
Le 21 avril à Paris, un homme était jugé pour le vol d’une trottinette. C’est pour ces faits très simples que son existence, le temps d’une audience de comparutions immédiates, semblait immobilisée à la croisée des chemins.
Quand il est entré dans le box, il avait vingt-huit ans, les épaules et le front bas, le poids des regrets sur le dos. La présidente du tribunal a dit :
– Bonjour, Monsieur.
Il a répondu :
– Bonjour.
La présidente, mécontente, l’a repris :
– On dit : bonjour Madame, peut-être, non ?
Elle avait l’air agacée. Depuis quelques années, les comparutions immédiates ne sont plus comme avant. Le lieu a changé. Avant, c’était l’ancien Palais de justice de Paris, sur l’île de la Cité. Le bois, les lambris, un peu de velours rappelaient que des siècles et des siècles d’hommes et de femmes étaient passés par ici, sous ces pierres ancestrales, pour se faire juger dans l’entrelacs de salles mal agencées, construites les unes sur les autres au gré d’une métastase administrative. Le nouveau tribunal inauguré en 2018 ressemble à un aéroport. Tout est blanc, propre, en verre, en plastique, les escalators se croisent comme un labyrinthe d’Escher. Les magistrats aussi ont changé. On les entend moins souvent crier, s’énerver, commenter ou exiger des réponses d’un ton impérieux. Comme s’ils s’étaient fondus dans l’architecture du lieu, les juges du nouveau palais de justice président des audiences froides et administratives.
C’est ici que ça se passe !
La présidente du tribunal, en cette période de vacances judiciaires, semble sortie d’une malle perdue dans l’ancien Palais de justice pendant le déménagement. Elle juge comme avant, c'est à dire comme elle veut, sans trop se soucier de la forme. Lors de la première affaire, elle avait oublié de laisser le procureur faire ses réquisitions et le prévenu était reparti sans savoir ce que la société voulait faire de lui. Il avait été ramené ; l’erreur avait été réparée. De celui qui vient d’entrer dans le box, elle entend se faire respecter. Pendant qu’elle rappelle les faits — un vol de trottinette — il écoute sans la regarder, concentré sur les mots plutôt que sur les images, les yeux rivés sur ses propres pieds. La juge le tance :
– Houhou ! Houhou ! C’est ici que ça se passe ! Vous me regardez quand je parle !
Il a beau dire qu’il écoute, qu’il a peur, qu’il ne comprend pas pourquoi, sans avoir prononcé un seul mot depuis le début de cette audience, il est pris à parti constamment, ses protestations n'atteignent pas la magistrate : elle exige une tenue irréprochable, une attention de tous les instants. Elle gronde.
Tout semble sévère chez cette juge : les lunettes sur le bout du nez, ses gestes nerveux et secs, ses mots qui claquent, la rapidité de ses réparties. Et puis, elle frappe les feuilles du dossier sur la table, range son bureau, et sa voix, tout à coup, se maquille d’une douceur qui surprend même le prévenu. Son autorité imposée, elle change de ton.
Elle ne veut pas parler des faits. Dans un sourire qui contraste avec son attitude précédente, elle explique qu’elle préfère commencer par la personnalité de l’homme dans le box. Durant cette audience, les faits ne seront pas discutés, à peine évoqués. En réalité, elle s’en fout. C’est un vol de trottinette, la trottinette a été rendue, tout le monde s’en fout. Ce qu’elle veut savoir, c’est un détail, la seule chose, dans toute cette histoire, qui semble sortir de l’ordinaire : pourquoi le voleur est revenu sur le lieu de son forfait, alors qu’il aurait pu partir loin avec sa trottinette et refaire sa vie au soleil. Elle dit d’un ton doux, compréhensif, lent :
– Elle vous a marqué, cette voix, hein ?
Ce qui est arrivé, c’est que l’homme dans le box a volé une trottinette. Il a poussé le conducteur, qui est tombé par terre ; il est monté sur l’engin et il a filé. Dans sa course, il a entendu une voix, la voix d’une jeune femme qui disait, suppliante :
– Non, s’il te plaît, ne fais pas ça !
C’était la propriétaire de la trottinette. Le conducteur était son compagnon. Cette voix a touché le prévenu comme une flèche en plein cœur. En tout cas, c’est ce qu’il a dit aux policiers dès son interpellation, c’est ce qu’il a répété pendant trois jours au commissariat et c’est ce qu’il dit encore à la juge. Comme il avait bu, la voix a pris son temps pour remonter jusqu’à son cerveau, mais elle a fini par y parvenir. Il a fallu quelques minutes. Il a pensé : « Non, ce n’est pas possible de faire ça, ce n’est pas moi, je ne suis pas quelqu’un de méchant. »
Rongé par la honte, il est revenu là où il avait volé la trottinette, pour la rendre. Il a demandé aux passants s’ils n’avaient pas vu un couple qui s’était fait voler une trottinette. C’était trop tard. La police est arrivée.
À la juge, il répète :
– Ce n’est pas moi. Je ne suis pas quelqu’un de méchant, j’ai un bon cœur. Quand j’ai entendu cette voix… Je ne sais pas… J’ai ressenti quelque chose, ça m'a fait quelque chose.
La juge maternelle répond :
– La question n’est pas d’être gentil ou méchant. La question est : comment est-ce qu’on en arrive à un acte délictuel. Vous comprenez ?
C’est moi qui fais ça. Tout est de ma faute.
Il comprend. Comment est-ce qu’on en arrive à un acte délictuel ? Il ne sait pas trop. Il a quitté l’école quand il avait seize ans, ensuite, dit-il, il a « joué le caïd, fait tout un tas de mauvais choix ». Il ne blâme personne. Son père a toujours essayé de lui enseigner le droit chemin. Sa mère, il ne la voit plus depuis des années. Il dit :
– Je ne la vois plus, mais je l’aime au fond de mon cœur. Même quand j’étais au commissariat, je ne pensais qu’à elle. Je l’aime au fond de mon cœur.
Puis :
– C’est de ma faute, tout ce qui m’arrive. C’est moi qui fais ça. Tout est de ma faute.
Il a vingt-huit ans. Depuis ses dix-huit ans, il en a passé cinq en prison, de courtes peines en courtes peines. Il a eu droit à toutes les mains tendues, à tous les garde-fous : sursis, sursis probatoire, bracelet électronique, semi-liberté. Toutes les mesures ont échoué. Il le sait, tout le monde le sait, la juge le sait : il est arrivé au bout de la route. Cette condamnation, c’est celle de trop. Depuis près de deux ans, il n’avait pas récidivé, il s’était bien tenu. Comme un alcoolique, il a cédé au verre tendu, et le voilà reparti. S’il est renvoyé en prison, comme le voudrait la logique judiciaire, il sait que c’est pour la vie. Pas pour ce délit-là, mais pour les autres qui suivront, pour l’engrenage dans lequel il a mis le doigt.
Mais il y a cette voix, et la juge l’entend aussi. Elle revient dessus, pose des questions, donne l’impression de s’en poser d’autres. Peut-être que c’est maintenant ? Peut-être qu’il faut oublier un peu le dossier, un peu les règles, un peu la récidive de récidive ? Peut-être que cet homme-là, jusqu’ici, avait été sourd, et qu’enfin, il est prêt à entendre. Et cette voix, surgie de nulle part, est peut-être celle du lendemain, celle du matin ? C’est toute sa vie qui se joue pour une trottinette volée.
Il dit :
– Donnez-moi toutes les obligations possibles, forcez-moi. J’ai besoin d’aide. Si je ne respecte pas la moindre obligation, alors mettez-moi en prison. Vraiment. Vraiment, je m’y tiendrai. J’ai besoin d’aide.
Il implore une autre chance, la dernière. La magistrate le toise, reprend son ton le plus sévère :
– Vous voyez : c’est encore le discours d’un petit enfant. Ce n’est pas le discours d’un homme responsable.
Elle se tourne vers le procureur pendant que le prévenu, assis sur son banc, fait disparaître son visage dans ses mains.
Cet homme est aujourd’hui à la croisée des chemins
Le procureur dit :
– Je ne veux pas minimiser la portée de ses remords, mais ça n’excuse pas ses gestes.
Il faut protéger la société, dit-il, du comportement antisocial de l’individu qui est dans le box.
– Mais…
Le prévenu, tout à coup, se redresse.
– Je note l'élaboration dont il fait preuve aujourd’hui, et la conscience qu’il semble avoir prise de son parcours. Il me semble qu’il est possible, pour une fois, de faire le pari de la confiance. Il faut qu’il comprenne que ce serait une énorme faveur que lui ferait le tribunal s’il prenait cette décision. Cet homme est aujourd’hui à la croisée des chemins. Il fait face à deux possibilités : ou bien de s’éloigner de ce parcours criminel, ou bien de choisir de vivre en marge de la société. Alors, dans ce cas, il faudra déclarer qu’on a perdu espoir. Mais je crois que nous n’en sommes pas là. Avant que la société n’abandonne complètement, je crois qu’il reste encore un espoir…
L’espoir, pour le prévenu, ce sont les dix mois de prison requis, immédiatement aménagés par un bracelet électronique. C’est l’espoir d’éviter, une dernière fois, l'enfermement.
L’avocate abonde dans le sens du procureur et le voleur est invité à prendre la parole. D’une voix plus assurée qu’auparavant, il dit :
– Je suis vraiment prêt à reprendre ma vie en main, je vous le jure.
Encadré par les policiers, il retourne dans les sous-sols du Palais de justice pour attendre. La juge, elle, se lève et sort de la salle pour décider du sort de quelqu’un : ou d’une longue nuit, ou d’un matin. Le reste, c’est à cet homme qu’il appartient.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon