Au tribunal : l'homme qui insultait tout le monde sur Internet

Au tribunal : l'homme qui insultait tout le monde sur Internet

Les gens qui laissent des commentaires sur Internet, qui sont-ils ? Quels sont leurs réseaux ? Le 14 avril, dans la vingt-troisième chambre du tribunal correctionnel de Paris, il y en avait un. À longueur de journée, jusqu’à seize heures par jour, il insultait tout le monde sur Instagram ou sur Facebook : les célébrités, les journalistes, les hommes politiques, des organisations diverses. Jusqu’au jour où les policiers sont venus frapper à la porte de son logement insalubre.

« Alors lui, il va plaider (l’avocat), ensuite elle, elle va plaider (la procureure) et après la juge va dire celui qu’elle préfère. » C’est toujours charmant d’entendre les lycéens, sur les bancs des comparutions immédiates, qui s’expliquent les uns les autres la manière dont va se dérouler l’audience. Aujourd’hui, comme souvent d’ailleurs, ils sont toute une classe, et la professeure a bien du mal à canaliser toute cette énergie, entre ceux qui ne peuvent pas s’empêcher de rigoler et ceux qui s’endorment contre le mur du tribunal. Ô âge béni !

L’homme qui s’avance vers la barre, lui, ne rigole pas du tout. Par un concours de circonstances malencontreuses fait d'interprètes absents, d’avocats retenus ailleurs et de détenus qui n’ont pas encore été extraits du dépôt, il passe finalement en premier, et tous ces regards juvéniles, on l’imagine, le mettent encore plus mal à l’aise.

Il a honte. Ça se voit tellement qu’à peine arrivé à la barre, la juge est obligée de lui demander :

– Ça va aller, Monsieur ?

Je ne suis pas raciste, j’ai un ami noir

Il est tout transpirant, mais il tient debout. La juge lit les raisons qui l’ont amené là : des dizaines de messages envoyés sur le compte Instagram de l’ambassade des États-Unis, parmi lesquels  « Tas de salopes, je vais tous vous niquer », « Mort à tous les employés de cette ambassade » ou « Vous êtes bons pour un nouveau 11 septembre ». Il est jugé pour « envois réitérés de messages malveillants émis par voie de communications électroniques ».

Ce n’est pas tout. Il est également poursuivi pour le caractère jugé antisémite de certains messages, ce qu’il nie catégoriquement. Lui ? Antisémite ? Strictement impossible : il est fan de Leonard Cohen. C’est une circonstance d’absolution, paraît-il.

– Vraiment, ce n’est pas du tout ma personnalité ! Vous pouvez vérifier chez moi, j’ai même des biographies de Leonard Cohen !

La juge écarquille les yeux :

– Enfin ça, Monsieur, c’est un peu comme l’argument « je ne suis pas raciste, j’ai un ami noir », vous voyez ?

Il voit, il n’est pas bête. La prévention ne couvre qu’une journée et une grosse dizaine de messages, ceux envoyés à l’ambassade des États-Unis, mais les policiers ont contextualisé : en réalité, il fait ça depuis des mois, sur plusieurs plateformes, auprès de tout un tas de victimes, des personnalités, des médias, des organisations diverses. Il est très virulent sur les sujets de société : le conflit à Gaza, Donald Trump, la FNSEA et la loi Duplomb, les affaires d’attouchements qui touchent l'Église... En le regardant à la barre, on se dit : c’est donc à ça qu’ils ressemblent, ceux qui écrivent des commentaires sur Internet ? À un chef d’entreprise un peu cossu, un petit ministre ou un maître d’hôtel entre deux âges ? C’est tout le monde et c’est n’importe qui.

On a un peu tendance à penser que tout est de la faute de la mère

Enfin presque, parce que, pour juger, on ouvre la porte de chez lui, et là c’est triste, et là l’huissier du tribunal et la juge demandent aux lycéens de bien vouloir arrêter de ricaner. Dans son expertise, le psychiatre a relevé une altération du discernement. Ce monsieur a un trouble du spectre autistique, des ruminations et, surtout, une rigidité que tout le monde constate à l’audience. Il reconnaît tout, il ne minimise pas ce qu’il a fait, mais il ne peut pas s’empêcher de raconter ce qu’il a retenu du travail entamé depuis son interpellation avec psychologues et psychiatres pour venir à bout de son trouble.  « Je travaille sur ma manière de fonctionner », explique-t-il.

– Je crois que j’ai quelque chose qui n’est pas encore réglé vis-à-vis de ma mère…

La juge l’écoute pendant de longues, très longues minutes où il s’auto-analyse, puis elle donne son point de vue :

– Oui, enfin bon, disons qu’en France, on est un peu bloqué sur la psychanalyse, on a un peu tendance à penser que tout est de la faute de la mère…

Le syndrome de Diogène

Elle voudrait bien mettre fin à cette logorrhée qui ne s’arrête jamais, où tout y passe, de ses relations familiales, des violences qu’il a subies, de sa situation professionnelle, de son rapport aux choses, aux êtres, de ses manies et de ses angoisses, mais l’homme a besoin de s’épancher. Elle le laisse faire. Il n’est pas fou, mais il y a clairement quelque chose qui ne tourne pas rond, quelque chose que l’expression « rigidité » n’illustre pas avec suffisamment de force.

Et puis, quand ils ont ouvert la porte de l’appartement, les policiers se sont rendus compte qu’il y avait autre chose d’anormal là-dedans : ils ne pouvaient pas poser le pied par terre. L’homme au complet trois pièces, bien rasé, bien mis, est atteint du « syndrome de Diogène ». Il entasse, chez lui, des centaines et des centaines d’objets qu’il ne parvient pas à jeter et qui jonchent le sol. Chef de navigation sur les bateaux-mouches, il ne travaille pas tout le temps, perçoit un petit salaire et complète avec d’autres petits boulots sur les marchés de Noël. Au moment des faits, il venait de vivre, quelques mois plus tôt, un suicide dans sa famille. Il passait jusqu’à seize heures par jour sur les réseaux, seul dans son appartement insalubre, à insulter la Terre entière.

Au bout d’un moment, ça pète

Malgré son « très bon positionnement », la procureure rappelle la gravité des faits, notamment à cause du caractère antisémite de certains messages : « On dépasse largement le cadre de la liberté d’expression. » Pour sa peine, elle demande quatre mois de sursis probatoire assorti d’une obligation de soin et d’un stage de citoyenneté à effectuer auprès du Mémorial de la Shoah. Son avocate souligne que son client est comme tout le monde : surexposé à la violence du monde, à Donald Trump, à Gaza, aux bombes qui tombent, au changement climatique. Alors oui : « Au bout d’un moment, ça pète. »

Juste avant de le laisser partir, la juge s'inquiète à nouveau :

– Ça va ? Vous n’avez pas l’air d’aller bien… Vous allez pouvoir sortir prendre l’air avec votre avocate, parce que là, vous avez l’air très stressé.

– Oui, on va sortir un peu, dit l’avocate.

L’homme traverse la salle au milieu des lycéens qui ne ricanent plus.

Quand il revient, trois heures plus tard, ils ont tous quitté la salle et lui paraît aller mieux. Les trois juges le condamnent à quatre mois de sursis simple, sans injonction de soin, considérant qu’il a déjà pris sa situation en main. Depuis son interpellation, dit-il, il a beaucoup travaillé : concernant la consultation des réseaux sociaux, il est « déjà en dessous de la moyenne nationale ». C’est déjà ça.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret