Aux États-Unis, les musiciens vent debout contre ICE et Trump

Aux États-Unis, les musiciens vent debout contre ICE et Trump

La semaine dernière, le racisme de Trump a gravi de nouveaux sommets. D’abord, il y a eu l’épisode à peine croyable des caricatures du couple Obama en singes, que le président a relayées sur son réseau social. Après quoi, il s’est répandu en critiques acerbes sur Bad Bunny, qu’il honnit, pour au moins deux raisons concomitantes : d’une part, l’artiste le plus écouté au monde en 2025 est depuis le début de sa carrière un de ses opposants notoires ; d’autre part, le Super Bowl a osé inviter le natif de Porto Rico à se produire à la mi-temps du match qui s’est déroulé le dimanche 8 février. Résultat : le président a décidé d’intensifier la guerre qu’il mène contre tout ce qui ne lui est pas servilement soumis, à commencer par la culture — un domaine où les réactions prennent de l’ampleur en gagnant enfin largement le champ musical. De la chanson de Bruce Springsteen reflétant des décennies de musique protestataire au Super Bowl en passant par l’édition 2026 des Grammy Awards, retour sur deux semaines d’âpres luttes et de glorieuses batailles.

Minneapolis, vendredi 30 janvier. Bruce Springsteen interprète son tout nouveau brûlot, « Streets of Minneapolis », sur une scène de la ville étatsunienne du Minnesota, devenue l’épicentre de la révolte contre ICE, la police de l’immigration responsable entre autres des morts de Renee Good et Alex Pretti. L’événement promet d’entrer par la grande porte dans l’histoire du rock, et pas seulement car il est l’occasion de voir la superstar — que ses fans appellent « Le Boss » — se produire pour une rare fois dans une salle à dimensions humaines. En effet, et même si la jauge du « First Avenue » (nom de la salle de concert où Prince, natif de Minneapolis, démarra en son temps sa propre révolution), ne dépasse pas 3000 spectateurs, des milliers de citoyens de la ville participent physiquement à l’hommage en se déployant dans les rues alentour et au-delà, virtuellement suivis quelques heures plus tard par des millions de spectateurs rivés derrière leurs écrans.

La venue du Boss n’est d’ailleurs pas vraiment une surprise dans la mesure où l’initiateur de ce concert caritatif estampillé « Solidarité et Résistance », dont les bénéfices reviendront aux familles de Good et de Pretti, est un militant aguerri nommé Tom Morello. L’ex-guitariste des très politiques Rage Against the Machine compte depuis quelques années comme l’un des principaux collaborateurs du Boss, lequel le crédite d’ailleurs abondamment pour son « Streets of Minneapolis » dénonciateur (il y cite nommément le « roi Trump » et son « armée privée » sanguinaire) et écrit dans l’urgence : « Je l’ai composée et enregistrée en deux jours et ensuite je l’ai envoyée à Tom en lui demandant si ce n’était pas un peu trop grandiloquent » commente-t-il pour introduire sa protest-song. « Il m’a répondu "La nuance, c’est cool, mais parfois faut leur mettre un pain en pleine face !" ».

Naissance d’un hymne

On n’en est qu’au round 1, mais la vitesse et la technique de l’assaut s’avèrent efficaces et l’objectif est atteint : la Maison-Blanche, par la voix d’une des porte-parole du président étatsunien, qualifie la chanson de « quelconque » voire « insignifiante » (« random » en VO), relayant des « opinions sans pertinence et des informations inexactes », paroles d’experts. « Mettre un pain en pleine face », c’est également ce à quoi s’est employé Morello durant la même soirée lors d’un mini-set avec son groupe « Rise Against » formé pour l’occasion, notamment en assénant une version instrumentale (c’est le public qui chante des paroles qu’il connaît par cœur) du tout premier single de Rage Against the Machine (RATM), « Killing in the Name », sorti en 1992 en réaction à la mort de Rodney King tué par quatre flics finalement acquittés.

Autrement dit : nous, public, avons assisté à la naissance d’un hymne et à la résurrection d’un second. Si la tuerie sonique de RATM résonne hélas de la même urgence incendiaire qu’il y a 35 ans, le « Streets of Minneapolis » du Boss est à la fois un clin d’œil et un hommage à un autre titre emblématique du rock protestataire US. Lorsque le 4 mai 1970, quatre étudiants manifestant contre la présence étatsunienne au Cambodge trouvèrent la mort suite à l’intervention de la garde nationale à Kent State University, Neil Young composa derechef « Ohio », un pamphlet férocement anti-Nixon enregistré dans la foulée de l’événement avec ses comparses Crosby, Stills & Nash, et publié seulement quatre jours plus tard.

À son corps défendant, Nixon fit d’ailleurs de la fin des années 1960 et des années 1970 l’âge d’or du rock dit engagé, un grand nombre de ses acteurs, de John Lennon au MC5 de Détroit (précurseurs de Rage) s’insurgeant radicalement contre la politique du président des États-Unis d’alors. Lors des décennies suivantes, le rock allait toutefois perdre beaucoup de son pouvoir contestataire. À tel point que de nos jours, Billie Eilish, chanteuse récompensée à de multiples reprises et connue pour ses engagements politiques, a récemment apostrophé ses semblables via un post Instagram : « Hey mes collègues les célébrités, vous allez prendre la parole ou quoi ? »

Ce fils de pute de Trump

Il ne faudrait pas s’y tromper : hormis quelques rares has-been fayoteurs (Kanye West, Vanilla Ice, la rappeuse ruinée Nicki Minaj à qui Trump file des sous pour se remettre à flots et Kid Rock dont il sera question plus loin), l’immense majorité des musiciens, quel que soit le genre dans lequel ils opèrent, méprisent Trump et son régime dictatorial. Mais ce régime est actuellement tout-puissant aux États-Unis et ne demande qu’à se retourner contre quiconque oserait le contredire. Eminem a expliqué avoir reçu récemment la visite d’« agents spéciaux » dans son studio d’enregistrement, venus l’interroger sur la portée politique des paroles de ses chansons : constitueraient-elles par hasard une « menace » à l’encontre du gouvernement ? Telle intrusion n’a pas empêché le rappeur de déclarer lors d’un concert qu’il ne « supportait pas ce fils de pute de Trump ».

Un autre exemple ? Le susmentionné Neil Young, toujours sur les barricades plus d’un demi-siècle après « Ohio », a sorti sa propre chanson anti-Trump, « Big Crime », l’an dernier, et va jusqu’à accompagner Bernie Sanders en tournée pour fédérer l’opposition démocratique à la doctrine MAGA. Mais il en paie le prix : ce Canadien venu jadis exercer son art aux États-Unis sans permis de travail, c’est-à-dire en tant qu’immigrant illégal (jusqu’en 1970 lorsqu’il obtint une « green card » provisoire), a en effet passé la moitié de ces dix dernières années à se voir refuser sa demande de naturalisation par les services d’immigration de Trump…

Ce qui explique les réticences d’autres musiciens moins « établis » que Young ou Eminem à exprimer haut et fort des protestations en public, d’autant que les concerts sont devenus pour la plupart le principal moyen d’engranger des revenus avec la baisse des ventes de disques que ne compensent pas les gains générés via les plateformes. Essuyer les refus de promoteurs effrayés, risquer si l’on joue de voir un tiers de la salle se vider, ou recevoir des menaces de mort d’illuminés MAGA : il y a effectivement de quoi y réfléchir à deux fois. Mais ce qui se passe actuellement au Minnesota change d’ores et déjà la donne.

Une guerre cruelle et barbare

« J’ai les durs à cuire dans ma poche, les Hell’s Angels sont de mon côté », pérorait Trump lorsqu’il menait campagne pour son premier mandat présidentiel. Dix ans plus tard, avec les brutes masquées de ICE surpayées et sous-entrainées, force est de lui donner raison. Une partie de l’Amérique se retrouve aujourd’hui confrontée à son propre Altamont, le festival rock gratuit qui se tint en Californie en 1969 où une poignée de ces Hell’s Angels semèrent la terreur parmi un public d’environ un demi-million de personnes venus voir entre autres le Grateful Dead et les Rolling Stones, et commirent un meurtre brutal au cours du concert de ces derniers.

À l’instar des Hell’s Angels à Altamont, Trump a déclaré à l’Amérique et à sa culture une guerre cruelle et barbare. Certains écrivains et acteurs (Stephen King, Robert de Niro, George Clooney) avaient déjà réagi sans ambiguïté, et il était temps que le monde de la musique se mobilise. Dont acte le 1er février à Los Angeles pour l’édition 2026 des Grammy Awards, qui a pris de belles allures de tribune contre la politique migratoire létale de Trump avec Billie Eilish, Lady Gaga, Justin Bieber et bien d’autres arborant tous fièrement leur badge « ICE Out ». Le Portoricain Bad Bunny s’est imposé comme la star de la cérémonie en remportant plusieurs récompenses, dont le prestigieux prix de l’album de l’année, décerné pour la première fois de l’histoire des Grammies à un disque entièrement chanté/rappé en espagnol. Bunny a dédié son prix aux immigrants et exhorté l’auditoire à ne pas se laisser « contaminer par la haine ».

Jus redneck douteux

Ce deuxième round, caractérisé par l’élégance et la précision des frappes, a fortement déstabilisé l’adversaire. Trump s’est montré encore plus infantile qu’à l’accoutumée sur son réseau social : « Ils ne font que semer la haine », a-t-il rageusement tweeté à l’attention de Bad Bunny mais aussi des punks de Green Day, qui martèlent depuis dix ans leurs opinions affirmées contre le « American Idiot » (titre de l’un de leurs albums) et ses sbires.

Après un premier concert de Green Day le 6 février à San Francisco, le groupe californien et Bad Bunny se sont tous deux produits le surlendemain à Santa Clara lors du Super Bowl, le méga-événement sportif qui rassemble traditionnellement des centaines de millions de téléspectateurs. Le président des États-Unis a eu beau prétexter qu’il s’en fichait pour ne pas s’y rendre, la vérité est moins glorieuse : il avait peur de se faire huer par la foule. En lieu et place, il a continué de persifler sur Bad Bunny, à ses yeux « pas représentatif des valeurs américaines », manière de souligner que le chanteur serait un étranger alors même qu’il ne l’est pas : Porto Rico, bien que doté d’une forme d’autonomie, fait partie des USA.

Plus insensé encore, Trump a réussi quelques jours avant l’événement à convaincre l’association étudiante d’extrême droite « Turning Point USA » de feu Charlie Kirk d’organiser un spectacle concurrent destiné à voler la vedette (et l’audimat) promis à Bad Bunny. Le choix du président pour relever le défi ? Son vieux pote et fidèle soutien Kid Rock, un fanatique MAGA qui connût son quart d’heure de gloire dans les années 1990 en tant que rappeur concurrençant même brièvement — on l’a oublié — Eminem, avant de se racornir dans son jus redneck douteux. 

Une précieuse leçon d’histoire

Toutes deux visibles sur YouTube, moyennant quoi chacun pourra juger sur pièces, les prestations de Kid Rock comme de Bad Bunny n’auraient pas pu être plus contrastées. Kid Rock, 55 ans, ressemblait à un rat noyé dans son short en jean et n’a même pas réussi à mimer de façon crédible les deux chansons de son set embarrassant. Le fringuant trentenaire Bad Bunny, quant à lui, débordait de vivacité (encore) juvénile et a chanté « pour de vrai » exclusivement en espagnol et entouré d’une multitude de danseur·ses et d’invité·es (au nombre desquels Jessica Alba, Pedro Pascal, Ricky Martin et Lady Gaga) le temps d’une chorégraphie vibrante destinée à célébrer tout à la fois l’histoire de Porto Rico et l’unité de l’Amérique.

« C’est une réussite culturelle historique », a estimé peu après le spectacle de Bunny la chaîne YouTube Really American Media. « La nuit dernière, le show de la mi-temps du Super Bowl ne s’est pas limité à distraire les millions qui l’ont regardé, il nous a également donné une précieuse leçon d’histoire. La performance était à parts égales joyeuse, décomplexée et profondément politique. »

La plupart des commentateurs se sont ralliés à cette opinion, à l’exception des habituels flagorneurs de Trump comme la chaîne Fox News qui a évoqué un show « créant beaucoup de frustration due à l’absence totale de langue anglaise ». La voix de son maître président des États-Unis qui, renonçant sans doute à visionner les efforts de son vassal, a préféré exprimer en temps réel et avec emphase son aversion pour la performance de la superstar portoricaine : « Une catastrophe intégrale, un affront à la Grandeur de l’Amérique qui ne reflète aucunement nos critères en termes de Succès, de Créativité ou d’Excellence. Personne ne comprend un traître mot de ce que ce type raconte et les danses sont obscènes. C’est tout bonnement une gifle envoyée en pleine figure du pays. »

À propos de « gifle », 145 millions de personnes ont regardé la prestation de Bad Bunny, contre un peu plus de 6 millions pour Kid Rock. C’était le troisième round, et c’est clair et net : victoire par KO. 

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon