À Marseille, le plan écoles de Macron et Payan dans le viseur de la justice

À Marseille, le plan écoles de Macron et Payan dans le viseur de la justice

INFO BLAST : Le plan « Marseille en grand » d’Emmanuel Macron tangue… et pas qu’un peu. Son cœur, la rénovation des écoles délabrées après des décennies d’abandon, vitrine du mandat du maire sortant Benoît Payan, se transforme en bombe judiciaire : démissions en série à la société publique qui gère le chantier, soupçons de manipulations et de favoritisme dans les marchés publics, pressions politiques et dissimulations troublantes... Le directeur de cabinet du président de la République lui-même a dénoncé les faits au parquet de Marseille, qui a ouvert une enquête. Derrière les chiffres et les beaux discours, le chantier de 1,5 milliards d’euros laisse apparaître un chaos inquiétant. Révélations sur les coulisses d’une affaire qui pourrait coûter cher au pouvoir, de Marseille à Paris.

Le 25 février 2025, la Société publique des écoles marseillaises (SPEM) tient une réunion qui fera date. Il est un peu plus de 17 heures quand neuf des douze membres du conseil d’administration prennent place sous les lambris de l’hôtel de ville. La SPEM, c’est le moteur du « Plan Marseille en grand » : une société créée pour rénover les écoles de la ville laissées à l’abandon pendant des décennies. Elle réunit mairie et État et gère tout : marchés publics, chantiers et budget de l’opération, estimé à plus de 1,5 milliard d’euros.


À sa tête, Benoît Payan cumule les rôles : maire (DVG) de Marseille et président de la SPEM. Autrement-dit, il garde la main sur la vitrine la plus visible et la plus politique de son mandat. Ce mardi-là, il accueille chaleureusement un nouveau venu : Georges-François Leclerc, dit Jojo, nommé préfet des Bouches-du-Rhône et de la région PACA quelques jours plus tôt en conseil des ministres.

Pour se mettre dans la poche l’assemblée d’élus et de hauts fonctionnaires — dont le directeur général de la SPEM — « Jojo » ouvre la séance par un petit discours. Il rappelle à chacun « l’importance et le caractère crucial du plan écoles ». Le message passe : nommé par l’Élysée pour suivre le plan Macron à Marseille, le préfet Leclerc parle devant un public acquis. La relation entre président et maire de la ville est au beau fixe, l’assemblée est déjà convaincue.

Un plan pour sortir de la honte

À Marseille, l’état des écoles a longtemps été le symbole le plus visible des abandons successifs des mandatures de Jean-Claude Gaudin, maire LR indéboulonnable de 1995 à 2020. Pendant des années, maternelles et primaires de la deuxième ville de France ont incarné ce que le journal Libération appelait en 2016 « la honte de la République ». Le mot n’était pas trop fort : rats dans les classes, absence de chauffage en hiver, murs fissurés, moisissures, fuites d’eau…

En 2020, le sujet devient le thème principal de la campagne municipale. Et dans le sillage de la victoire du Printemps marseillais, la rénovation des écoles se veut l’un des symboles de l’action de la nouvelle majorité. Les travaux commencent en 2021, avec un soutien massif de l’État. Le budget est à la hauteur de l’importance du chantier : entre 1,2 et 1,8 milliard d’euros pour rénover, école par école, pas moins de 470 établissements, par vagues successives. À l’Hôtel de ville, on n’hésite pas à parler de « plus grand chantier de rénovation d’équipement public depuis 1945 ». Une promesse politique XXL. Et une responsabilité tout aussi énorme.

La « Une » de Libération du 2 février 2016. Dix ans plus tard, le chantier est enfin ouvert.
Image Libération

Pour mener à bien ces travaux pharaoniques, l’État fait un choix inédit. Par méfiance envers les pesanteurs locales, face à la complexité du chantier et par crainte d’un mauvais usage de l’argent public, il décide de créer une société dédiée, chargée de piloter les travaux et de contrôler les dépenses. En 2022 naît ainsi la Société publique des écoles marseillaises, SPEM, dont la présidence revient automatiquement au maire de Marseille.

Aujourd’hui, ce n’est plus l’état catastrophique des écoles qui fait débat, mais la vitesse de leur rénovation. Le bilan divise. La majorité se félicite des avancées, l’opposition pointe les retards et critique les méthodes. Un jeu normal en démocratie, que les Marseillais arbitreront dans les urnes les 15 et 22 mars prochains.

En septembre 2021, le président de la République présente son « Plan Marseille en grand » depuis le palais du Pharo. Au total, 5 milliards d’euros sont mobilisés par l’État autour de 7 chantiers prioritaires pour transformer la ville.
Image préfecture des Bouches-du-Rhône

Mais en cette fin d'après-midi de février 2025, les querelles politiques et les arrière-pensées électorales restent à la porte. La réunion du conseil d’administration de la SPEM est expédiée en moins d’une demi-heure, selon le procès-verbal que Blast s’est procuré. À peine le temps pour que celle qui fut longtemps maire des 15e et 16e arrondissements, « Madame Ghali, maire-adjointe », de prendre la parole pour « exprimer sa satisfaction concernant la reprise rapide des opérations » dans une école de la Castellane, qui avait connu quelques soucis. Et puis… rideau.

Le préfet « Jojo » Leclerc lâche une bombe

Un an plus tard, l’ambiance a changé. À Marseille, sur les rives du Vieux-Port. Et à Paris aussi. En novembre dernier, le préfet Leclerc, proche de Gérald Darmanin, semblait favori pour succéder à Bruno Retailleau Place Beauvau. Finalement, il est coiffé sur le fil par Laurent Nunez, autre poids lourd de la préfectorale. Peu importe : Jojo plie bagage, quitte Marseille et rejoint l’Élysée. Emmanuel Macron le nomme directeur de cabinet. À ce poste stratégique, l’ancien préfet peut faire le point directement avec le président. Lui raconter l’état réel du « Plan Marseille en grand ». Les avancées, bien sûr, mais aussi ce qui coince, ce qui résiste et fissure la belle promesse présidentielle. On ne sait pas encore exactement ce qu’il a mis sur la table. Emmanuel Macron, revenu à Marseille en décembre– cette fois pour parler narcotrafic après l’assassinat un mois plus tôt du frère du militant anti drogue Amine Kessaci – n’a rien laissé filtrer. Mais une chose est sûre : avant son départ, Georges-François Leclerc a laissé derrière lui une bombe. Une bombe à mèche lente.

Visite à Marseille du chef de l’État, le 16 décembre 2025.
Image compte X Emmanuel Macron

Le 15 septembre 2025, Jojo a envoyé au procureur de la République un courrier de deux pages, accompagné de trois clés USB. L’objet est clair : « Dénonciation de faits susceptible (sic) d’être constitutifs d’infractions à la loi pénale et notamment de délits de favoritisme. » Autrement-dit : un signalement officiel. Et pas sur n’importe quoi, puisqu’il concerne l’un des poumons du « Plan Marseille en grand », peut-être le plus sensible : la reconstruction des écoles marseillaises.

La grenade est dégoupillée. Quand la justice est saisie par un fonctionnaire de ce rang, la suite est presque automatique : le parquet ouvre une enquête. Blast a pu le confirmer. Selon les indiscrétions, elle n’en est encore qu’à ses débuts. Mais le simple fait qu’elle existe suffit à faire trembler tout l’édifice.

Le 15 septembre 2025, le préfet Leclerc alerte le procureur de Marseille de graves dysfonctionnements au sein de la société publique en charge de la rénovation des écoles (la SPEM).
Document Blast

Le courrier et les documents transmis par « Jojo » Leclerc, que Blast a pu consulter en détail, racontent une histoire bien différente de celle des plaquettes officielles. Ils dévoilent, pièce après pièce, des pratiques troublantes qui auraient cours à la SPEM, et même au-delà... En vrac : un laisser-aller sur la légalité de certains marchés publics et d’avenants à plusieurs millions d’euros ; une direction qui s’entête à ignorer les alertes répétées des services internes sur des risques juridiques majeurs ; des avis défavorables balayés d’un revers de main ; et même des réunions préparatoires aux séances de la commission des marchés publics tenues hors de tout cadre légal, entre une sous-préfète, des élus, et le directeur général de la SPEM, Nicolas Andreatta.

L’inflammable dossier de l’école de la Castellane

C’est l’école de la Castellane, si chère à la « maire-adjointe » Samia Ghali, qui va servir de détonateur. Tout au nord de Marseille, dans ce quartier populaire où le chômage, l’absence de services publics et les transports défaillants laissent le champ libre aux réseaux de trafiquants, la reconstruction de l’école Saint-André la Castellane s’impose comme une urgence. L’établissement est proche de la ruine. Pour la municipalité comme pour l’État, le chantier est prioritaire, presque un étendard.

En juin 2023, la première pierre est posée en grande pompe. Sur les photos, on voit Benoît Payan, sa vice-maire Samia Ghali et Emmanuel Macron. Le message est limpide : la République revient dans les quartiers.  Sauf que, très vite, le chantier patine. Puis s’enlise. Les retards s’accumulent à tel point qu’en 2025, l’année même où l’école devait être livrée, le contrat est rompu. L’entreprise italienne Percassi, à qui le marché avait été confié, est remerciée. Il faut repartir de zéro, relancer un appel d’offres. Résultat : au mieux, l’école n’ouvrira pas avant 2028. « On n’a jamais compris comment l’entreprise italienne avait décroché le marché, souffle un cadre de la SPEM.  Et très vite, on a vu que ça n’avançait pas ». Ledit marché, précise-t-il, avait été initialement passé par la ville, avant d’être récupéré par la SPEM lors de sa création en 2022. La rupture va coûter cher. Très cher. « Au bas mot 800 000 euros d’indemnités… » Et il ajoute : « C’est surtout là que les ennuis ont commencé. »

Juin 2023. Emmanuel Macron pose la première pierre du futur groupe scolaire Saint-André la Castellane, dans le 15ème arrondissement. Le projet aurait dû être la première des nouvelles écoles livrées dans le cadre du plan en cours. Il a 4 ans de retard, au minimum.
Image Élysée

Dès la fin de l’année 2024, l’inquiétude monte chez les élus. L’école définitive n’est toujours pas prête, et la rentrée 2025 approche. Il faut trouver une solution, vite, pour accueillir élèves et enseignants. Une idée s’impose alors : un simple « switch ». À quelques rues de là, le chantier d’une autre école — l’école Vayssière — doit s’achever en février. Les bâtiments provisoires, qui servaient jusque-là à accueillir les élèves, vont devenir inutiles. Pourquoi ne pas les démonter et les transférer à la Castellane, le temps que la nouvelle école sorte enfin de terre ? Sur le papier, l’option paraît pragmatique et rapide. Reste une question :  comment encadrer juridiquement et financièrement cette opération, sans se mettre hors des clous ?

Le 12 décembre, le directeur de la maîtrise d’ouvrage de la SPEM lance les grandes manœuvres. Dans un mail adressé à ses collègues de la direction, Mathieu Procacci détaille le scénario envisagé : « Il faut compter 1.2M€HT pour l’achat et le déplacement (sachez que pour la même taille d’école la ville après appels d’offres a payé les seuls modules 2.5M€HT). » Il assure également que la faisabilité technique a été « vérifiée ». Conclusion : « Il nous semble vraiment très pertinent de procéder à ce rachat à ces conditions. ». On fonce.

Initialement fixé à 986 000 euros HT, le devis va ensuite grimper, au fil du temps, à mesure que les étapes s’enchaînent et que les intervenants se succèdent.
Document Blast

Mais il reste un obstacle. Il est réglementaire. L’opération doit obtenir le feu vert des services juridiques. En matière d’urbanisme et de marchés publics, le droit ne se contourne pas. Le fonctionnaire de la SPEM sollicite donc le service compétent : « Pourriez-vous regarder si l’on peut proposer à la Ville une solution pour atteindre cet objectif ? Existe-t-il un moyen juridique et un montage financier pour y arriver ? La question risque de nous être posée très rapidement par le plus haut niveau. » Il prévient même qu’il y a un hic : « Sachez enfin que la Ville aurait de son côté estimé que cela lui était impossible de procéder à ce rachat, non pas par manque d’argent, mais car juridiquement impossible pour elle. »

Tu fais fi du délit de favoritisme

Le montage imaginé est simple : ajouter un avenant au contrat existant avec GCC, l’entreprise de BTP chargée de reconstruire l'école Vayssière. Selon cet avenant, GCC revendrait à la SPEM la structure mobile qui avait déjà servi à abriter les écoliers – et qui avait déjà été payée une première fois par la ville.

La réponse du service juridique ne tarde pas. Le 6 janvier, Loïc Lacroze, directeur du service, tranche sans ambiguïté dans un rapport explicatif que Blast a pu consulter : « La solution d’une mise en concurrence est de mise. » Et il avertit clairement des risques : passer outre son conseil expose à des sanctions pénales. « Le risque encouru par l’acheteur en enrichissant ALGECO (1) d’une somme d’1 500 000 euros sans mise en concurrence est également pénal, sachant que le délit de favoritisme ne nécessite pas d’intention. » Il cite même l’article du code pénal pour bien enfoncer le clou.

Le 23 janvier 2025, dans cet mail échangé entre les membres de la direction de la SPEM, de vilains mots sont lâchés : « délit de favoritisme »...
Document Blast

Le risque, parfaitement documenté et transmis au directeur Nicolas Andreatta, est d’abord minimisé par le secrétaire général de la SPEM, Dominique Huot de Saint-Albin. Dans son rapport du 23 janvier 2025 — adressé non seulement au DG mais aussi aux directeurs de la maîtrise d’ouvrage, des finances, des achats et des affaires juridiques — il se contente de relever, en conclusion de ses 5 pages, que « un tel avenant peut présenter un risque juridique certain (rupture d’égalité ; favoritisme) s’il venait à être considéré qu’il n’est pas nécessaire à l’exécution du marché initial ». Autrement-dit, le risque existe, mais le secrétaire général — qui n’a pas souhaité nous répondre — recommande quand même de passer à l’avenant.

Face à cette obstination, Loïc Lacroze, directeur du service juridique, s’agace. Le 23 janvier, il écrit vertement à l’ensemble de la direction de la SPEM : « Je ne comprends pas pourquoi tu n’utilises pas notre note. Tu fais fi du délit de favoritisme. »  À lire les échanges que Blast a pu consulter, la fébrilité de chacun est palpable.

Avant de minimiser le risque dans sa conclusion, la note du secrétaire général de la SPEM cherche des pistes pour contourner les obstacles juridiques s’opposant au rachat des structures provisoires de l’école Vayssière. Sans vraiment y parvenir.
Document Blast

450 000 euros de surplus, hors taxes

Le 25 février, au conseil d’administration de la SPEM, Nicolas Andreatta présente sa délibération. C’est le premier conseil auquel assiste le préfet « Jojo » Leclerc. Surprise : le rapport soumis au vote des administrateurs pour autoriser le rachat de l’école provisoire ne mentionne aucun risque, alors que les juristes avaient tiré la sonnette d’alarme depuis des semaines. En conséquence de quoi, tout le monde approuve, d’un seul bloc, État et mairie confondus. Le prix ? 1 100 021 € hors taxe et… 150 000 euros de plus que le devis initial. Comme si les alertes juridiques n’avaient jamais existé.

En février 2025, quand les dossiers arrivent devant le conseil d’administration de la SPEM, le risque juridique a tout simplement disparu. Pourtant, le service juridique l’avait clairement identifié.
Document Blast

Cinq mois plus tard, l'opération prend sa forme définitive. Le 8 juillet, le conseil d’administration de la SPEM, une nouvelle fois convoqué par Benoît Payan, valide le transfert de l’école provisoire à la Ville via un contrat de fourniture pour 1 433 201 euros hors-taxe. Soit 450 000 euros de plus que le devis initial.

« Cela s’explique en partie, tempère une source interne de la SPEM. Il y a une marge de 30 000 euros mais aucun loup. La configuration entre Vayssière et Castellane est différente. Les déménagements, les changements de structures, les raccordements expliquent le delta entre le rachat par la SPEM et la vente à la Ville. » Mais, admet le cadre, « entre le premier devis et l’achat par la SPEM, il y a 150 000 euros d’écart que personne n’a justifié... »

Un circuit doublement Payan

La justice tranchera sur ce point et sur cette envolée de facture. Quoi qu’il en soit, reste… le reste. Ce circuit très problématique : la Ville de Marseille, dirigée par Benoît Payan, et son service juridique ont prévenu la SPEM, présidée par… Benoît Payan, que l’achat de l’école provisoire était juridiquement impossible. Les experts juridiques de la SPEM elle-même assurent que c’est illégal. Malgré ces avertissements, la société publique achète, n’évoque pas le risque pénal au conseil d’administration, où siège l'État, puis revend l’école provisoire à la Ville, qui n’était pas autorisée à l’acquérir.

La délibération de février 2025 actant le rachat par la SPEM, voté à l’unanimité, puis le marché passé par la ville pour racheter la structure. Entre le devis initial et le contrat final, la facture passe de 986 000 euros à 1 433 201 euros hors taxes. Un bel écart.
Document Blast

Si ce joli tour de passe-passe a été avalé tel quel par les administrateurs, il a quand-même eu quelques conséquences avant même que le préfet Leclerc ne saisisse le procureur en septembre 2025. Durant l’été précédent, la SPEM connaît une vague de départs : coup sur coup, le directeur juridique, le directeur financier et le secrétaire général quittent le navire… « Ils ne se retrouvaient plus dans la démarche de la direction, commente pudiquement un de leurs ex-collègues, toujours en poste. Auparavant la direction demandait conseil aux juristes, désormais elle leur ordonne de trouver des solutions. » Dit comme ça...

Les réunions secrètes de la sous-préfète

Pour sa part, le préfet Leclerc découvre la manœuvre en examinant les documents transmis en septembre. On pourrait croire qu’il a été floué en votant lui aussi ces délibérations. Mais pour le haut fonctionnaire, déclencher un article 40, c’est-à-dire signaler un crime ou un délit au procureur, n’a pas été qu’une obligation : c’est aussi un moyen de se couvrir… quitte à exposer certaines de ses ouailles à de sérieux ennuis judiciaires.

Dans la masse de fichiers transmis, un nom revient avec insistance : celui de la sous-préfète chargée du suivi quotidien du « plan Marseille en grand ». Virginie Averous a pris sa mission très à cœur. D’après plusieurs emails et des témoignages de membres de la SPEM obtenus par Blast, elle rencontre régulièrement la direction de l’entreprise publique et surtout l’un de ses administrateurs, Pierre-Marie Ganozzi, élu en charge des écoles. À Marseille, Ganozzi est une figure connue : ancien secrétaire départemental du syndicat FSU, il avait contribué, quelques années plus tôt à faire capoter le plan de rénovation des écoles de l’ancien maire Jean-Claude Gaudin, alors vivement critiqué — à juste titre — pour son recours massif aux partenariats public-privé (PPP). Or, ces réunions avec la sous-préfète se tiennent souvent trois jours avant les séances officielles de la commission des marchés. Et certains intitulés laissent perplexe. L’un des messages mentionne par exemple : « Rose Frais Vallon - Présentation finale des offres. » Trois jours plus tard, le marché de cette école est attribué par la commission d’appels d’offres. Ces conclaves en amont posent une question simple : le secret qui doit entourer les commissions des marchés et les appels d’offres a-t-il été respecté ? Une question que la justice pourrait être amenée à trancher.

Parmi l’un des chantiers des écoles de la ville pilotés par la Société publique des écoles marseillaises : celui du groupe scolaire Jolie Manon, livré en 2025 dans le 3ème arrondissement.
Images SPEM

Pour l’instant, la justice ne manquera de se pencher sur d’autres bizarreries. Car les marchés passés ont mobilisé une quantité de cabinets d’architectes. Problème : leurs candidatures ont parfois été notées très différemment d’une école à l’autre… alors que les dossiers présentés étaient, eux, strictement identiques.

« Ça peut traduire une volonté de servir un peu tous les cabinets d’architectes », décrypte à voix basse un spécialiste des marchés publics, habitué de ce genre de procédures. « Ça part d’une bonne intention mais on est limite au niveau des règles de la commande publique. Comment pouvez-vous justifier qu’un cabinet X, avec le même dossier de présentation et les mêmes références, soit bien noté sur une école et mal sur l’autre ? »

Les enquêteurs devront aussi déterminer ce que savaient les élus et membres du conseil d’administration, à commencer par Benoît Payan. Le maire de Marseille, réputé pour son management très vertical et l’omniprésence d’un cabinet jugé par son opposition aussi pléthorique qu’intrusif, a-t-il bien reçu l’alerte des services juridiques de la Ville sur le dossier sensible de l’école de la Castellane ? Et surtout : dans sa version complète ?

Dans un récent article consacré à sa gouvernance Marsactu recensait de nombreux témoignages décrivant la toute-puissance du cabinet Payan. Un fonctionnement en vase clos, autour d’un véritable « gouvernement bis » qui, selon le média local, aurait tendance à piloter les décisions stratégiques en tenant à l'écart services et administration. Dans ce contexte, l’hypothèse d’un manque d’information au sommet sur un sujet si surveillé sonne curieusement. « Que les services juridiques dénoncent un risque sans que cela remonte au cabinet dans l’heure me semble hautement improbable », euphémise un ancien directeur général des services.

Quoi qu’il en soit, le maire, président du conseil d’administration de la SPEM et candidat à sa réélection, se retrouve désormais en première ligne, en pleine campagne, sur un dossier central : celui-là même qui incarne son action, ses promesses et sa communication. En novembre 2024, c’est d’ailleurs à sa demande que Nicolas Andreatta a été nommé directeur général de la société publique, en remplacement de Vincent Bourjaillat, jugé par Payan... trop prudent dans la conduite des opérations.

Lors de la cérémonie de départ du préfet Leclerc en novembre dernier, le maire de Marseille salue à sa façon celui avec qui la relation « n’a pas toujours été un long fleuve tranquille » : « Monsieur le préfet c'est en veilleur que vous êtes entré dans cette région », lui lance-t-il. Et c’est en lanceur d’alerte qu’il l’a quittée.
Image Destimed

La SPEM, créée pour encadrer l’usage des fonds destinés aux écoles, se retrouve donc dans le viseur du parquet. Entre un directeur de cabinet présidentiel qui allume la mèche — un vrai cadeau empoisonné avant son départ pour Paris —, des marchés publics dépassant le milliard d’euros, la mairie de Benoit Payan, le « pari de la confiance » qu’Emmanuel Macron affiche envers les élus locaux, et une élection qui approche, ce qui devait être « un laboratoire de nouvelles solutions pour l’action publique » commence à coincer. « Plan Marseille en grand », écoles en souffrance, alertes juridiques : l’enquête en cours pourrait bien ouvrir une boîte de Pandore.

(1) ALGECO a tenu à préciser ce 4 février à Blast qu'elle « est intervenue dans le cadre de la rénovation de l'école de Saint-André Castellane en déployant 30 modules entre mai 2023 et juillet 2025. À l'issue de cette période, l'ensemble des modules a été restitué à ALGECO. Aucune proposition de vente de modules n'a été formulée par ALGECO à destination de la SPEM dans le cadre de la rénovation de l'école de la Castellane ». En réalité, c’est GCC qui a acheté les modules des structures provisoires à Loxam, pour les installer, en juillet 2025, sur le site de l’école de la Castellane.

Un épais silence s’est installé du côté de la municipalité, de la Société publique des écoles marseillaises (SPEM), de l’Elysée et des services de l’Etat. Contactés (puis relancés), le maire Benoît Payan, le préfet Georges-François Leclerc — actuel directeur de cabinet d’Emmanuel Macron — et le directeur général de la SPEM, Nicolas Andreatta, n’ont pas répondu à nos demandes d’éclaircissements.

Pas un sujet Élysée

À Marseille, le cabinet du maire, sa communication et le maire lui-même n’ont pas répondu à nos sollicitations. Ce lundi, le service de presse de la Ville de Marseille était injoignable : sur répondeur.

À l’Élysée, le sujet a été écarté : « Ce n’est pas un sujet Élysée, rapprochez-vous de la préfecture », nous a enjoint la communication présidentielle, faubourg Saint-Honoré.

Mais à la préfecture de Marseille, aucune réponse n’a été apportée non plus. Les services du préfet Witkowski, en poste depuis décembre à la préfecture de région et désormais administrateur de la SPEM, avaient promis une réponse jeudi dernier après réception des questions. Depuis, plus rien. La sous-préfète Virginie Averous, chargée du suivi du « Plan Marseille en grand » et directement concernée par les révélations, n’a pas donné signe de vie.

À la SPEM, enfin, notre curiosité n’a pas non plus suscité beaucoup d’enthousiasme : « Ce sont des questions pour M. Andreatta, il décidera s’il vous répond ou non », a-t-il été indiqué par la communication de la société publique.

Je ne peux rien vous dire

Du côté des élus de la Ville, on se montre tout aussi fuyant. Vendredi soir, l’adjoint à la Culture Jean-Marc Coppola a été joint alors qu’il se rendait à une cérémonie de vœux. L’échange, bref, s’est révélé peu éclairant : « C’est contrôlé avec beaucoup d’attention », a avancé l’élu communiste au sujet des décisions concernant les écoles. Avant de conclure par : « Je n’ai pas d’éléments », « je ne peux rien vous dire », et de renvoyer vers le service de presse de la ville.

La « maire-adjointe » Samia Ghali est restée, pour sa part, parfaitement injoignable. Ce n’est pas faute d’avoir essayé : Blast lui a adressé comme à chacun un email le 29 janvier, puis a cherché à la contacter (ce même vendredi dernier) directement sur son téléphone portable. À défaut, nous avons composé le numéro de son secrétariat et laissé à une collaboratrice un message à transmettre à sa directrice de cabinet. Aucun retour de l’ex-sénatrice socialiste des Bouches-du-Rhône.

Éric Méry, adjoint en charge de l’urbanisme, s’était fait représenter lors des deux séances de février puis juillet 2025 du CA de la SPEM. Il a voté les deux délibérations litigieuses, par procuration. Malgré l’email, puis le message laissé sur son répondeur, Blast n’est pas parvenu à joindre l’élu, par ailleurs avocat. Enfin, ni l'adjoint à l’Éducation Pierre Huguet ni son homologue Pierre-Marie Ganozzi, responsable du plan école, n’ont réagi à nos demandes d'éclaircissements.

Les adjoints Ghali, Méry, Huguet, Ganozzi et Coppola, administrateurs de la société publique Ville/Etat : injoignables (à l’exception du dernier).
Image ville de Marseille

Du côté de l’État, nous n’avons guère eu plus de succès avec le recteur Delaunay de l’Académie Aix-Marseille, ni avec le représentant du Trésor, ou celle de la direction générale des finances publiques. Tous siègent pourtant au conseil d'administration de la SPEM, où ils ont, eux aussi, voté à l’unanimité les délibérations jugées douteuses.

Côté justice, la réponse du parquet de Marseille s’est voulue aussi brève que prudente. Saisi du dossier, il s’est contenté d’un laconique : « pas de commentaire ».

Silence sur la ville, donc.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon