Au tribunal : au procès du policier condamné à de la prison ferme lors des violences à Paris

Au tribunal : au procès du policier condamné à de la prison ferme lors des violences à Paris

Ce mardi 2 juin, en comparution immédiate après les débordements qui ont suivi la victoire du PSG, deux étudiants font les frais de la fermeté du parquet, pendant qu’un policier bafouille pour expliquer son comportement improbable.

La procureure, toute jeune, frappe du poing sur la table, mais c’est une caricature de sévérité mal assurée. Une journaliste, d’un côté du banc, dit : « Oh la la, qu’est-ce qu’elle est mauvaise… », un autre dit : « Mais c’est n’importe quoi… ». C’est sévère : elle fait ce qu’elle peut avec les ordres qu’elle a.

Elle dit :

– Je ne peux que regretter que, dans un moment de fête, des individus décident de gâcher l’événement. Pourquoi, quand on est content pour sa ville, on va la casser, la piller ? Pourquoi gâcher tout ça avec une infraction qui peut valoir dix ans de prison ? On est bien d’accord : c'est un bien maigre butin, ça peut paraître dérisoire…

Effectivement, c’est un bien maigre butin : deux paires de lunettes, immédiatement récupérées par la police. Le soir de la victoire, après avoir fait la fête, Lenny et Adam se sont retrouvés devant un magasin de sport dont les vitrines avaient été explosées. Ils entrent à l’intérieur. Pourquoi ? Ils disent qu’ils ont entendu des cris, qu’ils voulaient voir si quelqu’un était en danger. La belle affaire. Personne ne les croit, on se demande s’ils y croient eux-mêmes. Ce dont les policiers sont sûrs, cependant, c’est qu’Adam et Lenny n’ont pas cassé la vitrine, et pour cause : quand ils sont entrés, les policiers étaient déjà à l’intérieur, en planque. C’est une méthode policière qui interroge. Pourquoi se mettre en planque dans un magasin déjà vandalisé — mais pas pillé — au lieu de se mettre devant pour le protéger ? Pourquoi tendre un piège ? Quoi qu’il en soit, Adam et Lenny tombent dedans. L’un des deux se saisit de deux paires de lunettes sur un présentoir, les policiers leur tombent dessus, et les voilà dans le box, trois jours plus tard, pour répondre de leurs actes.

L’un des deux dit, comme beaucoup de ceux qui se sont fait interpeller ce soir-là, qu’il a été tabassé. Il a reçu trois coups de taser, deux à la jambe, un à l’abdomen. La juge :

– Vous pouvez porter plainte ! Et je le dis vraiment sans aucun second degré. Évidemment, vous devez aller dans un autre commissariat ou écrire un courrier au procureur de la République, mais vous pouvez porter plainte. Si vous considérez que vous avez été victime de quelque chose, il faut porter plainte. Je ne peux vous dire que ça, et je le dis d’une façon extrêmement sincère.

Je m’excuse pour vous faire perdre votre temps avec des conneries

Les deux ont dix-neuf ans, ils vivent chez leurs parents, ils sont supporters du PSG, leur casier judiciaire est vide. Lenny est en école de commerce, Adam est en prépa mathématiques-informatique. Adam :

– Je fais des études, je ne voudrais pas les gâcher pour une histoire débile comme ça… Je voudrais dire que j’ai reçu aussi beaucoup d'insultes. On a insulté ma mère, il y a eu des insultes racistes aussi, mais ça, j’imagine qu’ils ne vous l’ont pas dit. Je voudrais quand même m’excuser et mes excuses sont sincères. Je m’excuse aussi auprès de vous, Madame la juge, pour vous faire perdre votre temps avec des conneries.

Le juge lui demande s’il a conscience que l’État a demandé la plus grande sévérité face aux débordements après la victoire du PSG. Elle demande aux deux :

– Est-ce que vous vous sentez concernés ?

– Pas vraiment, dit Lenny. On n’a rien cassé, ni rien.

– Pareil, dit Adam. Je ne me considère pas vraiment comme un trouble-fête.

La trouble-fête, donc, c’est la procureure qui réclame pour chacun d’eux dix-huit mois de prison, dont neuf fermes, une amende de 1 000 euros et l’interdiction d’aller à Paris pendant six mois.

Elle ne requiert pas à destination des juges, elle ne requiert même pas à destination des prévenus : elle requiert pour les journalistes. Elle sait très bien qu’elle n’obtiendra jamais la peine demandée mais les consignes ont été claires : il faut de la fermeté, alors tant pis s’il faut requérir n’importe quoi et laisser les juges passer pour les laxistes de l’histoire. Bien sûr, tout le monde le sait, ils ne vont pas envoyer deux primo-délinquants, deux étudiants insérés, pendant neuf mois en prison pour le vol de deux paires de lunettes dans l’euphorie d’un moment très particulier. Si ce n’est pas à ça que sert le sursis, alors à quoi ?

En attendant la décision, les deux jeunes hommes repartent au dépôt pendant que deux autres, au profil différent, entrent dans le box la tête basse. Ces deux-là ont l’allure de skinheads : crâne rasé, tatouages, barbe pour l’un, moustache pour l’autre.

Descends ! Descends ou je te shoote, fils de pute !

Au cours de cette même soirée festive, devant le Pont-Neuf, des passants ont alerté les gendarmes : deux hommes sans brassard de police braquaient, l’arme de poing, le conducteur d’une voiture. Les deux hommes sont interpellés par les gendarmes. Le conducteur dit : « Ils ont surgi devant la voiture, l’arme à la main. Le plus petit m’a dit : Descends ! Descends ou je te shoote, fils de pute ! Ensuite, ils m’ont fait m’allonger au sol, puis contre le capot de la voiture. Il avait toujours son arme braquée sur moi, il arrêtait pas de dire : bouge pas, bouge pas, fils de pute, ou je te shoote. Il transpirait de fou, il dégageait une énergie bizarre. »

Les deux hommes procèdent à une sorte de contrôle d’identité très étrange, dans une improvisation pleine de malaise, puis ils fouillent le véhicule, ne trouvent rien et la situation flotte pendant quelques instants : ils ne savent plus vraiment quoi faire, ils insultent les passants, leur disent : « Bougez ! Bougez, fils de putes ! », l’arme toujours à la main, le doigt sur la détente. Quand un scooter passe, ils essaient de lui mettre un coup de pied pour le faire dégager. Celui qui n’a pas d’arme a le visage masqué par un cache-cou.

– C’est une scène qui paraît assez surprenante, dit la juge.

Après quelques minutes d’investigation, les gendarmes constatent que celui qui tenait l’arme est bel et bien policier, pas l’autre. Le pistolet est un vrai : c’est l’arme de service du policier.

– Alors, effectivement, vous êtes policier, dit la juge au plus petit des deux. L’arme est un Sig Sauer.

La cueillette des champignons au niveau du Pont-Neuf, je ne suis pas sûre…

Il dit :

– D’abord, les souvenirs de cette soirée sont flous. Je voudrais présenter mes excuses, j’ai honte. J’étais sorti avec des amis pour voir le match, j’ai bu deux ou trois verres mais comme je n’avais pas mangé de la journée, c’est monté très vite. Je sais que ça n’excuse pas mais je voudrais dire que ce n’est pas moi au quotidien. Je fais mon métier du mieux que je peux pour être un policier républicain.

La juge n’en revient pas :

– Mais déjà, vous sortez pour faire la fête avec votre arme de service ! Il y a un premier sujet, quand même…

Il parle avec une toute petite voix, penaude, contrite :

– C’est parce que j’habite en Seine-Saint-Denis. Vous n’êtes pas sans savoir que c’est un département où il y a beaucoup de vols avec effraction. Du coup, pour éviter qu’on me vole mon arme, je la prends toujours avec moi.

La juge écarquille les yeux :

– Mais attendez, Monsieur… Des cambriolages, il y en a partout, dans toute la France. Vous imaginez si chaque policier prenait son arme avec lui à chaque fois qu’il va boire un verre ? Ça vous paraîtrait normal ça ? C’est ça, les règles républicaines ?

Il fait le dos rond, sa voix baisse encore de trois décibels, il murmure :

– Je n’aurais pas dû sortir avec mon arme.

– Bah oui, et là, je ne parle même pas de tout le reste du dossier. C’est la base de la base…

Il avait également un couteau papillon sur lui.

– Ça peut paraître bête, mais je suis originaire du sud-ouest. On utilise les couteaux pour aller cueillir des champignons…

– La cueillette des champignons au niveau du Pont-Neuf, je ne suis pas sûre…, répond la juge.

– Je comprends.

– Mais moi, je ne comprends pas… C’est difficile, Monsieur, de qualifier votre comportement. Même les victimes ne comprennent pas ce qu’elles sont en train de vivre. C’est d’une dangerosité maximale. C’est extrêmement effrayant. L’alcool ne peut pas tout expliquer. L’alcool, ça désinhibe, ça n’invente pas des comportements surgis de nulle part.

– Je n’ai jamais agi de la sorte depuis quatre ans que je suis en service, dit le policier, bientôt ancien policier.

Pourtant, interpellé par les gendarmes, il n’avait pas l’air à son coup d’essai puisqu’il a dit à l’autre : « Laisse-moi faire : tu as eu peur pour ta vie et moi aussi, c’est pour ça que j’ai sorti mon arme. J’ai l’habitude avec l’IGPN ».

Plusieurs fois, l’individu avait essayé de se relever d’une façon véhémente

C’est l’autre, le grand, qui l’a dit aux policiers. Pour se dédouaner, il charge son complice. Lui dit qu’il a été pris dans la folie alcoolisée de son ami, qu’il a eu très peur que la situation dégénère, qu’il a voulu faire en sorte que les choses se passent au mieux. Pourtant, les témoignages disent l’inverse : sans être policier, il se faisait passer pour tel et il dissimulait son visage derrière un cache-cou. Et puis, il y a la manière, surprenante, dont il s’exprime à la barre :

– J’étais parti voir le match avec bien d’autres amis. C’est là que mon collègue a vu un individu qui entravait la circulation. J’ai fait barrage, j’ai essayé de calmer la population.

Il n’est pas policier, mais il en a tout le vocabulaire. Étudiant, il dit qu’il prépare les concours pour devenir commissaire.

– Ce comportement n’avait pas lieu d’être, ni de la part de cet individu, ni de la part de mon collègue.

En enquêtant, les policiers ont découvert que, quelques minutes avant la scène du Pont-Neuf, les deux mêmes s’en étaient déjà pris à un autre passant qui se tenait sur la route. Ils l’avaient fait entrer dans un hall d’immeuble, soi-disant pour un contrôle d’identité, puis les témoins avaient entendu des cris, des chocs, et les deux « policiers » étaient repartis. La victime n’a pas été retrouvée, juste vue sur les vidéos de caméras de surveillance quand il entre dans l’immeuble.

– Des témoins vous ont vu le maintenir au sol par les pieds…, dit la juge.

– Plusieurs fois, l’individu avait essayé de se relever d’une façon véhémente, explique le grand.

– Pourquoi vous aviez le visage dissimulé ?

– Je ne saurais vous dire.

– C’était la canicule. A priori, personne n’avait peur de repartir avec un coup de froid.

Le géant baisse les épaules :

– Je ne saurais vous dire…

– C’est votre droit, mais du coup on va essayer de répondre nous-mêmes, et puis on va aller au plus logique, vous voyez, parce qu’on peut se dire que si vous portiez un cache-cou, c’est parce que vous avez anticipé ce que vous alliez faire ce soir-là, en sachant qu’il y aurait des débordements…

Le géant baisse les épaules, ne répond rien.

Rentrez chez vous, vous êtes pas dans votre pays ici

Et puis, il y a ce que tout le monde pense, mais ce que personne ne dit : comme par hasard, toutes les personnes « interpellées » par ces individus sont noires. Comme par hasard, ils ont tous les deux le crâne rasé, le plus petit est couvert de tatouages. Comme par hasard, tous les témoins les ont entendu dire plusieurs fois : « Rentrez chez vous, vous êtes pas dans votre pays ici ». Comme par hasard, le plus petit portait un t-shirt avec la croix des templiers, qui est un symbole parfois repris par la mouvance identitaire. Comme par hasard, ce t-shirt a disparu pendant la garde à vue, changé par un autre, alors qu’il est normalement strictement impossible de se changer pendant une garde à vue.

L’avocate de la partie civile s'interroge : pourquoi ce t-shirt ? Le prévenu dit que c’est une marque de moto — c’est vrai — et qu’il est motard. Mais alors, pourquoi avoir fait disparaître le t-shirt, s’il ne s’agit que de ça ?

– C’est parce qu’il faisait très chaud et que je sentais mauvais.

– Qui vous a apporté le t-shirt ?

– Je ne me souviens plus.

Avant que la procureure ne prenne la parole, le plus petit dit :

– Le comportement que j’ai eu n’est pas le comportement d’un policier. À l’avenir, je ferai tout mon possible pour être le plus irréprochable des policiers. Si on me laisse la chance de me racheter, je prouverai que je suis digne de cette confiance.

Dans la salle, il semble être le seul à ne pas se rendre compte qu’il ne sera plus jamais policier.

Ça vaut ce que ça vaut, mais mon colocataire est d’origine maghrébine

La procureure, face à ce « déchaînement de violence illégitime » demande « la plus grande fermeté ». Elle requiert, pour l’ancien policier, vingt-quatre mois de prison dont dix-huit fermes avec un mandat de dépôt, l’interdiction de porter une arme pendant trois ans et l’interdiction de la fonction publique pendant deux ans. Pour l’autre, elle requiert douze mois de sursis simple, et l’interdiction de port d’arme pendant deux ans.

Avant de partir pour délibérer, les trois juges laissent la parole une dernière fois au plus petit. Il dit :

– Concernant l’accusation de racisme, elle me choque. C’est au contraire de toutes mes valeurs. Je n’ai jamais fait de différences basées sur la couleur ou la religion. Ça vaut ce que ça vaut, mais mon colocataire est d’origine maghrébine et j’ai des amis d'origine maghrébine, plusieurs de mes collègues sont d’origine maghrébine.

Quand ils reviennent tous dans le box après la suspension, Lenny, pour le vol des lunettes, est condamné à cinq mois de sursis simple. Son complice écope de sept mois, toujours assortis d’un sursis simple. Le faux policier est condamné à huit mois de sursis simple. Quant au vrai policier, il part immédiatement en prison, pour quatorze mois fermes et dix mois de sursis probatoire avec obligation de soins et une interdiction de porter une arme pendant deux ans. Il écoute la décision sans un mouvement, comme s’il réalisait seulement ce qui vient de se passer, et repart, menotté, vers la prison. « Jadis policier, aujourd’hui délinquant », avait dit l’avocate de la partie civile dans sa plaidoirie.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon / Morgane Sabouret