, si ce n’est la connaissance que la représentation de l’Histoire qui l’engendre n’est pas tenable. »

Les Thèses sur le concept d’histoire sont le dernier texte que nous possédons écrit par Walter Benjamin. Il a été rédigé à Paris entre la fin de l’année 1939 et le début de l’année 1940. Le pacte germano-soviétique, signé le 23 août 1939, a donné un coup d’arrêt momentané aux mouvements de contestation antifasciste et désorienté une partie de la gauche. Puis en juin 1940, c’est l’armistice et les pleins pouvoirs à Pétain. Walter Benjamin, comme de nombreux intellectuels juifs exilés, n’est plus en sécurité en France. Il fait parvenir une copie du texte à Gretel Adorno, l’épouse de Theodor Adorno, et en confie le manuscrit à Hannah Arendt au moment de quitter la France pour l’Espagne où, croyant sa situation personnelle désespérée, il se suicide le 26 septembre 1940.

Le texte de Benjamin s’attaque à une vision de l’Histoire mettant en scène l’humanité avançant inéluctablement dans la direction de son émancipation. À cette Histoire présentant une progression ordonnée et harmonieuse, Walter Benjamin oppose une « tradition des vaincus » non-chronologique. Une Histoire intempestive, qui fasse des « sauts de tigre » dans le passé pour transformer notre regard sur le présent. 

« Faire œuvre d’historien ne signifie pas savoir « comment les choses se sont réellement passées ». Cela signifie s’emparer d’un souvenir tel qu’il surgit à l’instant du danger. »

Bien sûr cette vision benjaminienne de l’Histoire se distingue en tous points de la philosophie de Hegel où l’on lit, à travers la figure des « grands-hommes », César, Napoléon, etc. la réalisation de la Raison dans l’Histoire. Une conception de l’Histoire qui est aussi, toujours, une conception de la grandeur, à laquelle s’oppose, de son côté, la philosophe Simone Weil dans ses textes écrits à Londres en 1943, alors qu’elle travaille pour la France libre.

« Notre conception de la grandeur est la tare la plus grave, écrit Simone Weil. Notre conception de la grandeur est celle même qui a inspiré la vie tout entière d’Hitler. »

Nous y sommes. Comment on va faire pour traiter d’un problème pareil en un seul épisode ? À l’intérieur de ce morceau de planète qu’on a pris l’habitude d’appeler la France ? C’est une tâche, il faut l’admettre, impossible. Comme de faire l’exégèse, en un seul épisode, de ce qu’il faut bien appeler la culture antisémite française. Une culture à la fois journalistique, littéraire et politique, indissociable de l’évolution de la droite française entre le XIXe et le XXe siècle. Une culture antisémite française qui va conditionner les modalités de la collaboration de Pétain avec l’Allemagne nazie.

Alors ? Comment on va faire ? On va commencer par la fin. On va partir de la condamnation, lors de la Libération, le 25 janvier 1945, de Charles Maurras, le chefaillon de L’Action française, premier mouvement d’extrême-droite au sens moderne du terme. Au moment du verdict, Maurras s’est écrié, comme si le passé lui bondissait à la gorge :

« C’est la revanche de Dreyfus ! »

Retourne ton sablier. Le temps doit repartir à l’envers.

2) L’affaire Dreyfus

Alfred Dreyfus.
Image photographie de Aron Gerschel

Alfred Dreyfus naît le 9 octobre 1859 à Mulhouse. Il meurt le 12 juillet 1935 à Paris.

Il est issu d’une vieille famille juive alsacienne. C’est le petit dernier d’une fratrie de sept enfants. Son père, Raphaël Dreyfus, possède une modeste filature de coton. Après la défaite de Sedan et l’armistice de 1870, la France perd l’Alsace et la Moselle. Pour garder la nationalité française, les Dreyfus quittent l’Alsace. Ils s’installent en Suisse, à Bâle, et envoient le petit Alfred à Paris où il passe son baccalauréat et est reçu à l’École Polytechnique.

Patriote, consciencieux et zélé, percevant la défaite de 1870 comme une humiliation, Alfred Dreyfus décide d’embrasser une carrière militaire. Il est nommé lieutenant en 1882. Il va bientôt devenir capitaine et entrer au ministère de la Guerre. En 1890, il épouse Lucie Hadamard, avec qui il a deux enfants : Pierre et Jeanne.

On est dans une période marquée par la guerre vite perdue de ce bozo de Napoléon III en 1870, qui a entraîné une obsession de la revanche et une course aux armements. Mais aussi le développement du contre-espionnage militaire, la Section des statistiques, dirigée en 1894 par le lieutenant-colonel Sandherr secondé dans sa tâche par le commandant Henry.

La course aux armements plonge l’armée dans une parano totale. Alors on contre-espionne comme des bêtes. En particulier l’attaché-militaire à l’ambassade d’Allemagne : Maximilien von Schwartzkoppen.

On le contre-espionne par l’intermédiaire de madame Bastian, employée comme femme de ménage à l’Ambassade d’Allemagne, et qui fouille tous les soirs ses poubelles pour le compte de la Section des statistiques. Dans les poubelles de Schwarzkoppen, le commandant Henry découvre en septembre 1894 une lettre qu’on va appeler par la suite le « bordereau ».

Le « bordereau » annonce la transmission prochaine de plusieurs documents militaires confidentiels. Pas des documents de grande importance, et surtout pas de première main. On promet une note sur un frein hydraulique ; une autre sur quelques modifications relatives aux troupes de couverture ; une troisième sur une modification dans les formations de l’artillerie. Des miettes. Mais bon, dans une période d’espionnage à gogo, y a pas de petite trahison. Ça peut s’entendre.

Le ministre de la Guerre, Mercier, lance une enquête pour trouver le traître. Le chef d’état-major, le général de Boisdeffre, et le sous-chef d’état-major, le général Gonse, sont sur le coup. Et un certain lieutenant-colonel d’Abboville trouve une sorte de traître idéal de con : le capitaine Alfred Dreyfus. Traître idéal à quel titre ? Traître idéal à titre qu’il est juif. C’est tout ? C’est tout.

C’est qu’avant, il y a eu la publication de La France juive d’un certain Drumont en 1886, suivi par la création en 1892 de son journal, La Libre Parole, dont le sujet est, je vous le donne en mille, les Juifs. Un quotidien. Faut le remplir. Eh ben, pour le remplir, il le remplit, son quotidien, Drumont. On va y venir.

Boisdeffre, Gonse et le commandant Henry lancent alors une analyse comparative de l’écriture du bordereau et de celle de Dreyfus. Elles se ressemblent un petit peu, mais elles ne sont pas identiques. Alors le commandant Du Paty de Clam, nommé officier de police judiciaire chargé de l’enquête officielle, propose l’idée que Dreyfus aurait contrefait volontairement son écriture pour ne pas être démasqué. Bien tordu, tout ça. Le 13 octobre, Dreyfus est convoqué pour une inspection générale en civil. Du Paty compte obtenir des aveux. Mais Dreyfus n’avoue rien. Qu’à cela ne tienne, on le fait arrêter quand même. On l’inculpe d’intelligence avec l’ennemi et on le traduit devant un conseil de guerre.

Et l’affaire fuite aussitôt dans le journal de Drumont, La Libre Parole. Drumont jubile : il a un Juif à se mettre sous la dent. Un officier juif. Ça va bien remplir ses pages.

3) Drumont

Édouard Drumont.
Image photographe inconnu, BNF

Drumont. Pas le papa adoptif d’Arnold et Willy. Édouard Drumont.

Pour comprendre la place qu’Édouard Drumont a prise dans la vie intellectuelle bourgeoise française depuis 1886, et qu’il gardera plus ou moins pendant un demi-siècle, il n’est pas inutile de se reporter aux souvenirs d’un de ses fanboys célèbres. Ce fanboy, c’est Léon Daudet, futur membre de L’Action française, qui n’existe pas encore. Écrivain et journaliste, fils d’un écrivain très connu, Alphonse Daudet, l’auteur des Lettres de mon moulin. Par son père et par sa mère, Julia Allard, qui tenait un salon littéraire, enfin par son mariage avec une petite-fille de Victor Hugo, Jeanne, Léon Daudet a accès aux plus grands écrivains et artistes de son temps. Il les connaît tous. Il aime la littérature, l’art. Et pourtant, le grand événement de sa jeunesse, c’est La France juive de Drumont. Ses souvenirs sont littéralement construits autour de La France juive. On voit le livre poindre par allusions. Puis régulièrement annoncé en fin de chapitres, par exemple par son père qui lui dit :

« Le livre qu’il est en train de préparer ne sera pas une petite affaire. »

« J’ai hâte d’arriver à la bourrasque de LaFrance juive, piaffe Daudet qui n’en peut plus de devoir parler d’autre chose. L’ouragan sorti de ce volume a d’abord soufflé chez les hommes de lettres, puis dans le public assis de lecteurs, puis dans les divers milieux sociaux, les soulevant, les étreignant, les forçant à réfléchir (…) Nul ne peut prévoir où il s’arrêtera. »

Tu crois pas si bien dire. Léon Daudet ne se souvient pas seulement du jour de la sortie. Il se souvient de ce qu’il faisait la veille. Il se souvient de son père disant, avant d’aller faire dodo :

« C’est demain que paraît La France juive. »

C’est que Daudet a l’impression qu’avant « l’éclatement de cette bombe » (c’est comme ça qu’il en parle), l’antisémitisme était beaucoup trop diffus et, pour ainsi dire, inopérant. On pouvait être antisémite, mais cet antisémitisme n’était pas organisé, n’était pas pleinement théorisé, ne faisait pas explication générale. Ce n’était pas encore une vision du monde. Cet antisémitisme ne prétendait pas à faire programme, que ce programme soit journalistique, métaphysique ou politique. Pourquoi ? À cause de l’emprise de la République sur les consciences, répond Daudet. Des « principes républicains ».

« Tous s’accordaient pour mettre les sémites sur le même pied que les autres Français, comme on disait » déplore Daudet.

Mais oui, souvenez-vous. C’était pendant la Constituante, le 23 décembre 1789, que face au grotesque abbé Maury, porte-parole de l’aristocratie, qui parlait des « sueurs des esclaves chrétiens » arrosant les « sillons » où germait « l’opulence des Juifs », Maximilien Robespierre avait défendu l’accès des Juifs à la citoyenneté.

« Comment peut-on leur opposer les persécutions dont ils ont été les victimes chez différents peuples ? Ce sont au contraire des crimes nationaux que nous devons expier, en leur rendant les droits imprescriptibles de l’homme dont aucune puissance humaine ne pouvait les dépouiller. »

Robespierre et la Révolution française avaient fait beaucoup de mal à l’antisémitisme. Et celui-ci avait dû se réinventer de façon séculière, en dehors de son schème initial, c’est-à-dire son sens religieux chrétien. Les Juifs comme peuple déicide, qui empoisonne les puits, etc. Voire « s’inventer » si on pense qu’en 1886, le mot d’antisémitisme existait à peine. Qu’il a commencé à circuler au début des années 1880 dans les écrits du pamphlétaire Wilhelm Marr. Mais désormais il abandonne son substrat théologique pour s’installer dans une lecture raciale.

Ce qui est largement pire. Dans la perspective de l’antijudaïsme chrétien, un Juif était sauvé s’il se convertissait. Dans les yeux d’un antisémite moderne, conditionné par le racisme biologique, un Juif ne peut pas changer. Il est juste naturellement mauvais. Et c’est ce qu’il faut comprendre lorsqu’ici on parle de « culture antisémite française » particulière, s’épanouissant pleinement entre La France juive de Drumont et l’affaire Dreyfus. On ne parle pas ici d’« aimer » ou « de ne pas aimer » les Juifs, mais de penser que tout ce qui est mal vient des Juifs. De penser que ce qui est « mal » est « juif ».

Le grotesque sentiment d’importance qui accompagne la publication de La France juive n’est pas que dans le cœur des Daudet. Il est dans celui-ci de Drumont lui-même. À un journaliste qui lui demande : « Comment avez-vous été amené à écrire ces deux volumes de La France juive, qui sont d’une si prodigieuse documentation ? » Drumont répond :

« Eh bien, vous allez me trouver extraordinaire, mais j’ai obéi à une vocation… parfaitement… j’ai entendu à un moment comme une voix intérieure qui me répétait du matin au soir : « Va… Va… Va !... » Et j’ai fini par y aller. »

Drumont, cet homme au comportement excessivement malsain. Drumont qui, comme l’écrira son ami Maurice Barrès, pourtant turbo-antisémite lui-même, « jamais ne fut à l’aise, ni ne mit personne à l’aise » à cause d’une « gêne qu’il mettait dans l’atmosphère et que je ne puis définir ». Drumont a lui-même rédigé le « prière d’insérer » à l’attention des critiques. En effet, il est gênant. C’est la gênance.

« (Dans La France juive), le vaillant écrivain (oui, c’est toujours drôle quand les gens parlent d’eux à la troisième personne) a étudié, sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, cette société française jadis si brillante et dans laquelle, sous l’influence délétère du Juif, tout est en train de périr : la foi, l’art, l’enthousiasme, le sentiment de l’idéal, l’industrie, le commerce. »

Eh ben mon vieux. Et ce livre de 1200 pages, en deux volumes, qui ne nous semble aujourd’hui ni fait ni à faire, va se vendre à 62 000 exemplaires rien qu’en 1886. Le « vaillant écrivain » sera traduit en italien, en espagnol, en polonais, en allemand.

Pourquoi ? Parce qu’en pleine époque révolutionnaire, faite de revendications sociales et de propositions politiques communistes et anarchistes, Drumont a trouvé un joker. Il a trouvé quelque chose qui, tout en prétendant partager les indignations du peuple, met la lutte des classes au second plan. Ce qu’a trouvé Drumont, c’est de faire la synthèse de trois choses qui jusqu’alors roulaient séparément : 1) le vieil antijudaïsme catholique (le peuple déicide et toutes les légendes idiotes qui vont avec), 2) le racisme scientifique (la « race juive » décrite comme race biologiquement inférieure) et enfin 3) une sorte de pseudo-socialisme pour les cons. Les Juifs se partagent tout l’argent pendant que vous, le petit peuple, trimez comme des bêtes.

Ainsi lorsque Drumont couvrira le massacre de Fourmies en 1891. Une manifestation pacifique revendiquant la journée de huit heures et réprimée dans le sang par l’armée française. Drumont expliquera le massacre par la présence d’un sous-préfet juif et dira d’une des victimes :

« On n’a jamais pu retrouver la magnifique chevelure blonde dont elle était si fière. La légende prétend que cette chevelure a été dérobée et vendue ; elle aura probablement été orner la tête chauve de quelque vieille baronne juive. »

Cette « gêne qu’il mettait dans l’atmosphère », il me semble bien la retrouver dans sa façon de parler de la chevelure d’une morte. Ce mec, on ne lui confie ni sa petite-nièce ni le cadavre d’une femme.

« En fait de socialisme, proclame Drumont, il n’y a que l’Antisémitisme de dangereux pour les Féodaux de la Ploutocratie. L’Antisémitisme seul est susceptible d’aboutir à un résultat pratique. »

Ah ouais ? L’Antisémitisme est surtout le seul susceptible d’aboutir à un résultat qui, tout en renchérissant sur les peurs de prolétarisation des classes moyennes, ne remette pas en cause l’ordre social qui les a mis dans cette situation. Et ce vague anticapitalisme reste d’autant plus ambigu que Drumont l’installe dans l’éloge de l’Ancien Régime et la détestation systématique des acquis de la Révolution française : « Le seul auquel la Révolution ait profité est le juif. » Ce qui fait que Drumont est sans réelle proposition politique – à part de faire chier les Juifs.

« (Drumont) doit tenir compte de la diversité de ses soutiens, explique Grégoire Kauffmann, ce qui le condamne à rester dans le vague. Il s’abstient prudemment de prendre position sur la forme du régime. Empire, monarchie, République autoritaire débarrassée du parlementarisme ? Drumont ne tranche pas. » 

En 1892, deux ans avant le début de l’affaire Dreyfus, fort du succès de ses livres, il va créer un journal, La Libre parole. Un nouveau journal que son ami Barrès va accueillir par ces mots :

« L’antisémitisme n’était qu’une tradition un peu honteuse de l’ancienne France, quand, au printemps de 1886, Drumont la rajeunit en une formule qui fit tapage (Y a pas de quoi se vanter). Aujourd’hui l’antisémitisme est devenu une forme de socialisme (toujours la même idée à la con). Il faudrait qu’après avoir mis en relief toutes les injures que nous font les hommes d’argent qui maîtrisent ce siècle, vous (Drumont) nous fissiez entrevoir un beau rêve. À votre noir tableau des excès de la France juive, opposez une conception délicieuse de la France sans Juif. Et c’est exactement ce que fait aujourd’hui Drumont. Au cri premier « Sus aux Juifs ! » il substitue « La France aux Français » ».

Oui, « La France aux Français » est un slogan de Drumont. En 1894, deux ans seulement après la création du journal, l’affaire Dreyfus apparaît comme une aubaine. La Libre Parole tirait à 200 000 exemplaires. Elle double ses tirages et passe subitement à 450 000 exemplaires. L’affaire Dreyfus fait vendre, c’est peu de le dire.

« Cette figure répulsive du Juif espion et comploteur, écrit encore Grégoire Kauffmann, Drumont l’avait construite bien avant l’arrestation de Dreyfus. Il importe donc que ce dernier soit coupable à tout prix, avant même de passer en jugement. »

Tu m’étonnes. Ce n’est même pas une question. On ne va pas vérifier les éléments du dossier. La Libre parole sera à l’avant-garde de l’affaire Dreyfus. Cette affaire sera « son » affaire. Elle va la mener tambour battant. Avant même le procès, le 1er novembre au matin, La Libre parole titre, en première page :

« Haute trahison. Arrestation de l’officier juif A. Dreyfus. »

Ce gros titre est le premier consacré à l’affaire Dreyfus. Et tout cela ne sera pas sans conséquences. Sur le procès. Sur l’affaire. Et sur la vie politique française.

4) Le procès Dreyfus

Bernard Lazare.
Image photographe inconnu, BNF

Le procès Dreyfus par le Conseil de guerre a lieu à huis clos en décembre 1894. Ce qui permet de ne pas divulguer le dossier, beaucoup trop maigre, au grand public. Parce que dans le rapport d’instruction, on le rappelle : y a rien. À part ce pauvre bordereau dont l’écriture ressemble un peu, mais pas assez, à celle de leur accusé.

Mais le fait qu’il n’y ait rien sert désormais à la charge. Cela suggère que Dreyfus a tout fait disparaître derrière lui. Et toutes ses qualités se retournent contre lui : son sérieux est un indice de fourberie, son patriotisme une preuve de dissimulation. Bref, le 22 décembre, il est décrété coupable. Il est dégradé le 5 janvier 1895 et déporté au bagne le 14 avril. Il est envoyé à l’île du Diable. Une île ayant précédemment servi à isoler les lépreux. Dreyfus est le seul prisonnier de l’île, surveillé jour et nuit par des gardiens relevés toutes les deux heures et à qui il a interdiction de parler. Sa liberté de mouvement est limitée aux 200 mètres entourant sa case de pierre de quatre mètres sur quatre. Son épouse n’est pas autorisée à le rejoindre. Il est sous-alimenté, nourri de denrées frelatées et mal soigné, sous une température de 45°. Enfin, le 6 septembre, les conditions s’aggravent : On décide de le mettre aux fers la nuit. Oui, toutes les nuits, il est enchaîné à son lit, les chevilles entravées par une double boucle qui meurtrit sa chair. On est à ce niveau d’enfer.

Pendant ce temps, son frère Mathieu, convaincu de son innocence, ainsi que son épouse Lucie font tout ce qu’ils peuvent pour obtenir la révision du procès.

Mais personne n’ose s’associer à eux. Tout le monde a peur. Mathieu Dreyfus rencontre quand même quelqu’un qui n’a pas peur. Ce quelqu’un, c’est Bernard Lazare, trente et un ans, journaliste anarchiste d’origine juive et ami de l’avant-garde littéraire et poétique, adorant Mallarmé et Villiers de l’Isle-Adam et détestant Zola. Zola qui pourtant partagera son combat.

« Un brave homme » concèdera Lazare à propos de Zola après l’affaire Dreyfus, mais « un pauvre esprit, ayant peu réfléchi sur la vie et se contentant de phrases vides et de coquilles creuses. »

Bernard Lazare va passer l’été à étudier l’ensemble du dossier et c’est un an plus tard, en été 1896, qu’il publie son premier opuscule. Un opuscule tiré à 3500 exemplaires et adressé à un public choisi de députés, de sénateurs, de journalistes. Ce que fait Lazare, génial, c’est une des première enquêtes de « journalisme d’investigation ». Il démonte les mensonges officiels et rend disponible des documents cachés jusque-là. Précisons que Bernard Lazare s’était déjà attaqué à l’antisémitisme, et en particulier à Drumont qui avait écrit à l’adresse de la jeune génération en 1893 :

« Je sens que c’est vous qui nous vengerez quand vous serez grands, et quelque chose me dit que le châtiment sera effroyable. »

« Avez-vous d’autre solution, lui avait demandé Bernard Lazare, au bout de vos idées, de votre logique, que le massacre des Juifs du monde entier ? »

Un autre des premiers défenseurs de Dreyfus est bien entendu l’écrivain Charles Péguy, dont la librairie qu’il fonde en 1898 sert de « quartier général » aux partisans de l’innocence de Dreyfus.

Péguy va devenir un ami de Bernard Lazare, auquel il restera fidèle jusqu’au bout, malgré les grandes divergences politiques entre les deux : Péguy, socialiste devenu de plus en plus chrétien, patriote et va-t’en-guerre et Bernard Lazare, anarchiste resté indéfectiblement internationaliste. Plus tard, au sujet de l’Affaire Dreyfus, dans Notre jeunesse, Péguy écrira :

« Ce n’était pas une illusion de notre jeunesse. Plus cette affaire est finie, plus il est évident qu’elle ne finira jamais. »

5) Le vrai coupable

Ferdinand Esterhazy.
Image photographe inconnu

Passons au vrai coupable de cette Affaire. Ferdinand Esterhazy.

Je dis Ferdinand Esterhazy, mais c’est pas son vrai nom. Y a jamais rien eu de vrai chez lui, même pas son nom.

Son vrai nom, c’est Ferdinand Walsin. C’est le descendant d’un petit bâtard de la comtesse hongroise Esterhazy de Galantha, adopté par un médecin nommé Walsin. Joueur, boursicoteur, escroc et proxénète, passé par le contre-espionnage français, Esterhazy vend des documents secrets aux Allemands pour essuyer ses dettes depuis le 20 juillet 1894. Des documents de merde, s’entend. Des miettes. Et il tente même d’escroquer Schwarzkoppen en lui vendant pour neuve une vieille édition d’un règlement d’artillerie.

De plus, il est dans une logique de maître-chanteur : quand Schwarzkoppen, qui en a ras-le-bol de se faire bananer, décide de se passer de ses services, il fait paraître dans La Libre parole des articles dénonçant l’espionnage allemand. Ce qui fait peur à Schwarzkoppen qui accepte de recommencer à le payer pour ses brêmes. Il peut jouer sur les deux tableaux, parce qu’Esterhazy est aussi un collaborateur de La Libre parole de Drumont.

Et c’est là où ça devient abyssal. Esterhazy, le vrai coupable, le vrai traître à la France, est, entre 1894 et 1897, documentaliste à La Libre parole. Il donne des infos à un commandant en retraite, un certain Biot, qui signe une chronique dans La Libre parole sous le pseudonyme de « commandant Z. »  Est-ce que Drumont, alors qu’il s’acharne contre un innocent dans son torchon, sait qu’il abrite alors le vrai coupable ? Soyons juste. A priori non. Il s’est sans doute fait lui-même bananer par Esterhazy, bananeur professionnel.

Le bananeur va être découvert de deux façons différentes. Fin 1897, par son banquier, Jacques de Castro, qui reconnaît l’écriture d’Esterhazy sur le « bordereau » fraichement publié dans une publication reproduisant les documents en fac-similé. Et par le lieutenant-colonel Georges Picquart qui remplace Sandherr au Renseignement à partir de 1895. Parce que, toujours dans les poubelles de l’Ambassade, Picquart tombe sur ce qu’on appellera le « petit bleu ».

Une carte écrite par von Schwartzkoppen et adressée à Esterhazy où il lui demande une explication plus détaillée sur un point resté en suspens. Ainsi qu’une autre lettre du bananeur qui confirme leur relation. En découvrant la lettre d’Esterhazy, Picquart reconnaît la même écriture que sur le « bordereau » qui a servi à incriminer Dreyfus.

C’est là que ça va devenir encore plus lunaire. Quand Picquart dénonce Esterhazy à l’état-major, plutôt que de le féliciter d’avoir débusqué le vrai coupable, l’armée le mute en Tunisie pour lui faire fermer sa gueule. Oui. L’armée préfère qu’on trahisse la France plutôt qu’on ne révèle qu’elle a commis une erreur judiciaire. L’armée française ne défend pas la France. L’armée française se défend elle-même. Elle fait pire. Le commandant Henry, pressé par sa hiérarchie de grossir son dossier de merde, fabrique alors une fausse preuve pour, selon ses mots, « faire renaître la tranquillité dans les esprits ». Cette pièce, c’est le « faux Henry ». Une fausse lettre écrite par lui, attribuée à Panizzardi, l’attaché-militaire à l’Ambassade d’Italie et soi-disant adressée à Schwartzkoppen. Une lettre au style mal imité, faite dans l’urgence et remplie de pseudo-italianismes.

« J’ai lu qu’un député va interpeller sur Dreyfus. Si on demande à Rome nouvelles explications, je dirai que jamais j’avais des relations avec ce juif. C’est entendu. Si on vous demande, dites comme ça, car il ne faut pas qu’on sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui. »

Puis Henry accumule les malversations. Il va même jusqu’à truquer la preuve trouvée par Picquart : le fameux « petit bleu » dont il gratte frénétiquement le nom d’Esterhazy pour faire croire que Picquart a effacé le nom de Dreyfus qui serait le vrai coupable.

Les informations viennent malgré tout à Mathieu Dreyfus, qui porte plainte auprès du ministère de la Guerre contre Esterhazy. Mieux : une des anciennes maîtresses d’Esterhazy, pour se venger de sa muflerie, donne au Figaro des lettres de celui-ci dans lesquelles il exprime sa haine de la France et son mépris de l’Armée. Esterhazy, fascinant méchant de roman-feuilleton, espèce de Fantômas fantasmé, s’y dit disposé à « faire tuer cent mille Français avec plaisir » et y rêve du spectacle de « Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres ». Wow. Que va faire l’armée ? Je sens qu’on ne va pas être déçu.

L’armée intente un procès contre Esterhazy, mais devant le Conseil de guerre et à huis clos, pour que personne ne sache ce qui va s’y passer. Et avant ce procès, elle briefe Esterhazy par l’intermédiaire de lettres mystérieuses signées d’un nom de femme, Espérance. Puis elle envoie son bozo Du Paty de Clam déguisé, avec une fausse barbe, le retrouver dans le Parc Montsouris afin de s’assurer qu’il ne va pas faire « n’imp’ » pendant le procès. Esterhazy fait où on lui dit de faire. Et, après trois minutes de délibéré, il est acquitté à l’unanimité. Et l’état-major fait arrêter Picquart pour violation du secret professionnel. Super, cette armée française, vraiment. Elle inspire confiance. On en voudrait une comme ça.

6) Fin de l’affaire

Marcel Schwob.
Image photographie de Paul Boyer, BNF

Le 12 novembre 1897, Bernard Lazare publie une deuxième brochure, Une erreur judiciaire : L’affaire Dreyfus. Ça commence à bouger du côté de la défense. Lucien Herr, bibliothécaire de l’École normale supérieure, monte un réseau de « dreyfusards », parmi lesquels Péguy bien sûr, mais aussi le futur historien génial et robespierriste Albert Mathiez. Et puis Octave Mirbeau, Félix Fénéon, Marcel Proust. Ils commencent à être de plus en plus nombreux, et célèbres, les convaincus de l’innocence de Dreyfus.

Parmi eux également, le merveilleux écrivain Marcel Schwob, auteur, entre autres, du Livre de Monelle, de La Croisade des enfants et d’essais sur François Villon et le jargon des Coquillards. Jeune, Schwob avait été très ami avec Léon Daudet, devenu disciple de Drumont et, sans surprise, antidreyfusard militant. Dans ses souvenirs, au sujet de son « ami juif », Daudet a le culot de s’étonner :

« Il fut happé par le dreyfusisme. Je me suis souvent demandé à quelle mystérieuse affinité ethnique profonde, à quel mystérieux appel de la race avait correspondu cette fureur dreyfusienne qui le sépara de moi. »

Mais, sombre idiot, au lieu de chercher des mystérieux appels de la race (« ALLO ??? »), c’est tout simplement parce que ton copain a étudié le dossier, lui.

Et compris que Dreyfus était innocent, ce que tu aurais très facilement compris, toi aussi, si tu n’avais pas répondu à un « mystérieux appel du racisme ».

Enfin, le 13 janvier 1898, Émile Zola publie « J’accuse… ! » dans le journal L’Aurore. Une attaque directe contre tous ceux qui ont trempé dans ces mensonges, y compris le ministre de la Guerre et l’état-major. 300 000 exemplaires de L’Aurore sont vendus, dont 200 000 en quelques heures. L’idée de Zola, très bonne et très courageuse, est de s’exposer volontairement afin de forcer les autorités à le traduire en justice, ce qui entraînerait un nouvel examen, mais public cette fois, de Dreyfus et d’Esterhazy. Et ça marche. Zola passe devant les Assises de la Seine du 7 au 23 février 1898. Son avocat fait comparaître près de deux cents témoins. Zola est condamné à un an de prison, et 3000 francs d’amende. Mais la réalité de l’affaire Dreyfus est enfin connue du grand public.

Et ça change tout. Mathieu Dreyfus dépose sa demande en révision du Conseil de guerre. Entretemps, devant le conseil d’enquête, Esterhazy pris de panique a avoué ses rapports secrets avec le commandant du Paty de Clam. Et le commandant Henry est parti en sucette. Il a fait des aveux complets, avant de se trancher la gorge une fois en cellule.

La demande en révision du procès finit par être acceptée en 1899. Le 9 juin, après cinq années en Enfer, Dreyfus quitte l’île du Diable pour son nouveau procès. Encore une fois par le Conseil de guerre, encore une fois en huis-clos. Et Dreyfus est à nouveau reconnu coupable par le Conseil de guerre le 9 septembre 1899. Quelle bande de. Attendez. On doit quand même nuancer. Il est reconnu coupable mais « avec circonstances atténuantes ». Quoi ? En fait, ils savent que leur dossier est vide, que tout le monde est désormais au courant de leur arnaque monumentale, mais, toujours stupidement fiers, ils ne veulent pas admettre leur faute. En le jugeant coupable avec circonstances atténuantes, ils rendent possible une grâce présidentielle. Grâce que propose le nouveau président, Waldeck-Rousseau. Et Dreyfus accepte, il en peut plus. Il préfère, et on le comprend, être libre même s’il n’a pas été innocenté. Il faudra attendre le 12 juillet 1906 pour que la Cour de cassation prononce l’arrêt de réhabilitation du capitaine Dreyfus. Dreyfus est réintégré dans l’armée avec le grade de chef d’escadron. Il ne demande ni dédommagement à l’État ni dommages et intérêts à qui que ce soit.

Un ravagé lui tirera quand même dessus au revolver lors du transfert des cendres de Zola au Panthéon. Ce ravagé, c’est Louis Grégori, un collaborateur de Drumont. Faut voir le manque à gagner depuis la fin de l’affaire Dreyfus. La Libre parole a chuté de 450 000 à 100 000 exemplaires. Mais ne nous réjouissons pas trop vite, un autre torchon l’a remplacé : L’Action française.

7) De L’Action française aux Décombres

Charles Maurras.
Image Studio Harcourt

Parce que, ce à quoi on va également assister, à la fin de cette affaire Dreyfus, c’est à l’apparition de L’Action française. L’Action française, à la fois parti politique et revue, née en juillet 1899 sous la direction de Charles Maurras, transformée en quotidien en mars 1908.

Né en 1868 dans les Bouches-du-Rhône, démarrant sa carrière comme critique littéraire (mais avec des goûts de chiotte, à la différence de son pote Léon Daudet), Charles Maurras est athée et positiviste, mais littéralement hypnotisé par l’idée de la France éternelle, royaliste et catholique, seule garante pour lui de l’ordre et de la conservation de la hiérarchie sociale.

« On affirme à juste titre que L’Action Française est née de l’Affaire Dreyfus, écrit Eugen Weber. L’Apologie de l’acte du colonel Henry fut le point de départ de L’Action française. »

Oui. C’est le premier grand geste public de Charles Maurras. Une apologie du « faux Henry » publié dans La Gazette de France en septembre 1898.  

« Force, décision, finesse, écrit Maurras, rien ne vous a manqué si ce n’est un peu de bonheur sur votre dernier jour. Vous avez déployé des dons supérieurs d’initiative et de résolution. Vous les avez employés avec frénésie jusqu’à tromper vos chefs, vos amis, vos collègues et vos concitoyens mais, il est vrai, pour le bien et l’honneur de tous. »

Oh, Henry ! Dis-moi oui ! On croirait une parodie. Ce n’est pas une parodie. Ou alors toute L’Action française est une parodie. L’Action française naît de l’apologie d’un faux en écriture. L’Action française naît de l’apologie de la condamnation d’un innocent comme de la protection d’un traître détestant son pays. Et tout l’amour de la France professé par ce parti d’abrutis sera de la même farine.

À L’Action française, la constante sera de se contrefoutre de la vérité. De se contrefoutre des faits. La seule chose qui compte, c’est la ligne politique. Et, alors que son innocence sera depuis longtemps établie, L’Action française continuera à publier sur Dreyfus des textes diffamatoires. C’est au point que Dreyfus leur intentera plusieurs procès, auquel Maurras répondra dans son journal :

« Le traître juif entrevoit en frissonnant les douze balles qui lui apprendront enfin l’art de ne plus trahir et de ne plus troubler l’ordre de ce pays qui l’hospitalise. »

C’est de ce niveau. L’antisémitisme inventé par Drumont se développait comme un anticapitalisme mollasson qui ne touche pas à la grande-bourgeoisie, et détourne la colère populaire sur un bouc-émissaire : les Juifs, coupables de tous les maux. L’antisémitisme de Maurras a surtout le rôle d’excitant pour promouvoir le retour à une France monarchique héréditaire, catholique, où la culture classique serait hégémonique, où les hiérarchies sociales seraient imposées, et où les Juifs et les étrangers n’auraient pas les mêmes droits que les « français de souche ». C’est l’idée d’un « redressement national ».  D’où le fait que les Juifs soient avant tout décrits comme des « ennemis de l’intérieur ». Et voilà la petit combine : si vous ne voulez pas des Juifs, retournez à la France d’avant Robespierre et Rousseau.

Et Maurras va être rejoint par deux collaborateurs principaux : Léon Daudet, donc, né en 1867, et l’historien en carton-pâte Jacques Bainville, né en 1879.

L’Action française est la première extrême-droite au sens contemporain du terme dans le sens où c’est un mixte entre des courants nationalistes, royalistes, antisémites, mais réalisée par des mecs modernes, qui ne croient pas tellement à leurs conneries, et pas du tout en Dieu. Mais qui s’en foutent, parce que pour eux la vérité n’a aucune valeur. La fin justifie les moyens. Tout ce qu’ils font a un but politique : celui du « redressement national ». Le retour à l’ordre perdu de la France d’hier.

Et le petit système idéologique de nos trois petits cochons fonctionnera si bien qu’il pourra même être repris, après-guerre, presque sans le modifier, en ajoutant les arabes, nouveaux « ennemis de l’intérieur ». Les musulmans sous taqiyya.

Et dans les deux cas, en faisant main-basse sur la figure de Jeanne d’Arc. Avec ceci de comique que Maurras, germanophobe quasiment toute sa vie par nationalisme, par bellicisme et aussi sans doute par étroitesse d’esprit, va soutenir l’armistice et le régime de Pétain. On va y venir.

Enfin y a un autre point sur lequel L’Action française invente vraiment l’extrême-droite moderne. Ils font des livres pour arnaquer leur public. Comme Bainville qui pond une plaquette dans laquelle il t’explique comment placer ton fric : Comment placer sa fortune. Ceci n’est pas une blague. Ce livre existe.

Bref. Cette « culture antisémite française », à la fois réponse aux mouvements révolutionnaires et tentative de consolidation d’une droite qui ne sait plus trop où elle va, va durer pendant un bon demi-siècle. Et elle va totalement infuser la société. À toutes les échelles de celle-ci. On la retrouve jusqu’en 1942 dans Les Décombres de Lucien Rebatet, ancien de L’Action française (il les trouvait trop mous), figure de proue de l’hebdomadaire Je suis partout, journaliste et écrivain fasciste militant. Les Décombres, best-seller de l’Occupation : 65 000 exemplaires vendus. Et encore, y a eu pénurie de papier. Je cite Rebatet :

« Les Juifs savouraient toutes les délices, chair, vengeance, orgueil, pouvoir. Ils couchaient avec nos plus belles filles (Tu ne devrais pas dire ça, c’est ce que les jeunes appellent un C.S.C., un « Contre son camp ») En remontant les Champs-Élysées où ils se vautraient dans les beaux bras de leurs esclaves chrétiennes (ça aussi, à mon avis, tu retires), je repassais dans ma tête toute la suite des édits implacables qui jalonnaient pour les Juifs l’histoire de la France (on est reparti dans le roman national à la con). Je voyais de Philippe Le Bel à Louis XVI se dérouler ce long cours de siècles féconds (tu te calmes sur le vocabulaire séminal) où mon pays ne cessait de grandir, où il était le plus puissant du monde (il se calmera pas) et où il vivait sans Juifs. Il avait fallu le dogme insane de l’égalité des hommes (voilà, Robespierre, encore une fois) pour qu’il pût à nouveau se faufiler parmi nous en déchirant ses passeports d’infamie. Le Juif était l’universel profiteur de la démocratie. »

Mais, dans le long cours de siècles féconds où ton pays ne cessait d’enfler, pardon de grandir, si tu faisais partie du peuple, tu n’étais pas beaucoup mieux loti qu’eux. Pour qui tu te prends ? Pour le marquis Lucien DE Rebatet ? Ils le flattent lorsqu’ils jugent nécessaire de le duper, mais au fond, il y a vraiment une haine du peuple chez les fascistes. Pire, un mépris. Rebatet, encore, dans Les Décombres encore. Et là je ne vais pas commenter. Ça se passe de commentaires.

« Le triomphe du Front populaire, en 1936, était un événement providentiel. Il avait fallu cette grande éruption marxiste pour que l’Italie et l’Allemagne fissent leur renaissance, comme si cette maladie purgeait le sang des nations (…) Jules Renard, dont j’aime à croire qu’il n’eût jamais été un socialiste à la mode du Front Populaire, disait trente ans plus tôt aux Buttes-Chaumont : « Oui, le peuple. Mais il ne faudrait pas voir sa gueule. » Les dieux savent si on la voyait ! ça défilait à tout bout de champ, pendant des dimanches entiers, sur le tracé rituel de la République à la Nation (…) Il y avait encore à profusion le prolétaire bien nourri, rouge, frais et dodu dans une chemisette de soie, un pantalon de flanelle, d’étincelants souliers jaunes, qui célébrait avec une vanité rigolarde l’ère des vacances à la plage, de la bagnole neuve, de la salle à manger en noyer Lévitan, de la langouste, du gigot et du triple apéritif. »

Rebatet n’aime pas beaucoup voir le peuple manger à sa faim, on a compris, mais ce qu’il craint surtout, c’est ce qui s’annonce derrière, c’est-à-dire, ne riez pas : la « fin de la race blanche ».

« Les divisions des nègres américains et les divisions kalmouks se répandaient sur l’Europe (oui, le « grand remplacement » de Renaud Camus, c’est pas nouveau, c’est déjà chez Rebatet). Entre leurs hordes, le pullulement des Juifs (yep : les Juifs cosmopolites qui décident de métisser la France afin que celle-ci disparaisse, pas nouveau non plus). C’étaient des millions de métis bientôt, le rêve des Juifs, la race blanche frappée de mort. La France est en danger de mort (Ohlala ; comme Zemmour et De Villiers ; le même slogan débile : La France est en danger de mort ; toute la rhétorique pourrie des racelards de notre époque est déjà chez Rebatet) L’espérance, pour moi, est fasciste (…) Le fascisme reconnaît, protège et encourage la famille, la propriété, l’émulation qui sont à la base de l’existence. Il ne tend pas à niveler la société, ce qui serait l’avilir. Il rétablit au contraire la hiérarchie des mérites, disloquée par la démagogie. Il restaure le pouvoir autoritaire, le seul naturel. »

Je veux bien, mais s’il s’avère que dans la « hiérarchie des mérites », tu sois naturellement voué à récurer le fond des chiottes, mon p’tit Lulu, tu espères toujours ?

« Mon sentiment le plus net était une admiration grandissante pour Hitler (…) Je crois que Hitler a conçu pour notre continent un magnifique avenir, et je voudrais passionnément qu’il se réalisât (…) On me reprochera en 1942 comme une flagornerie ce mot qui paraîtra si naturel dans dix ans. »

Admiration universelle pour Hitler en 1952 ? Pas un grand visionnaire, le Rebatet. À noter qu’après-guerre, après avoir été condamné à mort puis gracié, Lucien Rebatet sera un fervent soutien d’Israël. Que ce soit par cynisme ou par une authentique admiration pour leur puissance guerrière, le plus violemment antisémite des collaborateurs pro-hitlériens va devenir le plus pro-israélien des journalistes et écrivains d’extrême-droite. Au micro de Jacques Chancel en 1969 :

« J’ai compris depuis que la question israélite ne relève pas de la race. La race, c’est les noirs, c’est les blancs, c’est les jaunes. Les juifs sont des blancs absolument comme nous. Ce n’est pas du tout que je sois hostile aux arabes. Mais je ne vous cacherais pas que j’ai pris parti pour Israël pendant la guerre de six jours. Ça m’a paru d’ailleurs normal (…) Et puis… j’aime le succès. D’un point de vue militaire. Nous avons encaissé tellement de défaites, ça me fait plaisir de voir un général victorieux avec un certain génie, comme le général Moshé Dayan. »

C’est énorme. Du coup, quand tu remontes les Champs-Élysées, ça se passe comment, le passage en revue des édits implacables qui jalonnent ton histoire de France ? Philippe Le Bel, Louis XVI, les passeports d’infâmie, tout ça ? Finito ?

Rebatet ne sera pas le dernier antisémite métamorphosé en soutien d’Israël, mais c’est pas non plus le premier. Je ne sais pas si vous le savez, mais l’un des premiers Français célèbres à soutenir le projet sioniste défendu par Théodore Herzl était… Drumont. Drumont ? Drumont.

« On restera bons amis, écrit Drumont, on voisinera, mais enfin, on aura chacun son chez soi. »

« Non sans approximations et arrière-pensées, écrit Grégoire Kauffmann, il n’a de cesse de présenter le sionisme comme une réponse logique aux questions posées par l’antisémitisme, et prétend soutenir dans son journal l’œuvre de Herzl. »

Mais ouais bref. Tout cette bouillie intellectuelle, politique et morale aura plus que contribué à ce qui va se jouer, entre 1940 et 1944 en France. La Collaboration, donc.

8) Pétain, vite fait

Philippe Pétain.
Image photographie officielle couleur, imprimerie Draeger

Ce qui a amené la défaite de la France face à l’Allemagne nazie, on nous le répète souvent, c’est le percement de la « ligne Maginot ». Du nom du ministre André Maginot, mort en 1932. Mais là-dessus, comme sur beaucoup de choses, faut pas se faire « gaslight » comme disent les jeunes. Philippe Pétain, en tant que militaire décoré consulté par les autorités, s’était montré sceptique sur l’efficacité de la « ligne Maginot ». Il ne s’y était pas opposé, mais, persuadé qu’elle ne servait à rien, il avait quand même réussi à convaincre de ne pas la prolonger jusqu’aux Ardennes. Il a insisté sur le fait que l’hypothèse d’une invasion par les Ardennes était à exclure en raison de la nature du terrain. C’est sa déclaration devant la commission sénatoriale de l’armée le 7 mars 1934, je cite :

« Ce front n’a pas de profondeur, l’ennemi ne pourra s’y engager. Donc ce secteur n’est pas dangereux. »

« L’avenir, écrit Le Naour dans son livre sur Pétain, prouvera qu’il s’est lourdement trompé. »

En effet. Les Allemands sont passés par les Ardennes. Malheureusement l’avenir ne nous prouve pas seulement que Pétain s’est lourdement trompé, mais que, quasiment à chaque moment de sa vie, un peu comme Esterhazy auquel il ressemble sur pas mal de points (tous deux jouisseurs égoïstes dotés d’une absence totale d’intérêt pour l’art et la littérature), il a réussi à bananer tout son petit monde. Parce que Pétain était quand même très bon à un truc : faire « crari » je suis celui qui sait ce qu’il vous faut.

Philippe Pétain, qui est-il ? Né le 24 avril 1856 à Cauchy, dans le Pas-de-Calais, dans une famille de cultivateurs catholiques aisés. Il a 58 ans lorsque la Première guerre mondiale éclate. Il est alors promu général de division et on le présentera comme le vainqueur de la bataille de Verdun. Enfin, pas tout le monde. Ni Joffre ni Foch ni Clemenceau n’attribuent la victoire de Verdun à Pétain. Tout d’abord, l’enrayement de l’offensive allemande le 26 février, avant même que Pétain ne soit arrivé, est due à l’initiative du général Castelnau, oublié de l’histoire. Le sauveur de la rive droite est Castelnau. Ensuite, Pétain commande les troupes à Verdun de fin février à fin avril. Deux mois. Mais les sept derniers mois, c’est Nivelle qui dégage définitivement la région, repousse les Allemands sur leurs bases, fait 12 000 prisonniers et prend 1500 canons. Le sauveur de la rive droite est Castelnau. Le sauveur du reste de Verdun, c’est Nivelle secondé par Mangin. Pétain c’est pas le sauveur. Il est juste passé par Verdun. Alors pourquoi on a attribué cette victoire à Pétain ? Nivelle s’est viandé ensuite sur le Chemin des Dames. On a préféré l’oublier. Tandis que Pétain faisait bien le job. Il faut vendre des héros au public. Il leur faut des « grands-hommes ». Mieux, alors que la plupart des généraux de l’époque étaient monarchistes, Pétain ne « faisait pas de politique ».

Ce qui a rassuré nos politiques qui l’ont élevé à la dignité de maréchal de France par décret le 21 novembre 1918. En 1925 et 1926, il commande les forces françaises combattant aux côtés de l’Espagne dans la guerre du Rif. Il envoie des armes chimiques sur la population civile. Du gaz moutarde. C’est ce genre de mecs. Qui fait ce genre de choses.

Longtemps Pétain sera discret sur ses opinions. Il n’est pas publiquement antidreyfusard lors de l’affaire Dreyfus. Est-ce parce qu’il ne l’est pas ? Ou est-ce par tactique ? Afin de se mettre les gars de toutes les tendances dans sa poche ? On ne sait pas. Cette image d’un militaire non-partisan perdura durant presque tout l’entre-deux-guerres. Pourtant il va devenir populaire auprès des ligues d’extrême-droite. Ce qui lui permet d’obtenir, après les émeutes antiparlementaires du 6 février 1934, le poste de ministre de la Guerre dans le gouvernement Doumergue. Fonction qu’il occupe jusqu’au renversement du cabinet le 8 novembre 1934. Alors, il devient une sorte de figure messianique de l’extrême-droite. Le Petit journal lance un concours auprès de ses lecteurs pour leur demander qui ils aimeraient avoir comme dictateur. Pétain arrive en tête. Est-ce juste parce que c’est un vieux pseudo-héros de guerre ? Ou parce qu’ils savent qu’il est plus politisé qu’il n’en a l’air ? On ne sait pas. Que Pétain ait été d’extrême-droite par conviction initiale personnelle, ou qu’il le soit devenu par clientélisme, reste que désormais ce type, qui n’a pas d’enfants, ne lit jamais de livres, ne croit pas en Dieu et qui a partagé quasiment tout son temps de loisir entre les maîtresses et les prostituées, commence alors à développer des discours publics sur la déchéance morale du pays, l’esprit de jouissance qui a gangréné les esprits, le besoin d’ordre, d’autorité, l’échec de la démocratie, l’importance de la famille, la nécessité de retourner à la France d’antan, etc. On croit rêver.

Et le 17 mai 1940, une semaine après que l’Armée allemande a percé par les Ardennes, Pétain, 84 ans, et gnagnagna « le vainqueur de Verdun » et mon cul sur la commode, est nommé vice-président du Conseil dans le gouvernement de Paul Reynaud. Immense connerie. Rappel : il avait dit que les Allemands ne passeraient jamais par les Ardennes. Il s’est trompé : on le récompense, ce « grand-homme ». Et une fois entré dans le gouvernement de Paul Reynaud, Pétain n’a qu’une obsession : l’armistice. Pour lui, il faut se soumettre tout de suite aux Allemands. Sans plus attendre. Il le dit et le répète : les Français doivent travailler activement avec les Allemands. Ça leur donnerait, dit-il, en contrepartie plus de « liberté d’action ». Et ça, c’est complètement dingue comme idée. Pourquoi ? Parce qu’en 1940, le degré de violence assumée, de mépris des autres nations et d’indifférence à la parole donnée d’Hitler avait déjà été plus que largement documentée. En 1940, tout le monde sait qu’on ne peut, à aucun niveau, « travailler » avec Hitler. Nulle part, jamais. Mieux. Hitler avait écrit dans Mein Kampf tout le mal qu’il pensait de la France et des Français :

« L’ennemi mortel, l’ennemi impitoyable du peuple allemand est et reste la France. »

Et, parce que ça me semble tout de même un peu trop sobre, dans un passage plus représentatif de son style bien à lui (accrochez-vous, c’est de la bouillie) :

« Pour que les troupes marxistes qui mènent le combat au profit du capital juif international puissent définitivement casser les reins à l’État national allemand, elles ont besoin d’un concours amical venu du dehors. Aussi, les armées de la France doivent donner des coups de boutoir à l’État allemand, jusqu’à ce que le Reich ébranlé dans ses fondations succombe aux attaques des troupes bolchéviques au service de la finance juive internationale. Le rôle que la France aiguillonnée par sa soif de vengeance et systématiquement guidée par les Juifs joue aujourd’hui en Europe est un péché contre l’existence de l’humanité blanche et déchaînera un jour contre ce peuple tous les esprits vengeurs d’une génération qui aura reconnu dans la pollution des races le péché héréditaire de l’humanité. »

Capiche ? Du Hitler dans le texte. C’est avec ça, Pétain, que tu penses pouvoir travailler activement ? L’épisode n’est pas sur Hitler. On ne fera pas ici la généalogie ni du nazisme de l’antisémitisme en Allemagne. Mais, avec un tout petit peu de recul historique, il n’était pas difficile de percevoir la stratégie d’Hitler car celle-ci n’était en rien nouvelle. Comme l’expliquait alors Simone Weil, sa stratégie remontait à César et nous en avons connu deux de la même farine en France : Louis XIV et Napoléon, traîtres notoires à la parole donnée. Mieux : faisant de la trahison de celle-ci un rouage essentiel de leur stratégie.

« Si quelqu’un fait penser à Hitler, par la barbarie, la perfidie préméditée, l’art de la provocation, l’efficacité de la ruse, c’est bien César. Ce qu’Hitler a ajouté de proprement germanique aux traditions romaines n’est que pure littérature et mythologie fabriquée de toutes pièces (…) »

Et puis en mai 1940, il n’y avait plus trop de doute à avoir qu’un pacte avec Hitler était toujours aux dépens de celui qui le faisait avec lui. À gros traits. Tout d’abord, les nazis annexent l’Autriche en mars 1938, puis ils se fixent pour objectif la région allemande de la Tchécoslovaquie, les Sudètes. Et les démocraties occidentales, France et Grande-Bretagne en tête, décident de le laisser faire. Ce sont les accords de Munich, qui laissent Hitler annexer les Sudètes sous condition qu’il n’occupe pas le reste du pays. Accords violés dès mars 1939 quand l’armée allemande conquiert le reste du pays. Puis, été 1939, c’est au tour de la Pologne. Pologne que Hitler veut faire « disparaître comme nation ». Ce qu’il déclare le 22 août 1939 et qu’il peut conquérir à la faveur du pacte germano-soviétique le 23 août. Pologne dont il fait exécuter 60 000 civils appartenant aux classes supérieures et dont il transforme le reste de la population en esclaves pour les travaux nécessaires à l’édification d’un empire germanique à l’Est. Et Hitler déclare aux troupes SS :

« Gengis Khan a volontairement et de gaité de cœur fait massacrer des millions de femmes et d’enfants. L’histoire n’a retenu de lui que l’image d’un grand bâtisseur d’empire. Aussi, pour l’heure, j’ai envoyé à l’Est mes seules unités à tête de mort avec ordre de tuer sans pitié ni merci tous les hommes, femmes et enfants de race ou d’origine polonaise. Qui parle encore de nos jours de l’extermination des Arméniens ? »

Dans quelle version de la réalité ce monsieur est une personne digne de confiance ? Dans quel monde on peut imaginer pouvoir « travailler » avec lui ? Alors, certes, les Allemands ont percé la ligne Maginot par les Ardennes. Mais le gouvernement français aurait pu se réfugier à Londres et continuer la guerre sous la forme d’une union franco-britannique, comme le leur proposait Churchill. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Ce qui s’est passé, c’est que Paul Reynaud préfère démissionner et confier la présidence du Conseil à Pétain. Mais il vous a fait quoi, ce mec ? Il vous a hypnotisés ?

On est le 16 juin 1940. Dès le lendemain : Armistice. C’était couru d’avance. Pétain annonce qu’il fait « don de sa personne à la France » (garde ta personne pour toi-même, pépère, elle doit être un nid à maladies vénériennes). Le 10 juillet 1940, au casino de Vichy, l’Assemblée nationale donne « tous pouvoirs au gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain ». Il s’octroie le lendemain le titre de « chef de l’État français ». La France n’est alors plus une République, mais un régime sans contrôle parlementaire. Bienvenue dans l’Inconnu. Désormais, Pétain fait ce qu’il veut. Les libertés publiques sont suspendues, les partis politiques également, à l’exception de ceux des collaborationnistes parisiens, subsistant en zone nord. Les centrales syndicales sont dissoutes. De Gaulle, qui a lancé depuis Londres l’appel du 18 juin à poursuivre la Résistance, est condamné à mort par contumace.

Et on met en place un culte de la personnalité de Pétain. On met des photos de sa tête de con dans les vitrines des magasins, sur les murs des écoles, sur les timbres et les calendriers. Entre 750 et mille rues sont renommées de son nom. Même le quai du port de Marseille devient, du jour au lendemain, quai du Maréchal-Pétain. Des bustes sont produits en série et installés dans les mairies. Des affiches demandent : « Êtes-vous plus Français que lui ? » D’autres exigent que chaque Français achète son portrait et l’installe en évidence dans son salon : « Vous lui devez une place d’honneur dans votre foyer. » Et Pétain est salué par les hommes d’Église comme un homme providentiel. Maurras, déposant un voile discret sur cinquante ans de germanophobie, parle de l’arrivée de Pétain au pouvoir comme d’une « divine surprise ». Les lois, adoptées de sa seule autorité, sont promulguées avec la formule : « Nous, maréchal de France, le Conseil des ministres entendu, décidons (…) » OK, Louis XIV. Enfin le 13 août 1940, Pétain lance ce qu’il appelle la « Révolution nationale ». Plus exactement une contre-révolution, fondée sur l’ordre, l’autorité, la hiérarchie, l’inégalité entre les citoyens. La « Révolution nationale » est une mise à mort de la Révolution française. Sa devise, « Travail Famille Patrie », est empruntée aux Croix-de-Feu. Et Pétain prévient que le nouveau régime sera une hiérarchie sociale :

« Il ne reposera plus sur l'idée fausse de l'égalité naturelle des hommes, mais sur l'idée nécessaire de l'égalité des « chances » données à tous les Français de prouver leur aptitude à « servir ». »

Robespierre et Rousseau, still the ennemies, même en 1940. On va faire la misère à tout le monde puisque la défaite est présentée comme la conséquence, non de son idée à la con que les Allemands ne perceraient pas par les Ardennes, mais de « ce goût de la vie tranquille, cet abandon de l’effort qui nous a amenés là où nous sommes ». Le coupable, selon Sherlock Pétain — qui a oublié qu’il avait été queutard professionnel comme Maurras a oublié qu’il était germanophobe — c’est l’esprit de jouissance qui a triomphé lors du Front populaire.

« L’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a voulu épargner l’effort ; on rencontre aujourd’hui le malheur. »

Et c’est peut-être encore plus sombre. L’historiographie – depuis les travaux d’Henri Michel, de Robert Paxton et de Jean-Pierre Azéma jusqu’à ceux plus récents de Laurent Joly – a démontré que le choix de l’armistice de Pétain en juin 1940 n’était pas poussé par la nécessité, mais par le désir de pouvoir enfin « redresser » la France avec sa « révolution nationale » de merde. Celle-ci était impossible dans une France libre. Seule la défaite pouvait lui permettre de mettre en accusation les institutions républicaines et de développer son programme de réformes. Campagne contre l’alcoolisme, divorce rendu quasi-impossible, avortement réprimé de mort pour les médecins-avorteurs, lois contre le travail des femmes, les renvoyant au foyer de gré ou de force. Interdiction des bals. Et on redonne du mojo à l’Église. Pétain n’est pas plus croyant que Maurras, mais il se rend désormais tous les dimanches à la messe.

Les principales victimes de Pétain seront les Juifs, évidemment. Ce n’est pas une question. Dès le 17 juillet 1940, l’épuration commence : on lance une grande révision des naturalisations opérées depuis 1927 : 15154 personnes perdent la nationalité française, dont 40% de Juifs. Et avec la loi du 3 octobre 1940, Pétain instaure une législation antisémite. Ce n’est pas à la suite d’une demande particulière de la part des Allemands. C’est un choix de Pétain lui-même. C’est peut-être ce qu’il appelle avoir de « la liberté d’action ». Et le 2 juin 1941, tout ceux dont un des grands-parents est juif sont exclus de la plupart des fonctions publiques, de la politique, du cinéma, de la presse. Et, pour couronner l’horreur par la bouffonnerie, on rend en octobre 1941 un hommage à Edouard Drumont. Et on appose une plaque sur sa maison. En présence de Madame veuve Drumont, assise sur une chaise.

La « solution finale » est formulée par les nazis en janvier 1942. En France, c’est 6694 Juifs étrangers, polonais pour la plupart, qui reçoivent une convocation pour « examen de situation ». Ceux qui répondent à la convocation, plus de la moitié, sont déportés le jour même. Dans leur majorité, ils seront exterminés à Auschwitz-Birkenau en 1942. Et dès la fin du mois de juin 1942, c’est la rafle du Vélodrome d’Hiver : 13 000 Juifs, hommes, femmes et enfants, raflés les 16 et 17 juillet. Pas besoin des Allemands : c’est des Français qui arrêtent et déportent. En tout, 78000 Juifs déportés de France sous l’occupation, dont 80% ont été arrêtés par la police française. Et dont 24000, le tiers, avait la nationalité française.

Pour les non-Juifs, ce n’est certainement pas du même niveau mais je doute que ça fasse envie à grand-monde. Voyez-moi ça. Le 4 septembre 1942, Pétain promulgue le « Service du travail obligatoire » : le STO. Travail obligatoire au service, pas de la France, comprenez-bien. Travail obligatoire au service des nazis. Mais oui. Et le STO organise le départ forcé de plus de 650 000 français « random » pour travailler au renforcement militaire et industriel de l’Allemagne nazie qui manque alors de main-d’œuvre et de matière première. Sans qu’on leur demande leur avis. Sans qu’on leur explique où, comment, pourquoi.

Mesurez bien la chose : plus du quart de la production agricole et industrielle française est livrée à l’Allemagne, 70% de la production automobile et 100% de la production aéronautique. Et Pétain juge que ce n’est toujours pas suffisant. Faut faire un peu plus d’efforts. Dans un premier temps, on avait lancé une sorte de volontariat, où on promettait la libération d’un prisonnier de guerre contre l’envoi de trois travailleurs libres. On appelait ça « La Relève ». Mais, malgré un effort de propagande hors du commun, ça n’a a eu aucun succès. Alors on a imposé un recrutement forcé. Les Français sont alors la seule population européenne contrainte par son propre gouvernement de travailler alors quasi-exclusivement pour la victoire de l’Allemagne nazie.

Tu l’apprécies toujours, ta plus grande liberté d’action ?

Pétain a réussi cet exploit de rétablir, pour autrui et par zèle, l’esclavage sur sa propre population.

L’atrocité absolue des conditions du STO sera bien racontée dans le roman autobiographique de Cavanna Les Russkoffs. De 6h à 18h : face à une presse froide qui transforme des galettes d’acier en cylindres, le jeune Cavanna, vingt ans, n’a que quelques secondes pour retirer le cylindre avant que la presse reprenne. Et on exige de lui qu’il fournisse dix mille pièces par jour. Il n’en peut tellement plus, il est tellement épuisé par cet enfer, que, pour pouvoir obtenir un peu de repos, il laisse volontairement la presse lui trancher un doigt.

« J’ai pas tiré trois semaines, raconte Cavanna, j’ai tiré juste cinq jours. Et j’avais tellement mal que je courais dans le camp, comme un fou, sans arrêt, jour et nuit, je donnais des coups de pied et des coups de tête dans tous les poteaux. Ils m’ont refoutu au boulot que ça me cognait encore là-dedans à chaque battement de pouls avec une violence effroyable. »

Tu l’aimes toujours, ton armistice ?

Puis, en 1943, c’est la création de la « Milice française » pour lutter contre la Résistance. 30 000 hommes dont beaucoup de gangsters et ex-prisonniers de droits communs qui participent alors à la lutte contre la Résistance en terrifiant la population pour leur propre plaisir. C’est ça l’aboutissement du patriotisme à la Pétain : Une mafia qui vole, viole, torture, tue qui elle veut, quand elle veut, avec l’excuse de combattre les membres les plus héroïques du pays. Un pays dans lequel les héros sont pourchassés, les innocents assassinés, les jeunes gens mis en esclavage et les gangsters récompensés.

Tu y crois toujours, à ta révolution nationale ?

Il se redresse comme tu veux, ton pays ?

Pétain est à Saint-Etienne le 6 juin 1944 quand on l’informe du débarquement en Normandie. Et, pas aussi gâteux qu’on voudrait bien nous le faire croire, Pétain essaie à nouveau de bien bananer tout le monde. Cette fois, il déclare avoir toujours été une sorte d’allié symbolique du général de Gaulle. Un allié implicite de la résistance.

« S’il est vrai que de Gaulle a levé hardiment l’épée de la France, l’histoire n’oubliera pas que j’ai tenu patiemment le bouclier des Français. »

Fallait oser. C’est Pétain. Il ose. Mais bref. Y a un jour où même le meilleur bananeur ne banane plus personne. Pétain est mis en procès le 23 juillet 1945 devant la Haute Cour de justice. La cour le déclare coupable d’intelligence avec l’ennemi et de haute trahison. Il est frappé d’indignité nationale, condamné à la confiscation des biens et à la peine de mort. Peine de mort commuée en emprisonnement à perpétuité. Il meurt à 95 ans sur l’île d’Yeu.

La dernière initiative vraiment admirable du monde politique français date de cette époque. C’est le programme du Conseil national de la Résistance, bien sûr. Les Jours heureux, adopté à l’unanimité le 15 mars 1944 et appliqué après-guerre.

Instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie. Nationalisation des grands moyens de production, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques. Rajustement des salaires, rétablissement d’un syndicalisme indépendant et plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous cas où ils soient incapables de se le procurer par le travail. Ce que ceux qui ont le pouvoir se sont acharnés à détruire toutes ces dernières années. Denis Kessler, ancien vice-président du MEDEF, l’a admis lui-même dans un éditorial du magazine Challenges en octobre 2007 :

« Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »

Sois plus clair. Défaire le programme du CNR, c’est revenir à quoi ? À celui de Pétain ? Au « Travail Obligatoire » ?

En conclusion de Vichy, histoire d’une dictature, dirigé par Laurent Joly, on peut lire :

« Vichy a montré ce que donnent les idées de l'extrême-droite portées au pouvoir : des mesures d'exclusion visant minorités injustement brimées et ennemis politiques plus ou moins imaginaires, accompagnées d'un fort investissement dans la propagande, la communication, afin de masquer le manque de moyens affectés aux vastes politiques sociales promises (…) »

Rien à redire.

Mais j’aimerais ajouter : Pétain a, il faut l’admettre, inventé quelque chose. Pétain a inventé l’homme qui se soumet à une puissance étrangère, et qui soumet sa propre population, mais qui prétend rénover son pays en assassinant à la fois les plus fragiles et ceux qui ne veulent pas se soumettre. Il a inventé la lâcheté devant plus fort que lui, le paillasson, mais mêlé à la violence exterminatrice face aux plus faibles dans son propre territoire

Louis XIV ou Napoléon étaient détestables, mais ils avaient conquis des pays, fait toutes leurs guerres à la con, ils n’avaient pas signé d’armistice. Ils pouvaient bien prétendre au rôle de nouveau César. Pétain, que dalle. Le touriste de Verdun. Mais qui prétend pourtant à l’admiration, au culte de la personnalité. Le dictateur en carton-pâte.

Il n’y a peut-être pas à s’étonner de voir tant de nos politiques tenter plus ou moins sournoisement de le célébrer. Macron qui tient tant à distinguer le « grand soldat » de la première guerre mondiale de celui qui fit ensuite des « choix funestes ». Zemmour bien sûr qui célèbre en Pétain le sauveur des Juifs français. Et déjà Mitterrand qui allait fleurir sa tombe jusqu’à ce qu’il s’arrête à la suite de protestations trois ans avant sa mort. Trois paillassons.

Pétain est peut-être le premier chef d’état français contemporain. Et ce n’est pas un compliment.

9) Dora Bruder

Couverture de Dora Bruder de Patrick Modiano.
Image Gallimard

Bilan de la Seconde Guerre mondiale. Les chiffres varient entre 50 et 70 millions de morts. Soit 2,5% de la population mondiale de l’époque, et surtout : la majorité — entre 40 à 52 millions — sont des civils. Parmi les victimes des massacres nazis : 3,1 millions de prisonniers de guerre morts dans les camps. 1,8 millions de civils polonais tués pendant l’occupation. Entre 200 000 et 250 000 handicapés tués dans le cadre du programme Aktion T4. Les Roms, désigné par les nazis comme « parasites » et « restant à liquider » dont le nombre de victimes est incertain et varie entre 500 000 et 1 500 000. Roms qui, eux, ne seront pas libérés à la fin de la guerre mais internés jusqu’en 1946. Et bien sûr, il y a les victimes de la Shoah, la tentative de destruction des Juifs d’Europe, dont les estimations vont de 4,9 à 6 millions de morts.  

On ne pourra pas entrer ici dans l’histoire de la tentative de destruction des Juifs d’Europe. Pour cela, vous avez des films et des livres. Vous pouvez voir Nuit et Brouillard d’Alain Resnais ou Shoah de Claude Lanzmann. Et, si vous avez le cœur bien accroché, vous pouvez lire le plus beau et terrible des témoignages, Si c’est un homme de Primo Levi. Beaucoup, beaucoup de choses y sont à méditer et résonnent terriblement avec aujourd’hui. C’est une banalité de dire ça. Mais c’est surtout un crève-cœur que ce puisse être une banalité. Écoutez :

« Beaucoup d’entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que « l’étranger, c’est l’ennemi », écrit Primo Levi. Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente ; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle ne fonde pas un système. Mais lorsque cela se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d’un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Camp (…) tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent. »

On ne pourrait pas dire mieux. La question n’est pas de savoir si vous avez des préjugés racistes ou antisémites. Ou homophobes. Tout le monde a des préjugés. Tout le monde est con. La question est de savoir à partir de quel moment une idée délétère comme celle-là devient importante dans votre vie, se réinvite régulièrement, commence à faire système, au point de vouloir s’imposer politiquement, au point de faire disparaître tout le reste. Au point de devenir la base de votre vision du monde. Au point de devenir, comme l’antisémitisme français de la fin du XIXe siècle : tout ce qui est mauvais vient des Juifs, tout ce qui est mal est juif. La question, c’est : à partir de quel moment, vous vous dites : tout ce qui est mal est arabe, ou tout ce qui est mal est trans.

J’ajouterai à ce que dit Primo Levi. Nous savons que la seule solution aux maux de l’humanité est le partage des richesses. Et il n’y en a aucune autre. Ce que Robespierre défendait sous le nom de « droit à l’existence et aux moyens de la conserver » dans son discours du 2 décembre 1792 :

« Nul homme n’a le droit d’entasser des monceaux de blé, à côté de son semblable qui meurt de faim. »

Lorsque cela se produit, et lorsque, pour détourner le regard du pauvre, on lui montre un étranger pauvre, que celui-ci soit juif, arabe, noir ou trans, en lui disant « Il est la cause de ton problème », alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Camp. Dit autrement, par Aimé Césaire :

« Au bout du capitalisme, désireux de se survivre, il y a Hitler. »

C’est là la responsabilité des politiques, aujourd’hui, quand ils s’amusent, pour ne pas s’attaquer à la grande-bourgeoisie, à exciter leurs électeurs en mal de justice sociale avec des boucs-émissaires racisés ou minoritaires. Ils savent très bien qu’au bout de la chaîne logique de leur discours, il y a le Camp. Et s’ils ne le savent pas, pardon, mais ils devraient un peu mieux se renseigner. 

L’œuvre de Primo Lévi est une des plus tristes et une des plus saisissantes de son temps. Ainsi la conclusion de La Trêve, récit de son retour en Italie après la guerre :

« C’est un rêve à l’intérieur d’un autre rêve, et si des détails varient, son fond est toujours le même. Je suis à table avec ma famille, ou avec des amis, au travail ou dans une campagne verte : dans un climat paisible et détendu, apparemment dépourvu de tension et de peine, et pourtant, j’éprouve une angoisse ténue et profonde, la sensation précise d’une menace qui pèse sur moi. Du fait, au fur et à mesure que se déroule le rêve, peu à peu ou brutalement, et chaque fois d’une façon différente, tout s’écroule, tout se défait autour de moi, décor et gens, et mon angoisse se fait plus intense et plus précise. Puis c’est le chaos : je suis au centre d’un néant grisâtre et trouble, et soudain je sais ce que tout cela signifie, et je sais aussi que je l’ai toujours su : je suis à nouveau dans le Camp et rien n’était vrai que le Camp. Le reste, la famille, la nature en fleur, le foyer, n’était qu’une brève vacance, une illusion des sens, un rêve. »

Les camps de la mort. On nous dit qu’on ne savait pas. Sans doute, on ne savait pas. On ne savait pas pour la « solution finale ». On ne savait pas pour les « chambres à gaz » et les « fours crématoires ». Sans doute, on ne savait pas — pas au sens d’un savoir — qu’il y avait alors tentative d’extermination des Juifs d’Europe de manière planifiée, organisée, optimisée.

Mais on voyait des gens disparaître. On voyait des rafles. On voyait des familles emmenées dans des trains. On voyait de plus en plus de gens partir et surtout personne revenir. Jamais. On voyait les rues se dépeupler. On voyait une sorte de désert, à la fois existentiel et moral, commencer à gagner. Pour mesurer toute la violence sourde de ce que furent ces années Pétain, pour sentir la dimension fantomatique de ces existences détruites par l’Occupation, on peut lire Dora Bruder de Patrick Modiano (coucou Stéphane ! merci pour le conseil de lecture).

Dora Bruder, c’est la tentative de reconstitution de la vie d’une adolescente juive. Entendons-nous : Dora Bruder est une personne réelle, pas une héroïne de fiction. C’est une adolescente qui a existé et dont Modiano découvre, au détour d’un numéro de Paris Soir daté du 31 décembre 1941, une mention :

« On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1m55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris. »

Dora Bruder a fait une fugue. Plus tard, pas très longtemps plus tard, comme ses deux parents, Dora Bruder sera déportée et mourra à Auschwitz. Alors que Modiano poursuit son enquête, à la fois dans les archives et dans les rues de Paris, d’autres fantômes viennent à sa rencontre. Parmi lesquels celui de Ruth Kronenberg :

« (arrêtée) en zone libre au moment où elle revenait de la plage de Collioure. Elle a été déportée dans le convoi du 11 septembre 1942, une semaine avant Dora Bruder. Une jeune fille de Cologne, arrivée à Paris vers 1935, à vingt ans à cause des lois raciales. Elle aimait le théâtre et la poésie. Elle avait appris la couture pour faire les costumes de scène. »

Ruth Kronenberg était l’amoureuse du poète Roger Gilbert-Lecomte. Pendant quelques pages du livre de Modiano, Ruth et Roger apparaissent et disparaissent, leur amour scintillant comme une étoile fragile dans la nuit de ce temps. Roger Gilbert-Lecomte qui a écrit certains des plus beaux poèmes de son temps. Ainsi « Hommage fraternel ou la Bête immonde ».

« Nuit maudite à jamais interdite entre toutes

« Nuit où le feu sanglant de mon regard troua

« Ce lac de boue obscur absurde et vertical

« Et tout voyant vacillera sur ce spectacle

« Au fond des yeux que je croyais d’un frère pas trace d’âme

« (…) La pourriture noire aux éclairs de phosphore

« Le vertige sans fond du néant qui dévore »

Qui était-il ?

10) Roger Gilbert-Lecomte et Le Grand Jeu

Roger Gilbert-Lecomte.
Image photographe inconnu, BM Reims, Fonds Le Grand Jeu

Qui était Roger Gilbert-Lecomte ? C’était un poète qui appartenait au groupe « concurrent »,si l’on veut, du surréalisme : Le Grand Jeu. Grand Jeu que Roger Gilbert-Lecomte avait fondé et dirigeait avec René Daumal.

Roger Gilbert-Lecomte est né en 1907. René Daumal en 1908. Ils se sont rencontrés à Reims, dans une ville quasiment détruite par les bombes. Au lycée, avec une poignée de camarades de classe, ils partagent une passion commune pour Nerval, Rimbaud ou Jarry ainsi que pour la pensée orientale. Mais aussi le goût des états-limites, allant de la drogue au rêve dirigé, en passant par les exercices de vision extra-rétinienne. C’est ce qu’ils appellent la « métaphysique expérimentale ». Daumal et Gilbert-Lecomte ont tous les deux vécus une expérience similaire dans la jeunesse : ils ont perçu la présence d’une autre réalité, à travers des projections astrales. C’est, dira René Daumal :

« (…) la certitude de l’existence d’autre chose, d’un au-delà, d’un autre monde ou d’une autre sorte de connaissance ; et, à ce moment-là, je connaissais directement, j’éprouvais cet au-delà dans sa réalité même (…) Il ne nous fallut qu’un regard échangé pour savoir que nous avions vu la même chose. »

Le Grand Jeu, la revue que Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal dirigeront à partir de 1928, a beaucoup de points communs avec le surréalisme. Mais ce n’est pas le même ton. Le ton du Grand Jeu est prophétique. Il voit et annonce.

« Le Grand Jeu est irrémédiable. Il ne se joue qu’une fois. Nous voulons le jouer à tous les instants de notre vie. »

Le lien de leur activité poétique avec une forme moderne de spiritualité, mais non-dogmatique, est plus fortement affirmé :

« Tous les grands mystiques de toutes les religions seraient nôtres, s’ils avaient brisé les carcans de leurs religions que nous ne pouvons subir. »

D’ailleurs, parmi les nombreux projets annoncés et pas réalisés par Roger Gilbert-Lecomte, il y avait un essai sur les gnostiques, dès 1927 : Tableau des Hérésiarques. Dans certains textes, Roger Gilbert-Lecomte semble percevoir la toute-puissance de la technologie à venir, et annonce le rapetissement de l’homme du futur, son cerveau déformé par le perfectionnement des machines, la rationalisation et la spécialisation du travail.

« Rappelle-toi, voici, je te donne un signe à quoi tu reconnaîtras si je dis vrai : dans peu de temps tu ne rêveras plus. Alors, conséquence obscure pour toi et néanmoins fatale directe tu perdras toute conscience individuelle. Tu seras insecte. »

Face à cet événement majeur dont Gilbert-Lecomte situe le commencement en l’an 2000, il annonce également le soulèvement des « hommes à trois yeux » qui lutteront contre cette prison technologique avec des armes magiques. Ces hommes à trois yeux seront les « continuateurs » des poètes inspirés, débarrassés des carcans religieux du passé.

Le Grand Jeu est l’avant-garde dont le monde n’a jamais voulu. Mêmes les règles habituelles concernant la reconnaissance posthume des poètes ne s’appliquent pas pour eux. À la limite un peu pour Daumal qui, abandonnant l’aventure commune pour une quête spirituelle bien différente, écrira un recueil, Le Contre-ciel, et deux récits : La Grande beuverie et Le Mont analogue. Mais pas pour Roger Gilbert-Lecomte : dandy drogué, androgyne, gentil comme un ange, en état de médiumnité permanente. Ses écrits sont très loin d’avoir aujourd’hui l’écho que leur beauté et leur pertinence devraient susciter. Le sujet poétique principal de Roger Gilbert-Lecomte, c’est le vent, auquel il donne une fonction métaphysique et mystique :

« Grand voyou chérubin démesuré

Clown des tourbillons

Sculpteur de nuages

Roi des métamorphoses

Toi qui fais vivre éperdument les choses qui sans toi

Seraient vouées à l’inertie la plus plate

Immense père des spectres et des frissons »

Le vent et le désert. Le monde que voit Roger Gilbert-Lecomte dès son enfance et qu’il convoque dans sa poésie est celui dans lequel il va disparaître : un monde désert, dépeuplé, où l’humanité n’existe plus ou n’existe pas encore.

C’est en 1935 que Roger rencontre Ruth Kronenberg – cette jeune couturière, comme lui lectrice passionnée de poésie. Ils vont s’installer dans un atelier misérable de la rue Bardinet. Ruth sera déportée le 11 septembre 1942 et mourra à Auschwitz. Roger, ne sachant ce que Ruth est devenue, la pleurera sans espoir et mourra un an plus tard, le 31 décembre 1943, emporté par le tétanos.

Ruth Kronenberg et Roger Gilbert-Lecomte ne se seront pas retrouvés. Et l’Histoire ne les aura pas retrouvés non plus. Quelque chose est resté inachevé ici. Quelque chose a été déboité dans le tissu même de l’espace-temps.

La transmission des rapports entre l’homme et le monde nous avait été donnée prophétiquement par les poètes depuis la fin du XVIIIe siècle. Blake, Novalis, Nerval. C’est toujours aux poètes qu’on s’était adressé pour nous indiquer nos prochaines métamorphoses, même s’ils agissaient sur nous de façon posthume. Lautréamont. Rimbaud.  Le dernier poète français à avoir pu, un peu magiquement, être transmis jusqu’à nous est Antonin Artaud. Mais à partir de Roger Gilbert-Lecomte et de Colette Thomas, c’est comme si les voix des visionnaires résonnaient dans un monde parallèle au nôtre. Un désert psychique, sans connexion directe avec le nôtre. Un monde qu’il faudrait arracher aux forces de néant qui nous séparent de lui.

Nous avons été éloignés d’une écriture de l’avenir à la suite d’une perte de confiance, non seulement dans les pouvoirs de la poésie, mais dans toutes celles de l’imaginaire. Les puissances de l’imaginaire, non pour dénoncer une situation ou pour nous parler d’un futur désirable — ça c’est vraiment la propagande, l’incompréhension totale de ce que peut l’art — mais pour voir à travers le présent. Pas montrer « comment les choses se passent réellement » mais capter une image qui tient à la fois du passé et de l’avenir telle qu’elle surgit à l’instant du danger (coucou Bertrand ! coucou Elina !)

Un peu comme on l’entend dans la musique de Captain Beefheart. Mirror Man, Trout Mask Replica, The Spotlight Kid. Beefheart, non-star du rock plus importante, plus décisive que toutes les rock-stars de son temps. Beefheart dont toute l’œuvre est prophétique. Beefheart à qui David Lynch demandait à quel point ses disques reflétaient l’influence du désert lui-même.

C’est de l’exégèse de la parole prophétique de nos poètes confisqués que dépend notre reconnexion à la spiritualité révolutionnaire des Sans Roi. Et ils le savaient. Comme ils savaient le temps et l’espace qui les sépareraient de nous. Comme dit Colette Thomas :


« Nous avons déjà vaincu évidemment mais personne ne le sait. »

Tant que ce lien entre eux et nous n’aura pas été rétabli, quelque chose ici sera déboîté pour toujours.

« C’est la revanche de Dreyfus » avait dit Maurras lors de sa condamnation le 25 janvier 1945.

Drumont, Maurras, Pétain : avec la fin de la guerre, un monde meurt. Leur monde. Et c’est bien. Ce serait même très bien si le 8 mai 1945 n’était simultanément la date d’une des pires saletés coloniales de notre pays, au moment même de la fin de la guerre.

Ce sont les massacres de Sétif et de Guelma, lorsque la population du Nord constantinois, au moment de célébrer la victoire des alliés, décide de rappeler pacifiquement à la France ses revendications nationalistes, par des banderoles et drapeaux réclamant à la fois la libération de détenus politiques et l’application des droits de l’homme sur le territoire.

Résultat ? La police coloniale et les civils européens répondent par des exécutions massives et des représailles collectives. On parle de 45 000 morts. Et, pour empêcher toute enquête, les Français ouvrent des charniers et incinèrent les dizaines de milliers de cadavres dans des fours à chaux.

Oui. Le 8 mai 1945, alors que, d’un côté, on se félicite d’en avoir fini avec le nazisme, de l’autre on massacre une population avec une inhumanité qui n’a rien à lui envier. Ce qui donne raison aux propos d’Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme :

« On s’étonne, on s’indigne. On dit « Comme c’est curieux ! Mais, bah ! C’est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité (…) que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens. »

Quelque chose qu’avait du reste également écrit Simone Weil :

« Si ‘on examine en détail les procédés des conquêtes coloniales, l’analogie avec les procédés hitlériens est évidente, avait-elle écrit dans À propos de la question coloniale dans ses rapports avec le destin du peuple français, un texte écrit à Londres pour la France Libre. L’hitlérisme consiste dans l’application par l’Allemagne au continent européen, et plus généralement aux pays de race blanche, des méthodes de la conquête et de la domination coloniales. »

Ces massacres du 8 mai 1945 peuvent être considérés rétrospectivement comme le début de la Guerre algérienne d’indépendance. La Guerre héroïque d’Algérie. Comme l’écrit Franz Fanon en ouverture de L’an V de la Révolution algérienne :

« La guerre d’Algérie, la plus hallucinante qu’un peuple ait menée pour briser l’oppression coloniale »

Faites entrer les colonialistes.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret