Condamnation du RN : quand la justice montre la culpabilité, Marine regarde la peine

Condamnation du RN : quand la justice montre la culpabilité, Marine regarde la peine

Dans son procès en appel pour détournement de fonds publics, Marine Le Pen a été condamnée à trois ans de prison, dont deux avec sursis. La cour a aussi déclaré une peine inéligibilité de 45 mois, dont 30 avec sursis. En somme : la cheffe de file du Rassemblement national a été reconnue coupable. Chose qui, derrière le bruit médiatique, a tendance à être relativisée. Une tribune sous forme de rappel par l'avocat Romain Ruiz.

Depuis plusieurs semaines, on bruisse. Marine Le Pen pourra-t-elle se présenter à l’élection présidentielle ? Sera-t-elle condamnée à une inéligibilité ? Pour combien de temps ? Et est-ce bien, au fond, à la justice de décider de cela ?

On bruisse. Et on déplace.

On déplace l’attention, on focalise, sur une peine qui est pourtant devenue obligatoire depuis plusieurs années par l’effet de la loi, comme pour mieux en oublier l’essentiel : oui, Marine Le Pen est coupable.

Coupable d’avoir détourné sciemment l’argent public d’une Europe qu’elle conchie. Dans une forme de contradiction opportuniste, digne de ceux qui n’ont aucune boussole — en tout cas morale.

Depuis des mois, le procès du RN s’est peu à peu effacé derrière un seul sujet : l’éventuelle inéligibilité de sa cheffe. Les plateaux de télévision spéculent, les éditorialistes s’interrogent, les responsables politiques débattent de l’opportunité d’une peine que l’on proclame antidémocratique et de son exécution provisoire. Comme si le vrai sujet était là. Comme si cette peine vivait par elle-même, seule, sur une île déserte.

C’est tout l’inverse.

La peine n’est jamais le point de départ d’une infraction. Elle en est l’aboutissement, le risque. Ce qui compte, au fond, c’est de savoir si les faits reprochés ont bien été commis. Et dans le cas de Marine Le Pen, la réponse est manifestement oui.

D’où l’intérêt, l’effort colossal entrepris pour parler d’autre chose.

Au prix d’un renversement qui, lui aussi, est tout sauf innocent. Un renversement qui permet de déplacer le débat du terrain des faits vers celui des conséquences politiques.

On ne parle plus d’un système endémique de détournement de fonds publics ; on parle d’un risque de « confiscation de la démocratie ». On ne s’interroge plus sur l’utilisation égoïste de l’argent du contribuable ; on s’inquiète de la candidature de celle qui veut administrer le pays.

Autrement dit, on demande aux citoyens de s’émouvoir de la peine avant de regarder la faute.

Les faits commis par le Rassemblement national dépassent pourtant très largement le destin personnel de Marine Le Pen. Ce procès dit quelque chose de vrai, d’indépassable sur un parti qui, depuis des décennies, fait profession de dénoncer ceux qui abusent de l’argent public tout en organisant, dans l’ombre, son propre financement occulte.

Voilà le seul problème démocratique que pose la condamnation de Marine Le Pen. Celui de son rapport glouton, cynique et opportun aux fonds et à l’argent publics.

Caustique, lorsque l’on sait que le mieux nommé « détournement national » a construit une part de sa crédibilité sur une promesse de probité, en opposant volontiers le « peuple qui paie » aux « élites qui profitent ». En dénonçant les gaspillages, les privilèges, les détournements avec une constance qui lui a permis de prospérer électoralement au prix, donc, d’un sinistre mensonge.

Pour le RN, l’argent public n’est en réalité qu’une variable d’ajustement budgétaire. Les crédits attribués au Parlement européen poursuivent une finalité précise : permettre aux députés européens d’exercer leur mandat. Ils ne sont pas destinés à financer l’appareil d’un parti national, a fortiori lorsqu’il déverse à qui veut l’entendre une pensée xénophobe aux antipodes de l'idée de coopération européenne.

Mais le plus abject est peut-être ailleurs.

Plutôt que de répondre juridiquement et politiquement aux accusations, le RN préfère dénoncer la justice. Au lieu d’essayer de convaincre que les faits sont inexacts, il suggère que les juges n’auraient pas le droit d’en tirer toutes les conséquences. Comme si le jeu électoral, finalement, prévalait sur tout. On se souvient alors avec gratitude de la saillie de Philippe Poutou, qui lançait déjà en 2017 à Marine Le Pen que contrairement à elle, lui, comme d’autres, ne bénéficiait pas « d’immunité ouvrière ».

Si le débat démocratique porte désormais sur le point de savoir si un candidat à l’élection présidentielle peut être ou non sanctionné comme les autres, alors il faut admettre qu’il existe une catégorie de responsables politiques auxquels la loi ne s’applique plus de la même manière. Et prendre alors acte d’une fin de l’État de droit au profit de l’État des droits.

Ce serait alors la résurgence des privilèges, au premier rang desquels celui de la puissance.

La démocratie ne consiste pourtant pas à garantir qu’un candidat puisse se présenter coûte que coûte, et quoi qu’il ait fait. Elle consiste à garantir que chacun réponde de ses actes sur un pied d’égalité.

Il est évidemment possible de discuter des règles relatives à l’inéligibilité, de leur automaticité ou de leur exécution provisoire. Ce débat est légitime. Mais il ne doit jamais permettre cet écran de fumée que nous observons depuis des semaines.

Transformer une affaire de probité en fausse affaire de démocratie, c’est porter un second coup, peut-être plus sournois, aux règles qui font société.

Qu’elle soit ou non rendue inéligible, Marine Le Pen n’en restera pas moins définitivement condamnée pour détournement de fonds publics.

Or c’est uniquement ce rapport cynique à l’argent des autres qui mérite notre attention. Parce qu’elle touche à la confiance des citoyens, à l’exemplarité de ceux qui aspirent à nous gouverner.

Et parce qu’en République, le véritable scandale n’est pas la peine prononcée contre un coupable, mais bien la faute qui, parfois, l’a rendue nécessaire.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Blast, le souffle de l’info