
La sélection ivoirienne de football a découvert les joies des voyages entre l’Amérique de Trump et un Canada réputé plus accueillant. Mais quand le harcèlement administratif américain se combine aux lenteurs bureaucratiques canadiennes, le périple devient une odyssée. Récit d’un journaliste d’Abidjan, présent aux États-Unis.
Après une entrée en lice réussie dans la Coupe du monde 2026 sur le sol américain — une victoire un à zéro contre l'Équateur — la Côte d'Ivoire se déplace au Canada pour affronter l'Allemagne. Un match test pour les Éléphants, triples champions d'Afrique, face à l'un des favoris traditionnels de la compétition, quadruple champion du monde. Les joueurs de Fae Emerse tiennent la dragée haute à la Mannschaft, mènent pendant près de 45 minutes, avant de voir les joueurs d'outre-Rhin les rejoindre puis cruellement les dépasser dans les arrêts de jeu : 2-1. Une défaite qui n’a pas empêché une première historique. En battant le petit poucet Curaçao - petite île caraïbe, territoire autonome des Pays-Bas – deux buts à zéro lors du dernier match, les Éléphants rejoignent pour la première fois de leur histoire les seizièmes de finale, en quatre participations mondiales. Un autre périple s’annonce vers le Texas dans une compétition aux allures d'odyssée pour les sélections africaines.
Après son premier match à Philadelphie (Pennsylvanie), l’équipe ivoirienne rallie Toronto, joue, et perd son match face à l’Allemagne. Mais elle est arrivée le 18 juin amputée d’un joueur et de quelques officiels. Elye Wahi, attaquant de l’OGC Nice, s’est vu interdire l’entrée sur le territoire canadien. Le buteur se trouve au cœur d’une enquête préliminaire ouverte à Marseille sur des soupçons de paris sportifs truqués.

La situation embarrasse la Fédération ivoirienne de football (FIF), qui gère en même temps la préparation d’un rendez-vous décisif et les répercussions médiatiques de l’affaire. Dans un premier communiqué publié le 18 juin, elle annonce que Wahi ne peut pas entrer au Canada : « Les autorisations administratives nécessaires à son entrée sur le territoire canadien n'ont pas pu être obtenues à ce stade. » Quelques heures plus tard, la situation se retourne. Un second communiqué tombe : « La situation administrative d'Elye Wahi a évolué favorablement. Les autorisations nécessaires à son entrée sur le territoire canadien ont désormais été obtenues. » Le joueur rejoint Toronto avec ses coéquipiers.
Le sésame est arrivé des bords de la Méditerranée. « À l’heure qu’il est, M. Wahi n’est pas mis en examen. À la demande de ses avocats, nous avons fait une attestation en ce sens », précise à Blast le parquet de Marseille. Côté FIF, on minimise : « Nous avons effectué un voyage sans heurts. Nous n’avons rencontré aucune difficulté avec les autorités canadiennes ».
En conférence de presse à Toronto, le vendredi 19 juin, le sélectionneur Emerse Faé éteint les inquiétudes sur l'état psychologique de son attaquant : « Il ne nous a montré aucun signe de découragement ou d’agacement. Il va bien. Il est heureux de faire partie du voyage et il fera tout pour apporter sa pierre à l’édifice afin de remporter ce match face à l’Allemagne. » Au coup d’envoi, Wahy reste sur le banc et n’entre finalement pas en jeu. L’un des attaquants qui joue rate une occasion en or à 1-1, et devient aussitôt la cible des réseaux sociaux.
Toute cette rocambolesque aventure canadienne laisse un goût amer aux supporters locaux des Ivoiriens. Comme les fans sénégalais ou congolais, les aficionados ivoiriens qui accompagnent d’ordinaire les Éléphants n’ont pas pu effectuer le voyage vers l’Amérique du Nord. Et le Canada, pays refuge face aux outrances de l’Amérique de Trump, n’a pas tenu toutes ses promesses.

Pour combler ce vide et assurer l’ambiance dans les stades, les autorités ivoiriennes misent sur la diaspora. « À Philadelphie, nos Éléphants ont été accueillis chaleureusement », témoigne Constant Adonis, représentant du Comité national de soutien aux Éléphants (CNSE) au Canada. Il organise l’accueil chaleureux des joueurs dans leur hôtel de Toronto, l’Omni King Edward Hôtel, et enflamme les tribunes... pour ceux qui ont pu obtenir des billets.
Car les tickets demeurent l'une des principales frustrations de la communauté ivoirienne. Malgré un contingent de 8 % mis à disposition pour la vente via la FIF, les places manquent et coûtent cher.
Adonis Kouadio, président du Comité national de soutien aux Éléphants, assure à Blast avoir multiplié les démarches, mais sans succès : « J’ai mobilisé la diaspora, mais aujourd’hui je n’ai pas un seul billet à leur remettre. Les gens sont démobilisés parce qu’ils n’ont pas accès aux places. Nous avons vécu exactement la même situation lors du match contre l’Équateur. » Selon plusieurs témoignages recueillis à Toronto, les billets pour Allemagne-Côte d’Ivoire se négocient entre 800 et 1 000 dollars américains, largement hors de portée pour une grande partie des supporters.
Les journalistes, eux-aussi, font les frais de cette géographie à trois pays. Sur les 15 envoyés spéciaux ivoiriens accrédités, seuls dix chanceux rejoignent Toronto. Les autres restent aux États-Unis, bloqués faute de visa canadien. Alphonse Camara, envoyé spécial du quotidien L’Inter, résume le piège : « Des journalistes ivoiriens présents à Philadelphie n’ont pas effectué le déplacement à Toronto à cause d’un problème de visa pour entrer au Canada. Ils avaient obtenu un visa à deux entrées pour les États-Unis depuis Abidjan. Malheureusement, les délais pour obtenir le visa canadien étaient incompatibles avec les dates du voyage. »

Malgré plusieurs tentatives depuis le sol américain, les autorisations n’arrivent pas à temps. Ange Kouadio, journaliste à L’Intelligent d’Abidjan, pointe une faille qui risque de se répéter si les Éléphants avancent dans la compétition : « Jusqu’au 10 juin, jour de mon départ d’Abidjan, l’ambassade ne m’avait toujours pas contacté pour la prise des empreintes. Je ne pouvais pas repousser le voyage alors que la compétition débutait le 11 juin. » Il formule une solution simple : « Il aurait fallu que la FIFA négocie un dispositif de visa unique pour les médias accrédités. Si la Côte d’Ivoire se qualifie et doit jouer au Mexique ou au Canada, nous risquons de revivre les mêmes problèmes », suggère-t-il. De toute sa carrière entre CAN et Jeux Olympiques, il n’avait jamais vu le sort des délégations africaines aussi délaissé.
Une chance : après leur victoire contre Curaçao, les Éléphants ne devraient plus quitter le pays de l’Oncle Sam - et ce, jusqu’au bout si l’aventure continue. Après Philadelphie et Toronto, les Ivoiriens vont découvrir Dallas, avant d’espérer enchaîner New York, Miami, Atlanta et pourquoi pas un grand final à New York.
En ouvrant le tournoi à 48 équipes et son organisation à trois pays, la Fifa professait vouloir accueillir le monde du football. Que ce soit aux États-Unis ou au Canada, certains invités semblent plus désirés que d’autres. Un bon résumé de la Coupe du Monde moderne, du football contemporain
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret