Pollution : les damnés d'ArcelorMittal

Pollution : les damnés d'ArcelorMittal

Depuis un an, 500 salariés et sous-traitants de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) tentent de faire reconnaître le préjudice d'anxiété qu'ils subissent en travaillant pour un industriel, ArcelorMittal, dont les négligences ont été moultes fois épinglées. Le dernier rapport de l’inspection du travail, consulté par Blast, continue de documenter les manquements de l’entreprise en matière de protection des salariés. En parallèle, ses résultats financiers ont explosé… Une situation suivie de près par les députés de gauche qui ont voté, dans la nuit du 27 au 28 novembre, une proposition de loi pour nationaliser l'entreprise.

Des couches de poussière jonchent les sols et les escaliers de l’aciérie, elles sont si épaisses que l’on y devine les empreintes laissées par les chaussures des travailleurs. Dans certains recoins, ces poussières vont jusqu’à former de gros tas gris. Elles s’immiscent aussi dans les salles de contrôle où on les retrouve sur les claviers des ordinateurs, les souris, les écrans. Dans les vestiaires des ouvriers. Dans leurs cheveux, leurs oreilles comme dans leur véhicule personnel. Dans les halls de l’aciérie, elles s’ajoutent à des émanations de vapeur et de gaz qui surgissent et obstruent la vision.

Respirer de la merde

Ces éléments n’ont pas été piochés dans un rapport d’ONG visant à montrer combien les conditions de travail sont désastreuses à l’autre bout du monde, mais relevés en France, par l’inspection du travail, le 7 février 2024, lors d’un contrôle de l’aciérie d’ArcelorMittal à Fos-sur-Mer, dans les Bouches-du-Rhône.

Depuis des années, les 450 salariés qui se relaient 24 heures sur 24 pour produire de l’acier « made in France » sont exposés à de nombreux polluants, parmi lesquels des substances cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction (CMR) comme du benzo(a)pyrène, du chrome VI, mais aussi du nickel et du plomb. « Si j’avais su plus tôt à quoi j’étais exposé, aujourd’hui, je ne serais peut-être plus chez ArcelorMittal », reconnaît Éric, 52 ans dont trente ans de boîte.

Il y a deux ans, l’alerte émise par l’inspection du travail a fait l’effet d’une bombe. Des mesures de qualité de l’air ont montré « à quel point on respirait de la merde », se souvient Antoine (le prénom a été modifié), 35 ans, dont quinze passés à l’aciérie. « Avant tout ça, à chaque fois que l’on prenait nos douches et que l’on crachait du noir, on se disait bien qu’il n’y avait rien de sain là-dedans mais on faisait confiance à la direction. » Quand Antoine et ses collègues ont saisi la dangerosité de ce qu’ils respiraient, ils se sont sentis « trahis ». Cette colère, 500 salariés et sous-traitants de l’aciérie d’ArcelorMittal ont décidé, en juin dernier, de la porter devant le conseil des prud’hommes de Martigues (Bouches-du-Rhône), bien décidés à faire reconnaître leur « préjudice d’anxiété », qui ouvre droit à une indemnisation. « Cette procédure montre leur volonté de faire reconnaître leurs conditions de travail. Quand on se plonge dans leurs témoignages, on voit qu’ils sont extrêmement inquiets pour leur santé. C’est pourquoi ils demandent la reconnaissance de cette exposition qui n’a cessé d’être sous-estimée », relève Julie Andreu, leur avocate, spécialisée en santé et environnement. Celle-ci a d’ailleurs engagé, il y a dix ans, un autre combat judiciaire contre ArcelorMittal, qui a valu à la multinationale d’être mise en examen en mars dernier pour « mise en danger de la vie d’autrui » et « faux et usage de faux » dans une information judiciaire ouverte au tribunal judiciaire de Marseille.

Des promesses pas honorées

En attendant la décision des juges, les salariés continuent de se battre pour forcer ArcelorMittal à respecter ses engagements et, surtout, comme l’y oblige la loi, à assurer leur sécurité. En 2023, pour échapper à une fermeture du site demandée par l’inspection du travail, le géant de la sidérurgie a présenté devant le tribunal administratif de Marseille un plan d’action visant à réduire l’exposition des salariés à ces poussières et émanations cancérogènes. L’année suivante, une contre-visite a montré qu’une bonne partie des promesses n’avaient pas été honorées. Et ce, malgré des résultats financiers exceptionnels, ce géant de la sidérurgie affichant, en 2024, 1,34 milliard de dollars de résultat net.

Des émanations de vapeur photographiées par l’inspection du travail.
Document Blast

Ces manquements ont conduit, en avril 2024, l’inspection du travail à mettre en demeure l’entreprise d’agir dans « un délai de huit mois » pour « mettre en place un dispositif efficace de captation à la source » des substances polluantes. Plus d’un an et demi ont passé et « les salariés continuent d’être exposés », dénonce Zidane Merabet, responsable au pôle juridique CGT. « Aucune éradication des polluants à la source, pas de protection collective, ils ont mis l’accent sur les masques ventilés, une solution temporaire qui devient permanente », déplore-t-il, tout en veillant à rappeler que l'exposition aux polluants se fait aussi par la peau et d’autres orifices. Interrogée par Blast, la direction d’ArcelorMittal explique avoir, depuis, « considérablement renforcé les protections collectives et individuelles du personnel intervenant à l’aciérie », assurant que son plan d’action présentait en mars dernier un taux d’avancement de 98 %. Également contactée, l’inspection du travail n’a pas répondu à nos questions.

La direction d’ArcelorMittal fait notamment valoir la distribution de masques auprès des travailleurs. Car, aussi surprenant que cela puisse paraître, pendant des décennies, les salariés ont travaillé sans aucune protection respiratoire. « Avant la visite de l’inspection du travail en 2023, on ne portait pas de masque, même en papier », témoigne Antoine, cité plus haut. « A l’exception de travaux exceptionnels, comme du nettoyage », embraie Jean-Marc, 48 ans. C’est contrainte et forcée que la direction a finalement décidé, il y a deux ans, d’équiper l’ensemble des salariés de l’aciérie d’un masque ventilé. Une mesure plus ou moins respectée, l’inspection du travail ayant constaté le 7 février 2024, jour de sa contre-visite, que certains travailleurs n’en portaient pas. Autre avancée notable : dans le processus de production de l’acier, la direction a remplacé la cendre de balle de riz qui contient de la silice cristalline, une substance cancérogène, par un autre produit. Cette recherche du produit de substitution, une « priorité en matière de prévention des risques professionnels », rappelle l’inspection du travail, n’a pas été entreprise pour d’autres polluants. Pour quelle raison ? La direction n’a pas répondu.

Des balais pour des poussières cancérogènes

« Pour le reste, rien n’est fait et les salariés sont toujours exposés… Le nettoyage est à revoir mais surtout la captation à la source, la substitution des autres CMR, l’aération et la ventilation des locaux qui sont clairement pollués », insiste Zidane Merabet, délégué CGT. « On porte le masque ventilé mais ce n’est pas pour ça qu’on se sent plus en sécurité, on sait que les polluants passent aussi par la peau. On voit des tas de poussières qui sont encore nettoyées avec des balais, il faut des aspirateurs industriels mais on en n’a pas », poursuit Antoine, salarié de l’aciérie. Les émissions de vapeur, de gaz et de poussières auxquelles sont exposés les salariés contiennent une panoplie d’agents chimiques alors que l’inspection du travail a rappelé à trois reprises en moins d’un an l’obligation de mettre en place des captages à la source. Questionnée sur ce point, la direction évoque un « examen technique et l’amélioration de tous les systèmes de collecte, de ventilation et de captage des poussières », sans plus de détails. Pendant leur contre-visite, en 2024, les agents de l’Etat ont aussi constaté « une présence excessive de poussières au sol et en suspension dans l’ensemble de l’aciérie ». « Cela démontre qu’il n’y a pas de nettoyage régulier ni complet des locaux et des postes de travail », écrivaient-ils dans leur rapport alors que l’entreprise s’était engagée, en 2023, à revoir les procédures de nettoyage.

Les sols de l’aciérie sont recouverts de traces de poussières qui forment, à certains endroits, des tas.
Documents Blast

« Tout le monde a pris conscience que c’est majeur », avait même avancé, en juin 2023, Frédéric Balbi, DRH d’Arcelor, lors d’un CSE extraordinaire visant à valider le plan d’action présenté par l’entreprise - seules deux organisations syndicales l’ont finalement validé. Deux ans plus tard, les salariés et les sous-traitants d’ArcelorMittal continuent pourtant d’effectuer le nettoyage avec des équipements « inadaptés » tels que des balais, des pelles et des balayeuses au lieu d’utiliser, comme c’est conseillé, des aspirateurs industriels équipés de filtres. La direction allant même jusqu’à installer des ventilateurs pour disperser les poussières, augmentant ainsi leur propagation. L’inspection du travail a demandé en février 2024 qu’ils soient retirés « dans les meilleurs délais ». Des photos, prises il y a quelques jours et consultées par Blast, montrent que cette demande est restée lettre morte.

Questionnée sur ce point, la direction n’a pas répondu, faisant simplement valoir la construction de 30 sas, installés dans les salles de contrôle pour empêcher les poussières d’y pénétrer. « Pour nous, ce ne sont pas vraiment des sas dans le sens où on n’est pas obligé de fermer la première porte pour ouvrir la deuxième et la plupart ne sont pas pressurisés. C’est un simple couloir avec deux portes », ne manque pas de relever Zidane Merabet. Rien non plus dans les vestiaires où les salariés continuent de contaminer leurs affaires personnelles avec leurs équipements de protection. Sur ce point non plus, la direction n’a pas répondu.

L’inspection du travail a rappelé en février 2024 l'interdiction d’utiliser du matériel de nettoyage « inadapté ».
Document Blast

77 maladies professionnelles

Pendant des décennies, les salariés de l’aciérie ont ainsi respiré huit heures par jour des poussières dépassant les valeurs limites d’exposition professionnelle (VLEP), au-delà desquelles le risque pour la santé est avéré. « On nous a menti pendant des années, la sécurité est loin d’être une priorité chez Arcelor, s’il fallait vraiment la respecter, l’usine fermerait tant les installations sont vieillissantes », lance Eric, d’un ton amer. A 52 ans, il craint que son avenir ne soit pas « reluisant ». « On sait qu’avec cette exposition, on a perdu des années de vie. » D’autres salariés craignent aussi pour leur famille. Il y a quelques jours, en rentrant du travail à 21 heures, Antoine est allé faire un « dernier bisou » à sa fille. C’est en voulant la prendre dans ses bras qu’une « paillette d’Arcelor » a atterri dans son œil. « Elle s’est mise à crier, pendant deux jours, elle avait l'œil rouge », raconte son père. « Tu ramènes ça à 30 km de ton lieu de travail alors que tu as pris une douche avant de rentrer sans même savoir ce que c’est », poursuit-il, tout en formulant un vœu : « J’espère ne pas partir trop tôt… »

Entre 2018 et 2022, 77 pathologies ont été reconnues comme maladies professionnelles et imputées au site d’ArcelorMittal, selon des documents internes consultés par Blast. Après quinze années passées à l’aciérie, Jean-Marc a fini par tomber malade. C’était en 2019. Il se souvient : « Au début, je me plaignais de douleurs au niveau du cœur, ça m'est arrivé à plusieurs reprises de ne pas aller travailler. Jusqu’au jour où j’ai fait un pneumothorax, un décollement complet de la plèvre et du poumon. » Après une opération et de la rééducation, Jean-Marc est placé à un autre poste, « encore plus physique », dit-il. « J’avais beaucoup de mal à récupérer. » Aujourd’hui, sa vie a changé. Il a quitté l’aciérie pour un poste moins exposé et a été contraint d’arrêter le sport, notamment le saut en parachute.

Un autre événement survenu cet automne a encore fait grimper l’inquiétude des salariés. Le 8 octobre dernier, un incendie s’est déclenché dans l’aciérie, plusieurs dizaines de travailleurs ont été exposés à des fibres d’amiante, un matériau interdit depuis 1997 mais encore présent dans de nombreux bâtiments. C’est pourquoi la CGT d’ArcelorMittal a demandé, mi-novembre, à ce que l’usine soit classée en site amianté, afin d’ouvrir, pour les salariés exposés, un droit à la retraite anticipée. Le 17 novembre, le ministère du travail a accordé un délai d’un mois à la CGT pour fournir de nouvelles preuves. « Ce n’est pas aux salariés de payer les erreurs de leur employeur », continue de marteler Zidane Merabet.

« Comment en est-on arrivé là, qu’est-ce qu’on a fait les dix dernières années, et pourquoi on attend une mise en demeure pour lancer ça ? » Cette question a été posée, il y a deux ans, par un délégué syndical de la CGT lors d’un CSE. Ce jour-là, le syndicaliste s’ouvrait auprès de sa direction : « J’ai l’impression que l’on rouvre une aciérie qui s’est arrêtée pendant quelques années. » Une confidence qui sonne comme un aveu d’impuissance.

Blast a envoyé le 21 novembre une liste de 15 questions à la direction d’ArcelorMittal, que nous reproduisons ci-dessous. En guise de réponse, la direction a rédigé un texte de 15 lignes, ignorant nos questions.

1) Pourquoi le port du masque, qui est une mesure à court terme, est-il devenu depuis 2023 une mesure permanente et définitive ?

2) Pourquoi, avant cette date, les salariés de l’aciérie ne portaient pas de masque ?

3) Concernant le nettoyage de l’aciérie. En juin 2023, la direction reconnaissait au cours d’un CSE « une action de fond à lancer ». Deux ans et demi plus tard, un grand nettoyage a certes été effectué courant 2023 mais depuis, les poussières s’accumulent alors que le code du travail stipule que l’employeur est tenu de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité de ses salariés. Comment l’expliquez-vous ?

4) L’inspection du travail constatait il y deux ans, la « présence importante de poussière au sol et accumulée à divers endroits en contradiction avec les informations fournies dans votre plan d’action. Cela démontre qu’il n’y a pas de nettoyage régulier ni complet des locaux et des postes de travail ». Que répondez-vous ?

5) Courant 2023, un nettoyage de l’aciérie a été effectué. Combien de tonnes de poussières ont été sortis ? Ce nettoyage témoigne d’un laisser-aller. Comment l’expliquez-vous ?

6) Des documents consultés par Blast et des témoignages recueillis montrent que le nettoyage est toujours effectué à l’aide de balais, de pelles et de balayeuses. Aucun aspirateur industriel n’est disponible. Comment l’expliquez-vous ?

7) Concernant la dispersion des poussières, Blast constate que des ventilateurs sont toujours utilisés dans l’aciérie alors que l’inspection du travail a rappelé lors de sa visite du 7 février 2024, que ce dispositif augmentait la dispersion des poussières dans l’atmosphère. Comment l’expliquez-vous ?

8) Le 8 octobre, un incendie a exposé plusieurs dizaines de salariés à de l’amiante. 48 personnes identifiées bénéficient d’un suivi médical spécifique. En quoi consiste ce suivi ?

9) Depuis 2018, 76 maladies professionnelles ont été reconnues et imputées au site d’ArcelorMittal. Qu’en pensez-vous ?

10) Arcelor est parvenu à remplacer la cendre de balle de riz par du P. Parisol 0 et du rhyolite, une étape vers la réduction de l’exposition des travailleurs. Depuis, les organisations syndicales ont demandé de nouvelles mesures de qualité de l’air avec ce produit afin de savoir s’il dégage des CMR. Mais elles n’ont toujours pas été réalisées. Comment l’expliquez-vous ?

11) Pour quel autre CMR avez-vous fait une recherche de substitution ? Et qu’ont-elles donné ?

12) Les salariés n’ont toujours pas de vestiaire hermétique qui permettrait d’éviter que leurs affaires propres côtoient les sales et contaminent ainsi leurs affaires. Pourquoi ?

13) Entre mai 2023 et février 2024, l’inspection du travail a rappelé à trois reprises l’obligation d’ArcelorMittal de mettre en place des captages à la source des polluants à chaque étape de production. Ce n’est toujours pas le cas à ce jour, malgré une mise en demeure expirée depuis octobre 2024, comment l’expliquez-vous ?

14) En février 2024, l’inspection du travail vous a demandé de vérifier la conformité de l’aération et de l’assainissement des locaux de travail. Selon nos informations, cela n’a toujours pas été fait. Pourquoi ?

15) Les organisations syndicales ont demandé en 2023 la mise en place d’une commission de suivi du plan d’action. Demande à laquelle la direction n’a jamais répondu. Pourquoi ?

La réponse d’ArcelorMittal :

L’entreprise a considérablement renforcé les protections collectives et individuelles du personnel intervenant à l’aciérie.

En mars 2025, la mise en œuvre du plan d’action visant à renforcer les mesures de protection de la santé présentait un taux d’avancement de 98%.

Pour rappel, ce plan comporte plus de 80 actions dont :

● la recherche d’un produit pour remplacer les substances CMR partout où cela est possible

● l’examen technique et l’amélioration de tous les systèmes de collecte, de ventilation et de captage des poussières

● le renforcement d’un plan de nettoyage structurel avec les machines mécaniques supplémentaires

● le nettoyage des zones difficiles d’accès

● la construction des 30 sas prévus, achevée fin novembre 2024.

Depuis juillet 2023, 100% des salariés, tant ArcelorMittal que sous-traitants sont protégés par des masques ventilés de dernière génération. Ces masques offrent un facteur d’atténuation 4 fois plus élevé que les masques non ventilés.

L’entreprise a réduit son empreinte environnementale sur le site de 71% sur la période 2014-2024.

Au sujet de l’amiante, nous souhaitons apporter une précision : un suivi médical individuel renforcé est mis en place, conformément à la réglementation et en coordination avec la médecine du travail, pour certains salariés affectés à des postes à risques compte tenu de leur période d’emploi et des postes occupés. Ce suivi médical ne signifie pas que les salariés ont été exposés au risque mais est mis en place dans un souci de prévention.

Sur l’ensemble des sujets de l’entreprise, et tout particulièrement ceux relatifs à la santé et la sécurité, la direction échange régulièrement avec les 4 organisations syndicales représentatives : FO, CFE-CGC, CGT et CFDT. En 2024, 45 réunions de CSE et plus de 80 réunions de CSSCT ont été organisées sur les sites de Fos-sur-Mer et Saint-Chély d’Apcher.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon