
« Ce n’est pas le grand procès des violences vicariantes » plaide l’avocat du père infanticide devant les jurés de la cour d’assises de Créteil, ce 10 avril 2026. Les violences vicariantes, terme encore peu utilisé en France, désignent des violences faites à l’entourage de la victime afin qu’elle souffre par procuration. Pour se venger de son ex-femme, cet homme a tué les enfants, il a tué les trois filles : 11 ans, 10 ans et 5 ans.
– Est-ce que vous aviez déjà vu une telle scène de crime ?, demande le président de la cour d’assises.
– Non, je n’ai jamais vu une telle scène de violence envers des enfants, répond le médecin légiste.
Effectivement, la scène est abominable et rien n’est épargné, à personne.
– On va regarder les photographies qui, pour certaines, sont insoutenables, prévient le magistrat.
Sur les murs de la cour d’assises, trois corps apparaissent, l’un après l’autre, trois fillettes, trois enfants dont deux ont été frappés de coups de couteau. Dans la salle, tout le monde regarde quelques instants, puis plus personne ne regarde, parce que le président a raison : la scène est insoutenable.
Il n’y a qu’une seule personne qui ne quitte pas les photos des yeux : la mère. Elle pleure sans bruit, et tout le monde ne voit plus qu’elle. Une petite salle bondée observe une mère qui regarde ses enfants morts et qui pleure.
Pendant toute l’audience, le président continue de demander à chaque témoin, à chaque expert, à chaque enquêteur, comme pour s’assurer que tout le monde a bien compris la gravité des faits :
– C’est un dossier qui vous a marqué ?
– Oui, ce n’est pas un dossier banal.
– Dans votre carrière, vous en avez vu beaucoup des dossiers comme celui-ci ?
– Des triples infanticides ? Non, c’est le premier. La scène est particulièrement violente. C’est ça qui frappe.
– Est-ce qu’on ressort complètement indemne d’une telle affaire ? Est-ce que vous avez réussi, vous ?
– Je ne vous cache pas que c’est une scène impactante.
– Est-ce que vous avez déjà vu une telle scène ?
– Non, jamais.
– Ça vous a marqué ?
– Absolument.
J'ai commis l'irréparable, je viens de tuer mes trois enfants
Dans la nuit du 25 au 26 novembre 2023, le père a tué ses trois filles. Il l’a fait pour atteindre la mère, pour la faire souffrir, pour la punir d’être partie. Au juge d’instruction, il l’a dit :
– Pour moi, c’est une sorte de vengeance. Elle m’a privé de mes enfants. Depuis trois ans, je souffre.
Aujourd’hui, devant la cour, il ne dit plus la même chose :
– Je n’ai pas l’impression d’avoir dit ça. Pour moi, ce n’était pas un acte de vengeance. J’avais des idées noires, j’avais peur qu’on me les prenne…
L’accusé est un homme quelconque, sans signes distinctifs. Il ressemble à un ingénieur, un professeur de physique-chimie, un épicier, un comptable, à n’importe qui.
De toute façon, on ne le voit pas du tout. À Créteil, la barrière du box des accusés monte très haut et comme il ne lève pas une seule fois la tête pendant les trois jours d’audience, à part pour répondre aux quelques questions, on juge un box vide où, de temps en temps, dépasse un bout de crâne. Pendant trois jours, il n’est pas là. En détention, il a passé treize mois à l’isolement. Il dit qu’il n’a plus aucun avenir et il demande aux juges et aux jurés de le condamner à la perpétuité « et même plus ».
Et puis, il a déjà tout dit. Dès le début, il a tout dit. Le lendemain des meurtres, il a roulé, roulé encore, depuis Alfortville jusqu’à Dieppe, il s’est arrêté devant le commissariat, il a ouvert la porte et il a dit :
– J'ai commis l'irréparable, je viens de tuer mes trois enfants.
Les policiers ont appelé Alfortville, les collègues sont entrés dans le deux pièces où il habitait, et c’était fini : il n’y avait plus rien à faire. Tout le monde était mort : les trois enfants, lui-même qui a tenté de se suicider sans y parvenir et qui a choisi de finir ses jours en prison, et son ex-femme qui dit à la barre que, depuis ce jour, elle est morte à l’intérieur. Elle a décidé qu’elle n’aurait plus jamais d’enfants. Tout est dévasté, irréparable, au-delà des mots : c’est ce que disent tous les avocats.
Qu’est-ce qui fait que quelqu’un puisse s’en prendre aux êtres qui lui sont le plus chers ?
Alors pourquoi ? Cette question aussi, le président la pose à chaque témoin, à chaque expert. Il demande à l’accusé, l’accusé répond :
– Il n’y a rien à expliquer, Monsieur. Je suis désolé…
Son avocat, dans sa plaidoirie, évoque un suicide altruiste : pris dans un épisode dépressif majeur, un individu se fait une image tellement sombre de l’existence qu’il croit sauver ses enfants en les assassinant puis en se tuant lui-même. Depuis son box, l’accusé dit :
– Je voyais tout en noir. Tout ce que je voyais, c’est qu’on allait tous mourir… Je les tue, je me tue, et on se retrouve là-haut.
Le psychiatre qui l’a examiné en prison a bien relevé qu’il souffrait d’un épisode dépressif majeur. Deux ans avant les faits, il avait déjà essayé de se suicider. Il avait des pensées obsédantes, il ruminait, il n’arrivait plus à travailler, lui qui n’avait fait quasiment que ça toute sa vie. Il avait commencé à boire, il disait qu’il n’arrivait plus du tout à fonctionner. Tout le monde l’admet, personne n’en doute : ses enfants, c’est ce qu’il avait de plus précieux, c’était toute sa vie.
Le président de la cour demande à l’expert-psychiatre :
– Comment expliquer qu’un homme qui aime ses enfants… Comment expliquer ce qui parait impensable ? Qu’est-ce qui fait que quelqu’un puisse s’en prendre aux êtres qui lui sont le plus chers ?
– Si on le savait…, répond l’expert.
La réponse est dans la question, pourtant. Au moins un peu. Dans quasiment tous les infanticides, il y a une part d’autodestruction. À travers le meurtre de ses enfants, c’est soi-même qu’on tue. Et, comme souvent dans les procès d’infanticides qui ne se terminent pas par le suicide de l’accusé, on lui fait presque le reproche, du bout des lèvres, de ne pas avoir été au bout de son geste. En tout cas, on s’interroge sur sa volonté réelle d’en finir. Il s’est rendu en haut du viaduc des Fauvettes, dans l'Essonne. Il a eu peur de sauter, il a renoncé, il est rentré chez lui, là où il y avait les trois cadavres, il a pris ses affaires, il est parti pour Dieppe. Après avoir tué ses enfants, il a eu peur de se tuer lui-même, et ça non plus, on ne lui pardonne pas vraiment.
Alors, pour comprendre, on se penche sur sa personnalité, c’est-à-dire sa biographie, mais il n’y a pas grand-chose, là non plus. Il rapporte des violences « éducatives » qu’il aurait subies pendant l’enfance, mais son frère et sa sœur démentent. Ce qui est sûr, c’est qu’il est né grand prématuré, qu’il a souffert de maladies chroniques pendant toute son adolescence, qu’il a été rendu obèse par les corticoïdes, qu’il a beaucoup souffert du harcèlement à l’école qu’il a quitté à seize ans. Ces quelques éléments biographiques, pour expliquer un geste aussi terrible, paraissent bien peu.
Un jour, ce sera nous. Toi et moi, on sera dans les faits divers
Enfin, l’après-midi du deuxième jour, la mère s’approche de la barre. Pendant plus d’une heure sans interruption, elle raconte ce qu’elle a vécu, elle, pendant dix ans, et l’explication, ou au moins une partie de l’explication, se forme chez tous ceux qui entendent ses mots durs et précis : ce triple meurtre, c’est un féminicide qui a été déguisé en infanticide.
Les violences qu’elle raconte, le contrôle, la manipulation, les tortures, les humiliations laissent peu de place au doute : si l’homme qui est dans le box a tué ses enfants, c’était pour la tuer, elle, parce qu’il ne pouvait plus la contrôler, parce qu’elle avait fini par partir, parce qu’elle n’était plus sa chose, et qu’il n’avait pas trouvé d’autre moyen de l’atteindre, de la faire souffrir davantage que de tuer ce qu’elle avait, elle aussi, de plus précieux.
– La première claque, je m’en souviendrai toujours, dit la jeune femme, les deux mains posées à plat sur la barre des témoins.
C’était deux ans après le mariage, la plus grande des trois filles était née quelques mois plus tôt, c’était un petit bébé dans la voiture. La mère conduisait, elle n’arrivait pas à trouver de place devant le supermarché. Son mari s’est énervé, il lui a collé une gifle, elle est restée tétanisée : pas seulement qu’il la frappe, mais qu’il prenne le risque d’un accident alors qu’elle était en train de conduire, alors que leur fille était dans la voiture.
Pendant dix ans, les violences n’ont fait qu’augmenter.
– Il me tabassait comme une chienne. Il me disait : « Mon chien, il est mieux que toi ». Il me plaquait au mur, il me tirait les cheveux, il me donnait des coups de poing au visage, au ventre, partout. Quand il me retirait mes lunettes, je savais qu’il allait me frapper. A chaque fois qu’il voulait me frapper, il m’enlevait mes lunettes. Il me disait : « Regarde ! Regarde ce que tu me fais faire ! C’est à cause de toi ! » et moi je criais « Pitié ! Pitié ! Arrête ! » mais il n’arrêtait pas.
Un jour, c'est à cause d’un poisson mal vidé qu’elle se fait frapper pendant des heures. « Il n’arrêtait que quand il était fatigué, ça pouvait durer cinq ou six heures. Il allait dormir et il recommençait ». Une autre fois, c’est parce qu’il a étendu son linge lui-même sur le balcon, le linge est tombé. Il lui reproche de ne pas être passé derrière pour mettre des pinces sur les vêtements. Une autre fois encore, il regarde les trois petites filles qui jouent, pieds nus, sur le tapis du salon. Il explose. Il traine sa femme jusqu’à la salle de bain, il ferme la porte pour que les enfants ne soient pas témoins, il la déshabille, il lui dit : « Tu vas voir ce que c’est d’avoir froid », il la tabasse, ressort de la pièce, revient avec une bouteille de White Spirit et lui annonce : « Je vais te brûler le visage pour que tu ne puisses jamais te remarier ». Après l’avoir menacé, il la laisse, nue et en larmes, sur le carrelage. A tous ces faits habituels, répétés, s’ajoutent ceux qu’on retrouve dans beaucoup de dossiers de féminicide : il la rabaisse constamment, contrôle ses sorties, exerce un contrôle total sur sa vie, à l’abri des regards.
En 2021, enfin, il la frappe à coups de batte de baseball. Des voisins entendent la scène, les cris, ils appellent la police. Le père est jugé, condamné à dix-huit mois de prison pour des violences habituelles sur sa femme et pour une violence sur l’une de ses filles qu’il conteste. Il fait quarante jours de prison, puis le reste sous bracelet électronique, mais c’est fini : sa femme est partie.
Elle ne l’empêchera pas de voir ses enfants, elle ne l’accablera pas, elle retirera même une plainte pour un viol conjugal parce qu’elle ne veut pas que ses filles aillent voir leur père en prison. Lui jure qu’il n’est plus le même. Il n’a plus qu’une idée en tête, une idée obsédante : la reconquérir. Pendant quelques mois, il y parvient : elle retourne auprès de lui, croyant qu’il a changé. Quand elle se rend compte que ce n’est pas le cas, elle le quitte, définitivement cette fois. Elle demande le divorce, sans jamais le priver de ses enfants. A aucun moment, elle ne s’imagine qu’il pourrait s’en prendre aux filles.
Quelques semaines avant que le divorce ne soit prononcé, il demande à garder les enfants pendant le week-end. Elle accepte, comme à chaque fois. Le dimanche, la police frappe à sa porte, lui demande de la suivre au commissariat et là, l’enquêtrice lui prend les mains, la regarde dans les yeux : « Madame, vos filles sont décédées. Votre mari les a tuées. »
Pendant leur vie commune, devant un fait divers criminel, il avait dit à sa femme :
– Un jour, ce sera nous. Toi et moi, on sera dans les faits divers.
La perpétuité, et même plus
« Ce procès, ce n’est pas le grand procès des violences vicariantes », dit l’avocat dans sa plaidoirie. Ces deux mots « violences vicariantes » ont été prononcés quelques minutes plus tôt par l’avocate générale dans ses réquisitions. Pour l’accusé, elle a demandé la perpétuité, assortie d’une période de sûreté de vingt ans. Elle ne s’est pas appesantie, elle a juste dit : « Violences exercées par procuration : c’est la définition même ». Peut-être qu’elle venait de découvrir ces mots, comme beaucoup dans cette audience ? A l’occasion de ce procès, plusieurs articles avaient paru et certains étaient revenus sur ce concept pour l’expliquer, pour faire découvrir cette autre modalité des violences conjugales. Il y a un an, le terme n'existait presque pas dans le débat public ; il est maintenant dans l’oreille des jurés.
Alors, l’avocat se bat pour faire oublier ces mots, pour dire qu’il ne s’agit pas de ça, qu’il s’agit d’autre chose, d’un suicide altruiste : un autre concept qui, lui aussi, s’était imposé dans les cours d’assises, il y a quelques années. Il n’a pas forcément tort, d’ailleurs. Un crime, ce n’est jamais une seule chose : c’est ce qu’on essaie d’en comprendre, ce qu’on essaie de lui faire dire, et les procès servent à ça. Les cours d’assises sont des machines à fabriquer du sens à partir du malheur. Plusieurs réalités peuvent coexister dans un même dossier. La dépression du père est réelle, tout le monde en a convenu. Le suicide altruiste existe, il est reconnu par la psychiatrie. Le choc carcéral, même si le père n’a passé que quarante jours en prison, a été particulièrement violent et l’a fait sombrer, c’est établi également. Mais plus l’avocat répète ces mots « violences vicariantes » comme pour les exorciser, et plus ces mots s'impriment, résonnent, s'affermissent. « Il y aura peut-être un jour le grand procès des violences vicariantes, mais je ne pense pas que ce soit celui-ci ». Il définit l’expression, en dresse les contours, se réjouit, même, que la société se saisisse du sujet : mais pas pour ce dossier. Ce dossier, c’est autre chose, dit-il. Lui qui plaide avec tant d’éloquence et de justesse dans une affaire si dure se retrouve pris au piège de la rhétorique : nommer les choses, les répéter, même pour les contredire, c’est déjà les faire exister. Il échoue.
Après la plaidoirie, le père a été condamné à la perpétuité assortie d’une période de sûreté de 22 ans, c’est-à-dire la peine maximale. Les jurés sont revenus, après avoir délibéré pendant cinq heures, et le président de la cour d’assises, dans sa motivation, a dit :
– Si ce procès n’est pas celui des violences vicariantes, il en est la plus malheureuse illustration.
C’était une manière de dire que ce procès était, en réalité, bel et bien celui des violences vicariantes. Après la plaidoirie de l’avocat, en tout cas, il l’était devenu. La mort des trois enfants, tout le monde l’a répété pendant les trois jours, aura été une tragédie absolue, l’un des pires actes auxquels l’être humain puisse se confronter.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon